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| -- Et moi ?
-- Eh bien, vous ! le cardinal vous donnait des lettres de noblesse... -- Il vous l'a dit ? -- Oui, je sais qu'il voulait vous faire cette surprise. -- Soyez tranquille, reprit Bonacieux ; ma femme m'adore, et il est encore temps. " " Le niais ! murmura Mme Bonacieux. -- Silence ! " dit d'Artagnan en lui serrant plus fortement la main. " Comment est-il encore temps ? reprit l'homme au manteau. -- Je retourne au Louvre, je demande Mme Bonacieux, je dis que j'ai réfléchi, je renoue l'affaire, j'obtiens la lettre, et je cours chez le cardinal. -- Eh bien, allez vite ; je reviendrai bientôt savoir le résultat de votre démarche. " L'inconnu sortit. " L'infâme ! dit Mme Bonacieux en adressant encore cette épithète à son mari. -- Silence ! " répéta d'Artagnan en lui serrant la main plus fortement encore. Un hurlement terrible interrompit alors les réflexions de d'Artagnan et de Mme Bonacieux. C'était son mari, qui s'était aperçu de la disparition de son sac et qui criait au voleur. " Oh ! mon Dieu ! s'écria Mme Bonacieux, il va ameuter tout le quartier. " Bonacieux cria longtemps ; mais comme de pareils cris, attendu leur fréquence, n'attiraient personne dans la rue des Fossoyeurs, et que d'ailleurs la maison du mercier était depuis quelque temps assez mal famée, voyant que personne ne venait, il sortit en continuant de crier, et l'on entendit sa voix qui s'éloignait dans la direction de la rue du Bac. " Et maintenant qu'il est parti, à votre tour de vous éloigner, dit Mme Bonacieux ; du courage, mais surtout de la prudence, et songez que vous vous devez à la reine. -- A elle et à vous ! s'écria d'Artagnan. Soyez tranquille, belle Constance, je reviendrai digne de sa reconnaissance ; mais reviendrai- je aussi digne de votre amour ? " La jeune femme ne répondit que par la vive rougeur qui colora ses joues. Quelques instants après, d'Artagnan sortit à son tour, enveloppé, lui aussi, d'un grand manteau que retroussait cavalièrement le fourreau d'une longue épée. Mme Bonacieux le suivit des yeux avec ce long regard d'amour dont la femme accompagne l'homme qu'elle se sent aimer ; mais lorsqu'il eut disparu à l'angle de la rue, elle tomba à genoux, et joignant les mains : " O mon Dieu ! s'écria-t-elle, protégez la reine, protégez-moi ! " -------------------------------------------------------------- Chapitre XIX. PLAN DE CAMPAGNE. -------------------------------------------------------------- D'Artagnan se rendit droit chez M. de Tréville. Il avait réfléchi que, dans quelques minutes, le cardinal serait averti par ce damné inconnu, qui paraissait être son agent, et il pensait avec raison qu'il n'y avait pas un instant à perdre. Le coeur du jeune homme débordait de joie. Une occasion où il y avait à la fois gloire à acquérir et argent à gagner se présentait à lui, et, comme premier encouragement, venait de le rapprocher d'une femme qu'il adorait. Ce hasard faisait donc presque du premier coup, pour lui plus qu'il n'eût osé demander à la Providence. M. de Tréville était dans son salon avec sa cour habituelle de gentilshommes. D'Artagnan, que l'on connaissait comme un familier de la maison, alla droit à son cabinet et le fit prévenir qu'il l'attendait pour chose d'importance. D'Artagnan était là depuis cinq minutes à peine, lorsque M. de Tréville entra. Au premier coup d'oeil et à la joie qui se peignait sur son visage, le digne capitaine comprit qu'il se passait effectivement quelque chose de nouveau. Tout le long de la route, d'Artagnan s'était demandé s'il se confierait à M. de Tréville, ou si seulement il lui demanderait de lui accorder carte blanche pour une affaire secrète. Mais M. de Tréville avait toujours été si parfait pour lui, il était si fort dévoué au roi et à la reine, il haïssait si cordialement le cardinal, que le jeune homme résolut de tout lui dire. " Vous m'avez fait demander, mon jeune ami ? dit M. de Tréville. -- Oui, Monsieur, dit d'Artagnan, et vous me pardonnerez, je l'espère, de vous avoir dérangé, quand vous saurez de quelle chose importante il est question. -- Dites alors, je vous écoute. -- Il ne s'agit de rien de moins, dit d'Artagnan, en baissant la voix, que de l'honneur et peut-être de la vie de la reine. -- Que dites-vous là ? demanda M. de Tréville en regardant tout autour de lui s'ils étaient bien seuls, et en ramenant son regard interrogateur sur d'Artagnan. -- Je dis, Monsieur, que le hasard m'a rendu maître d'un secret... -- Que vous garderez, j'espère, jeune homme, sur votre vie. -- Mais que je dois vous confier, à vous, Monsieur, car vous seul pouvez m'aider dans la mission que je viens de recevoir de Sa Majesté. -- Ce secret est-il à vous ? -- Non, Monsieur, c'est celui de la reine. -- Etes-vous autorisé par Sa Majesté à me le confier ? -- Non, Monsieur, car au contraire le plus profond mystère m'est recommandé. -- Et pourquoi donc allez-vous le trahir vis-à-vis de moi ? -- Parce que, je vous le dis, sans vous je ne puis rien, et que j'ai peur que vous ne me refusiez la grâce que je viens vous demander, si vous ne savez pas dans quel but je vous la demande. -- Gardez votre secret, jeune homme, et dites-moi ce que vous désirez. -- Je désire que vous obteniez pour moi, de M. des Essarts, un congé de quinze jours. -- Quand cela ? -- Cette nuit même. -- Vous quittez Paris ? -- Je vais en mission. -- Pouvez-vous me dire où ? |
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-- A Londres. -- Quelqu'un a-t-il intérêt à ce que vous n'arriviez pas à votre but ? -- Le cardinal, je le crois, donnerait tout au monde pour m'empêcher de réussir. -- Et vous partez seul ? -- Je pars seul. -- En ce cas, vous ne passerez pas Bondy ; c'est moi qui vous le dis, foi de Tréville. -- Comment cela ? -- On vous fera assassiner. -- Je serai mort en faisant mon devoir. -- Mais votre mission ne sera pas remplie. -- C'est vrai, dit d'Artagnan. -- Croyez-moi, continua Tréville, dans les entreprises de ce genre, il faut être quatre pour arriver un. -- Ah ! vous avez raison, Monsieur, dit d'Artagnan ; mais vous connaissez Athos, Porthos et Aramis, et vous savez si je puis disposer d'eux. -- Sans leur confier le secret que je n'ai pas voulu savoir ? -- Nous nous sommes juré, une fois pour toutes, confiance aveugle et dévouement à toute épreuve ; d'ailleurs vous pouvez leur dire que vous avez toute confiance en moi, et ils ne seront pas plus incrédules que vous. -- Je puis leur envoyer à chacun un congé de quinze jours, voilà tout : à Athos, que sa blessure fait toujours souffrir, pour aller aux eaux de Forges ! à Porthos et à Aramis, pour suivre leur ami, qu'ils ne veulent pas abandonner dans une si douloureuse position. L'envoi de leur congé sera la preuve que j'autorise leur voyage. -- Merci, Monsieur, et vous êtes cent fois bon. -- Allez donc les trouver à l'instant même, et que tout s'exécute cette nuit. Ah ! et d'abord écrivez-moi votre requête à M. des Essarts. Peut- être aviez-vous un espion à vos trousses, et votre visite, qui dans ce cas est déjà connue du cardinal, sera légitimée ainsi. " D'Artagnan formula cette demande, et M. de Tréville, en la recevant de ses mains, assura qu'avant deux heures du matin les quatre congés seraient au domicile respectif des voyageurs. " Ayez la bonté d'envoyer le mien chez Athos, dit d'Artagnan. Je craindrais, en rentrant chez moi, d'y faire quelque mauvaise rencontre. -- Soyez tranquille. Adieu et bon voyage ! A propos ! " dit M. de Tréville en le rappelant. D'Artagnan revint sur ses pas. " Avez-vous de l'argent ? " D'Artagnan fit sonner le sac qu'il avait dans sa poche. " Assez ? demanda M. de Tréville. -- Trois cents pistoles. -- C'est bien, on va au bout du monde avec cela ; allez donc. " D'Artagnan salua M. de Tréville, qui lui tendit la main ; d'Artagnan la lui serra avec un respect mêlé de reconnaissance. Depuis qu'il était arrivé à Paris, il n'avait eu qu'à se louer de cet excellent homme, qu'il avait toujours trouvé digne, loyal et grand. Sa première visite fut pour Aramis ; il n'était pas revenu chez son ami depuis la fameuse soirée où il avait suivi Mme Bonacieux. Il y a plus : à peine avait-il vu le jeune mousquetaire, et à chaque fois qu'il l'avait revu, il avait cru remarquer une profonde tristesse empreinte sur son visage. Ce soir encore, Aramis veillait sombre et rêveur ; d'Artagnan lui fit quelques questions sur cette mélancolie profonde ; Aramis s'excusa sur un commentaire du dix-huitième chapitre de saint Augustin qu'il était forcé d'écrire en latin pour la semaine suivante, et qui le préoccupait beaucoup. Comme les deux amis causaient depuis quelques instants, un serviteur de M. de Tréville entra porteur d'un paquet cacheté. " Qu'est-ce là ? demanda Aramis. -- Le congé que Monsieur a demandé, répondit le laquais. -- Moi, je n'ai pas demandé de congé. -- Taisez-vous et prenez, dit d'Artagnan. Et vous, mon ami, voici une demi-pistole pour votre peine ; vous direz à M. de Tréville que M. Aramis le remercie bien sincèrement. Allez. " Le laquais salua jusqu'à terre et sortit. " Que signifie cela ? demanda Aramis. -- Prenez ce qu'il vous faut pour un voyage de quinze jours, et suivez- moi. -- Mais je ne puis quitter Paris en ce moment, sans savoir... " Aramis s'arrêta. " Ce qu'elle est devenue, n'est-ce pas ? continua d'Artagnan. -- Qui ? reprit Aramis. -- La femme qui était ici, la femme au mouchoir brodé. -- Qui vous a dit qu'il y avait une femme ici ? répliqua Aramis en devenant pâle comme la mort. -- Je l'ai vue. -- Et vous savez qui elle est ? -- Je crois m'en douter, du moins. -- Ecoutez, dit Aramis, puisque vous savez tant de choses, savez-vous ce qu'est devenue cette femme ? -- Je présume qu'elle est retournée à Tours. -- A Tours ? oui, c'est bien cela ; vous la connaissez. Mais comment est-elle retournée à Tours sans me rien dire ? |
| -- Parce qu'elle a craint d'être arrêtée.
-- Comment ne m'a-t-elle pas écrit ? -- Parce qu'elle craint de vous compromettre. -- D'Artagnan, vous me rendez la vie ! s'écria Aramis. Je me croyais méprisé, trahi. J'étais si heureux de la revoir ! Je ne pouvais croire qu'elle risquât sa liberté pour moi, et cependant pour quelle cause serait-elle revenue à Paris ? -- Pour la cause qui aujourd'hui nous fait aller en Angleterre. -- Et quelle est cette cause ? demanda Aramis. -- Vous le saurez un jour, Aramis ; mais, pour le moment, j'imiterai la retenue de la nièce du docteur. " Aramis sourit, car il se rappelait le conte qu'il avait fait certain soir à ses amis. " Eh bien, donc, puisqu'elle a quitté Paris et que vous en êtes sûr, d'Artagnan, rien ne m'y arrête plus, et je suis prêt à vous suivre. Vous dites que nous allons ?... -- Chez Athos, pour le moment, et si vous voulez venir, je vous invite même à vous hâter, car nous avons déjà perdu beaucoup de temps. A propos, prévenez Bazin. -- Bazin vient avec nous ? demanda Aramis. -- Peut-être. En tout cas, il est bon qu'il nous suive pour le moment chez Athos. " Aramis appela Bazin, et après lui avoir ordonné de le venir joindre chez Athos : " Partons donc " , dit-il en prenant son manteau, son épée et ses trois pistolets, et en ouvrant inutilement trois ou quatre tiroirs pour voir s'il n'y trouverait pas quelque pistole égarée. Puis, quand il se fut bien assuré que cette recherche était superflue, il suivit d'Artagnan en se demandant comment il se faisait que le jeune cadet aux gardes sût aussi bien que lui quelle était la femme à laquelle il avait donné l'hospitalité, et sût mieux que lui ce qu'elle était devenue. Seulement, en sortant, Aramis posa sa main sur le bras de d'Artagnan, et le regardant fixement : " Vous n'avez parlé de cette femme à personne ? dit-il. -- A personne au monde. -- Pas même à Athos et à Porthos ? -- Je ne leur en ai pas soufflé le moindre mot. -- A la bonne heure. " Et, tranquille sur ce point important, Aramis continua son chemin avec d'Artagnan, et tous deux arrivèrent bien tôt chez Athos. Ils le trouvèrent tenant son congé d'une main et la lettre de M. de Tréville de l'autre. " Pouvez-vous m'expliquer ce que signifient ce congé et cette lettre que je viens de recevoir ? " dit Athos étonné. " Mon cher Athos, je veux bien, puisque votre santé l'exige absolument, que vous vous reposiez quinze jours. Allez donc prendre les eaux de Forges ou telles autres qui vous conviendront, et rétablissez-vous promptement. Votre affectionné Tréville " " Eh bien, ce congé et cette lettre signifient qu'il faut me suivre, Athos. -- Aux eaux de Forges ? -- Là ou ailleurs. -- Pour le service du roi ? -- Du roi ou de la reine : ne sommes-nous pas serviteurs de Leurs Majestés ? " En ce moment, Porthos entra. " Pardieu, dit-il, voici une chose étrange : depuis quand, dans les mousquetaires, accorde-t-on aux gens des congés sans qu'ils les demandent ? -- Depuis, dit d'Artagnan, qu'ils ont des amis qui les demandent pour eux. -- Ah ! ah ! dit Porthos, il paraît qu'il y a du nouveau ici ? -- Oui, nous partons, dit Aramis. -- Pour quel pays ? demanda Porthos. -- Ma foi, je n'en sais trop rien, dit Athos ; demande cela à d'Artagnan. -- Pour Londres, Messieurs, dit d'Artagnan. -- Pour Londres ! s'écria Porthos ; et qu'allons-nous faire à Londres ? -- Voilà ce que je ne puis vous dire, Messieurs, et il faut vous fier à moi. -- Mais pour aller à Londres, ajouta Porthos, il faut de l'argent, et je n'en ai pas. -- Ni moi, dit Aramis. -- Ni moi, dit Athos. -- J'en ai, moi, reprit d'Artagnan en tirant son trésor de sa poche et en le posant sur la table. Il y a dans ce sac trois cents pistoles ; prenons-en chacun soixante-quinze ; c'est autant qu'il en faut pour aller à Londres et pour en revenir. D'ailleurs, soyez tranquilles, nous n'y arriverons pas tous, à Londres. -- Et pourquoi cela ? -- Parce que, selon toute probabilité, il y en aura quelques-uns d'entre nous qui resteront en route. -- Mais est-ce donc une campagne que nous entreprenons ? -- Et des plus dangereuses, je vous en avertis. -- Ah çà, mais, puisque nous risquons de nous faire tuer, dit Porthos, je voudrais bien savoir pourquoi, au moins ? |
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-- Tu en seras bien plus avancé ! dit Athos. -- Cependant, dit Aramis, je suis de l'avis de Porthos. -- Le roi a-t-il l'habitude de vous rendre des comptes ? Non ; il vous dit tout bonnement : " Messieurs, on se bat en Gascogne ou dans les Flandres ; allez vous battre " , et vous y allez. Pourquoi ? vous ne vous en inquiétez même pas. -- D'Artagnan a raison, dit Athos, voilà nos trois congés qui viennent de M. de Tréville, et voilà trois cents pistoles qui viennent je ne sais d'où. Allons nous faire tuer où l'on nous dit d'aller. La vie vaut-elle la peine de faire autant de questions ? D'Artagnan, je suis prêt à te suivre. -- Et moi aussi, dit Porthos. -- Et moi aussi, dit Aramis. Aussi bien, je ne suis pas fâché de quitter Paris. J'ai besoin de distractions. -- Eh bien, vous en aurez, des distractions, Messieurs, soyez tranquilles, dit d'Artagnan. -- Et maintenant, quand partons-nous ? dit Athos. -- Tout de suite, répondit d'Artagnan, il n'y a pas une minute à perdre. -- Holà ! Grimaud, Planchet, Mousqueton, Bazin ! crièrent les quatre jeunes gens appelant leurs laquais, graissez nos bottes et ramenez les chevaux de l'hôtel. " En effet, chaque mousquetaire laissait à l'hôtel général comme à une caserne son cheval et celui de son laquais. Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin partirent en toute hâte. " Maintenant, dressons le plan de campagne, dit Porthos. Où allons- nous d'abord ? -- A Calais, dit d'Artagnan ; c'est la ligne la plus directe pour arriver à Londres. -- Eh bien, dit Porthos, voici mon avis. -- Parle. -- Quatre hommes voyageant ensemble seraient suspects : d'Artagnan nous donnera à chacun ses instructions, je partirai en avant par la route de Boulogne pour éclairer le chemin ; Athos partira deux heures après par celle d'Amiens ; Aramis nous suivra par celle de Noyon ; quant à d'Artagnan, il partira par celle qu'il voudra, avec les habits de Planchet, tandis que Planchet nous suivra en d'Artagnan et avec l'uniforme des gardes. -- Messieurs, dit Athos, mon avis est qu'il ne convient pas de mettre en rien des laquais dans une pareille affaire : un secret peut par hasard être trahi par des gentilshommes, mais il est presque toujours vendu par des laquais. -- Le plan de Porthos me semble impraticable, dit d'Artagnan, en ce que j'ignore moi-même quelles instructions je puis vous donner. Je suis porteur d'une lettre, voilà tout. Je n'ai pas et ne puis faire trois copies de cette lettre, puisqu'elle est scellée ; il faut donc, à mon avis, voyager de compagnie. Cette lettre est là, dans cette poche. Et il montra la poche où était la lettre. Si je suis tué, l'un de vous la prendra et vous continuerez la route ; s'il est tué, ce sera le tour d'un autre, et ainsi de suite ; pourvu qu'un seul arrive, c'est tout ce qu'il faut. -- Bravo, d'Artagnan ! ton avis est le mien, dit Athos. Il faut être conséquent, d'ailleurs : je vais prendre les eaux, vous m'accompagnerez ; au lieu des eaux de Forges, je vais prendre les eaux de mer ; je suis libre. On veut nous arrêter, je montre la lettre de M. de Tréville, et vous montrez vos congés ; on nous attaque, nous nous défendons ; on nous juge, nous soutenons mordicus que nous n'avions d'autre intention que de nous tremper un certain nombre de fois dans la mer ; on aurait trop bon marché de quatre hommes isolés, tandis que quatre hommes réunis font une troupe. Nous armerons les quatre laquais de pistolets et de mousquetons ; si l'on envoie une armée contre nous, nous livrerons bataille, et le survivant, comme l'a dit d'Artagnan, portera la lettre. -- Bien dit, s'écria Aramis ; tu ne parles pas souvent, Athos, mais quand tu parles, c'est comme saint Jean Bouche d'or. J'adopte le plan d'Athos. Et toi, Porthos ? -- Moi aussi, dit Porthos, s'il convient à d'Artagnan. D'Artagnan, porteur de la lettre, est naturellement le chef de l'entreprise ; qu'il décide, et nous exécuterons. -- Eh bien, dit d'Artagnan, je décide que nous adoptions le plan d'Athos et que nous partions dans une demi-heure. -- Adopté ! " reprirent en choeur les trois mousquetaires. Et chacun, allongeant la main vers le sac, prit soixante-quinze pistoles et fit ses préparatifs pour partir à l'heure convenue. ----------------------------------------------------------------------------- Chapitre XX. VOYAGE. ----------------------------------------------------------------------------- A deux heures du matin, nos quatre aventuriers sortirent de Paris par la barrière Saint-Denis ; tant qu'il fit nuit, ils restèrent muets ; malgré eux, ils subissaient l'influence de l'obscurité et voyaient des embûches partout. Aux premiers rayons du jour, leurs langues se délièrent ; avec le soleil, la gaieté revint : c'était comme à la veille d'un combat, le coeur battait, les yeux riaient ; on sentait que la vie qu'on allait peut-être quitter était, au bout du compte, une bonne chose. L'aspect de la caravane, au reste, était des plus formidables : les chevaux noirs des mousquetaires, leur tournure martiale, cette habitude de l'escadron qui fait marcher régulièrement ces nobles compagnons du soldat, eussent trahi le plus strict incognito. Les valets suivaient, armés jusqu'aux dents. Tout alla bien jusqu'à Chantilly, où l'on arriva vers les huit heures du matin. Il fallait déjeuner. On descendit devant une auberge que recommandait une enseigne représentant Saint Martin donnant la moitié de son manteau à un pauvre . On enjoignit aux laquais de ne pas desseller les chevaux et de se tenir prêts à repartir immédiatement. On entra dans la salle commune, et l'on se mit à table. Un gentilhomme, qui venait d'arriver par la route de Dammartin, était assis à cette même table et déjeunait. Il entama la conversation sur la pluie et le beau temps ; les voyageurs répondirent : il but à leur santé ; les voyageurs lui rendirent sa politesse. Mais au moment où Mousqueton venait annoncer que les chevaux étaient prêts et où l'on se levait de table, l'étranger proposa à Porthos la santé du cardinal. Porthos répondit qu'il ne demandait pas mieux, si l'étranger à son tour voulait boire à la santé du roi. L'étranger s'écria qu'il ne connaissait d'autre roi que Son Eminence. Porthos l'appela ivrogne ; l'étranger tira son épée. " Vous avez fait une sottise, dit Athos ; n'importe, il n'y a plus à reculer maintenant : tuez cet homme et venez nous rejoindre le plus vite que vous pourrez. " Et tous trois remontèrent à cheval et repartirent à toute bride, tandis que Porthos promettait à son adversaire de le perforer de tous les coups connus dans l'escrime. " Et d'un ! dit Athos au bout de cinq cents pas. -- Mais pourquoi cet homme s'est-il attaqué à Porthos plutôt qu'à tout autre ? demanda Aramis. -- Parce que, Porthos parlant plus haut que nous tous, il l'a pris pour le chef, dit d'Artagnan. -- J'ai toujours dit que ce cadet de Gascogne était un puits de sagesse " , murmura Athos. Et les voyageurs continuèrent leur route. A Beauvais, on s'arrêta deux heures, tant pour faire souffler les chevaux que pour attendre Porthos. Au bout de deux heures, comme Porthos n'arrivait pas, ni aucune nouvelle de lui, on se remit en chemin. A une lieue de Beauvais, à un endroit où le chemin se trouvait resserré entre deux talus, on rencontra huit ou dix hommes qui, profitant de ce que la route était dépavée en cet endroit, avaient l'air d'y travailler en y creusant des trous et en pratiquant des ornières boueuses. Aramis, craignant de salir ses bottes dans ce mortier artificiel, les apostropha durement. Athos voulut le retenir, il était trop tard. Les ouvriers se mirent à railler les voyageurs, et firent perdre par leur insolence la tête même au froid Athos qui poussa son cheval contre l'un d'eux. Alors chacun de ces hommes recula jusqu'au fossé et y prit un mousquet caché ; il en résulta que nos sept voyageurs furent littéralement passés par les armes. Aramis reçut une balle qui lui traversa l'épaule, et Mousqueton une autre balle qui se logea dans les parties charnues qui prolongent le bas des reins. Cependant Mousqueton seul tomba de cheval, non pas qu'il fût grièvement blessé, mais, comme il ne pouvait voir sa blessure, sans doute il crut être plus dangereusement blessé qu'il ne l'était. " C'est une embuscade, dit d'Artagnan, ne brûlons pas une amorce, et en route. " Aramis, tout blessé qu'il était, saisit la crinière de son cheval, qui l'emporta avec les autres. Celui de Mousqueton les avait rejoints, et galopait tout seul à son rang. " Cela nous fera un cheval de rechange, dit Athos. |
| -- J'aimerais mieux un chapeau, dit d'Artagnan ; le mien a été emporté par une balle. C'est bien heureux, ma foi, que la lettre que je porte n'ait pas été dedans.
-- Ah çà, mais ils vont tuer le pauvre Porthos quand il passera, dit Aramis. -- Si Porthos était sur ses jambes, il nous aurait rejoints maintenant, dit Athos. M'est avis que, sur le terrain, l'ivrogne se sera dégrisé. " Et l'on galopa encore pendant deux heures, quoique les chevaux fussent si fatigués, qu'il était à craindre qu'ils ne refusassent bientôt le service. Les voyageurs avaient pris la traverse, espérant de cette façon être moins inquiétés, mais, à Crève-coeur, Aramis déclara qu'il ne pouvait aller plus loin. En effet, il avait fallu tout le courage qu'il cachait sous sa forme élégante et sous ses façons polies pour arriver jusque-là. A tout moment il pâlissait, et l'on était obligé de le soutenir sur son cheval ; on le descendit à la porte d'un cabaret, on lui laissa Bazin qui, au reste, dans une escarmouche, était plus embarrassant qu'utile, et l'on repartit dans l'espérance d'aller coucher à Amiens. " Morbleu ! dit Athos, quand ils se retrouvèrent en route, réduits à deux maîtres et à Grimaud et Planchet, morbleu ! je ne serai plus leur dupe, et je vous réponds qu'ils ne me feront pas ouvrir la bouche ni tirer l'épée d'ici à Calais. J'en jure... -- Ne jurons pas, dit d'Artagnan, galopons, si toutefois nos chevaux y consentent. " Et les voyageurs enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs chevaux, qui, vigoureusement stimulés, retrouvèrent des forces. On arriva à Amiens à minuit, et l'on descendit à l'auberge du Lis d'Or . L'hôtelier avait l'air du plus honnête homme de la terre, il reçut les voyageurs son bougeoir d'une main et son bonnet de coton de l'autre ; il voulut loger les deux voyageurs chacun dans une charmante chambre, malheureusement chacune de ces chambres était à l'extrémité de l'hôtel. D'Artagnan et Athos refusèrent ; l'hôte répondit qu'il n'y en avait cependant pas d'autres dignes de Leurs Excellences ; mais les voyageurs déclarèrent qu'ils coucheraient dans la chambre commune, chacun sur un matelas qu'on leur jetterait à terre. L'hôte insista, les voyageurs tinrent bon ; il fallut faire ce qu'ils voulurent. Ils venaient de disposer leur lit et de barricader leur porte en dedans, lorsqu'on frappa au volet de la cour ; ils demandèrent qui était là, reconnurent la voix de leurs valets et ouvrirent. En effet, c'étaient Planchet et Grimaud. " Grimaud suffira pour garder les chevaux, dit Planchet ; si ces Messieurs veulent, je coucherai en travers de leur porte ; de cette façon-là, ils seront sûrs qu'on n'arrivera pas jusqu'à eux. -- Et sur quoi coucheras-tu ? dit d'Artagnan. -- Voici mon lit " , répondit Planchet. Et il montra une botte de paille. " Viens donc, dit d'Artagnan, tu as raison : la figure de l'hôte ne me convient pas, elle est trop gracieuse. -- Ni à moi non plus " , dit Athos. Planchet monta par la fenêtre, s'installa en travers de la porte, tandis que Grimaud allait s'enfermer dans l'écurie, répondant qu'à cinq heures du matin lui et les quatre chevaux seraient prêts. La nuit fut assez tranquille, on essaya bien vers les deux heures du matin d'ouvrir la porte ;, mais comme Planchet se réveilla en sursaut et cria : - Qui va là ? - on répondit qu'on se trompait, et on s'éloigna. A quatre heures du matin, on entendit un grand bruit dans les écuries. Grimaud avait voulu réveiller les garçons d'écurie, et les garçons d'écurie le battaient. Quand on ouvrit la fenêtre, on vit le pauvre garçon sans connaissance, la tête fendue d'un coup de manche à fourche. Planchet descendit dans la cour et voulut seller les chevaux ; les chevaux étaient fourbus. Celui de Mousqueton seul, qui avait voyagé sans maître pendant cinq ou six heures la veille, aurait pu continuer la route ; mais, par une erreur inconcevable, le chirurgien vétérinaire qu'on avait envoyé chercher, à ce qu'il paraît, pour saigner le cheval de l'hôte, avait saigné celui de Mousqueton. Cela commençait à devenir inquiétant : tous ces accidents successifs étaient peut-être le résultat du hasard, mais ils pouvaient tout aussi bien être le fruit d'un complot. Athos et d'Artagnan sortirent, tandis que Planchet allait s'informer s'il n'y avait pas trois chevaux à vendre dans les environs. A la porte étaient deux chevaux tout équipés, frais et vigoureux. Cela faisait bien l'affaire. Il demanda où étaient les maîtres ; on lui dit que les maîtres avaient passé la nuit dans l'auberge et réglaient leur compte à cette heure avec le maître. Athos descendit pour payer la dépense, tandis que d'Artagnan et Planchet se tenaient sur la porte de la rue ; l'hôtelier était dans une chambre basse et reculée, on pria Athos d'y passer. Athos entra sans défiance et tira deux pistoles pour payer : l'hôte était seul et assis devant son bureau, dont un des tiroirs était entrouvert. Il prit l'argent que lui présenta Athos, le tourna et le retourna dans ses mains, et tout à coup, s'écriant que la pièce était fausse, il déclara qu'il allait le faire arrêter, lui et son compagnon, comme faux-monnayeurs. " Drôle ! dit Athos, en marchant sur lui, je vais te couper les oreilles ! " Au même moment, quatre hommes armés jusqu'aux dents entrèrent par les portes latérales et se jetèrent sur Athos. " Je suis pris, cria Athos de toutes les forces de ses poumons ; au large, d'Artagnan ! pique, pique ! " et il lâcha deux coups de pistolet. D'Artagnan et Planchet ne se le firent pas répéter à deux fois, ils détachèrent les deux chevaux qui attendaient à la porte, sautèrent dessus, leur enfoncèrent leurs éperons dans le ventre et partirent au triple galop. " Sais-tu ce qu'est devenu Athos ? demanda d'Artagnan à Planchet en courant. -- Ah ! Monsieur, dit Planchet, j'en ai vu tomber deux à ses deux coups, et il m'a semblé, à travers la porte vitrée, qu'il ferraillait avec les autres. -- Brave Athos ! murmura d'Artagnan. Et quand on pense qu'il faut l'abandonner ! Au reste, autant nous attend peut-être à deux pas d'ici. En avant, Planchet, en avant ! tu es un brave homme. -- Je vous l'ai dit, Monsieur, répondit Planchet, les Picards, ça se reconnaît à l'user ; d'ailleurs je suis ici dans mon pays, ça m'excite. " Et tous deux, piquant de plus belle, arrivèrent à Saint-Omer d'une seule traite. A Saint-Omer, ils firent souffler les chevaux la bride passée à leurs bras, de peur d'accident, et mangèrent un morceau sur le pouce tout debout dans la rue ; après quoi ils repartirent. A cent pas des portes de Calais, le cheval de d'Artagnan s'abattit, et il n'y eut pas moyen de le faire se relever : le sang lui sortait par le nez et par les yeux ; restait celui de Planchet, mais celui-là s'était arrêté, et il n'y eut plus moyen de le faire repartir. Heureusement, comme nous l'avons dit, ils étaient à cent pas de la ville ; ils laissèrent les deux montures sur le grand chemin et coururent au port. Planchet fit remarquer à son maître un gentilhomme qui arrivait avec son valet et qui ne les précédait que d'une cinquantaine de pas. Ils s'approchèrent vivement de ce gentilhomme, qui paraissait fort affairé. Il avait ses bottes couvertes de poussière, et s'informait s'il ne pourrait point passer à l'instant même en Angleterre. " Rien ne serait plus facile, répondit le patron d'un bâtiment prêt à mettre à la voile ; mais, ce matin, est arrivé l'ordre de ne laisser partir personne sans une permission expresse de M. le cardinal. -- J'ai cette permission, dit le gentilhomme en tirant un papier de sa poche ; la voici. -- Faites-la viser par le gouverneur du port, dit le patron, et donnez-moi la préférence. -- Où trouverai-je le gouverneur ? -- A sa campagne. -- Et cette campagne est située ? -- A un quart de lieue de la ville ; tenez, vous la voyez d'ici, au pied de cette petite éminence, ce toit en ardoises. -- Très bien ! " dit le gentilhomme. Et, suivi de son laquais, il prit le chemin de la maison de campagne du gouverneur. D'Artagnan et Planchet suivirent le gentilhomme à cinq cents pas de distance. Une fois hors de la ville, d'Artagnan pressa le pas et rejoignit le gentilhomme comme il entrait dans un petit bois. " Monsieur, lui dit d'Artagnan, vous me paraissez fort pressé ? -- On ne peut plus pressé, Monsieur. -- J'en suis désespéré, dit d'Artagnan, car, comme je suis très pressé aussi, je voulais vous prier de me rendre un service. -- Lequel ? |
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-- De me laisser passer le premier. -- Impossible, dit le gentilhomme, j'ai fait soixante lieues en quarante- quatre heures, et il faut que demain à midi je sois à Londres. -- J'ai fait le même chemin en quarante heures, et il faut que demain à dix heures du matin je sois à Londres. -- Désespéré, Monsieur ; mais je suis arrivé le premier et je ne passerai pas le second. -- Désespéré, Monsieur ; mais je suis arrivé le second, et je passerai le premier. -- Service du roi ! dit le gentilhomme. -- Service de moi ! dit d'Artagnan. -- Mais c'est une mauvaise querelle que vous me cherchez là, ce me semble. -- Parbleu ! que voulez-vous que ce soit ? -- Que désirez-vous ? -- Vous voulez le savoir ? -- Certainement. -- Eh bien, je veux l'ordre dont vous êtes porteur, attendu que je n'en ai pas, moi, et qu'il m'en faut un. -- Vous plaisantez, je présume. -- Je ne plaisante jamais. -- Laissez-moi passer ! -- Vous ne passerez pas. -- Mon brave jeune homme, je vais vous casser la tête. Holà, Lubin ! mes pistolets. -- Planchet, dit d'Artagnan, charge-toi du valet, je me charge du maître. " Planchet, enhardi par le premier exploit, sauta sur Lubin, et comme il était fort et vigoureux, il le renversa les reins contre terre et lui mit le genou sur la poitrine. " Faites votre affaire, Monsieur, dit Planchet ; moi, j'ai fait la mienne. " Voyant cela, le gentilhomme tira son épée et fondit sur d'Artagnan ; mais il avait affaire à forte partie. En trois secondes d'Artagnan lui fournit trois coups d'épée en disant à chaque coup : " Un pour Athos, un pour Porthos, un pour Aramis. " Au troisième coup, le gentilhomme tomba comme une masse. D'Artagnan le crut mort, ou tout au moins évanoui, et s'approcha pour lui prendre l'ordre ; mais au moment où il étendait le bras afin de le fouiller, le blessé qui n'avait pas lâché son épée, lui porta un coup de pointe dans la poitrine en disant : " Un pour vous. -- Et un pour moi ! au dernier les bons ! " s'écria d'Artagnan furieux, en le clouant par terre d'un quatrième coup d'épée dans le ventre. Cette fois, le gentilhomme ferma les yeux et s'évanouit. D'Artagnan fouilla dans la poche où il l'avait vu remettre l'ordre de passage, et le prit. Il était au nom du comte de Wardes. Puis, jetant un dernier coup d'oeil sur le beau jeune homme, qui avait vingt-cinq ans à peine et qu'il laissait là, gisant, privé de sentiment et peut-être mort, il poussa un soupir sur cette étrange destinée qui porte les hommes à se détruire les uns les autres pour les intérêts de gens qui leur sont étrangers et qui souvent ne savent pas même qu'ils existent. Mais il fut bientôt tiré de ces réflexions par Lubin, qui poussait des hurlements et criait de toutes ses forces au secours. Planchet lui appliqua la main sur la gorge et serra de toutes ses forces. " Monsieur, dit-il, tant que je le tiendrai ainsi, il ne criera pas, j'en suis bien sûr ; mais aussitôt que je le lâcherai, il va se remettre à crier. Je le reconnais pour un Normand, et les Normands sont entêtés. " En effet, tout comprimé qu'il était, Lubin essayait encore de filer des sons. " Attends ! " dit d'Artagnan. Et prenant son mouchoir, il le bâillonna. " Maintenant, dit Planchet, lions-le à un arbre. " La chose fut faite en conscience, puis on tira le comte de Wardes près de son domestique ; et comme la nuit commençait à tomber et que le garrotté et le blessé étaient tous deux à quelques pas dans le bois, il était évident qu'ils devaient rester jusqu'au lendemain. " Et maintenant, dit d'Artagnan, chez le gouverneur ! -- Mais vous êtes blessé, ce me semble ? dit Planchet. -- Ce n'est rien, occupons-nous du plus pressé ; puis nous reviendrons à ma blessure, qui, au reste, ne me paraît pas très dangereuse. " Et tous deux s'acheminèrent à grands pas vers la campagne du digne fonctionnaire. On annonça M. le comte de Wardes. D'Artagnan fut introduit. " Vous avez un ordre signé du cardinal ? dit le gouverneur. -- Oui, Monsieur, répondit d'Artagnan, le voici. -- Ah ! ah ! il est en règle et bien recommandé, dit le gouverneur. -- C'est tout simple, répondit d'Artagnan, je suis de ses plus fidèles. -- Il paraît que Son Eminence veut empêcher quelqu'un de parvenir en Angleterre. |
| -- Oui, un certain d'Artagnan, un gentilhomme béarnais qui est parti de Paris avec trois de ses amis dans l'intention de gagner Londres.
-- Le connaissez-vous personnellement ? demanda le gouverneur. -- Qui cela ? -- Ce d'Artagnan ? -- A merveille. -- Donnez-moi son signalement alors. -- Rien de plus facile. " Et d'Artagnan donna trait pour trait le signalement du comte de Wardes. " Est-il accompagné ? demanda le gouverneur. -- Oui, d'un valet nommé Lubin. -- On veillera sur eux, et si on leur met la main dessus, Son Eminence peut être tranquille, ils seront reconduits à Paris sous bonne escorte. -- Et ce faisant, Monsieur le gouverneur, dit d'Artagnan, vous aurez bien mérité du cardinal. -- Vous le reverrez à votre retour, Monsieur le comte ? -- Sans aucun doute. -- Dites-lui, je vous prie, que je suis bien son serviteur. -- Je n'y manquerai pas. " Et joyeux de cette assurance, le gouverneur visa le laissez-passer et le remit à d'Artagnan. D'Artagnan ne perdit pas son temps en compliments inutiles, il salua le gouverneur, le remercia et partit. Une fois dehors, lui et Planchet prirent leur course, et faisant un long détour, ils évitèrent le bois et rentrèrent par une autre porte. Le bâtiment était toujours prêt à partir, le patron attendait sur le port. " Eh bien ? dit-il en apercevant d'Artagnan. -- Voici ma passe visée, dit celui-ci. -- Et cet autre gentilhomme ? -- Il ne partira pas aujourd'hui, dit d'Artagnan, mais soyez tranquille, je paierai le passage pour nous deux. -- En ce cas, partons, dit le patron. -- Partons ! " répéta d'Artagnan. Et il sauta avec Planchet dans le canot ; cinq minutes après, ils étaient à bord. Il était temps : à une demi-lieue en mer, d'Artagnan vit briller une lumière et entendit une détonation. C'était le coup de canon qui annonçait la fermeture du port. Il était temps de s'occuper de sa blessure ; heureusement, comme l'avait pensé d'Artagnan, elle n'était pas des plus dangereuses : la pointe de l'épée avait rencontré une côte et avait glissé le long de l'os ; de plus, la chemise s'était collée aussitôt à la plaie, et à peine avait-elle répandu quelques gouttes de sang. D'Artagnan était brisé de fatigue : on lui étendit un matelas sur le pont, il se jeta dessus et s'endormit. Le lendemain, au point du jour, il se trouva à trois ou quatre lieues seulement des côtes d'Angleterre ; la brise avait été faible toute la nuit, et l'on avait peu marché. A dix heures, le bâtiment jetait l'ancre dans le port de Douvres. A dix heures et demie, d'Artagnan mettait le pied sur la terre d'Angleterre, en s'écriant : " Enfin, m'y voilà ! " Mais ce n'était pas tout : il fallait gagner Londres. En Angleterre, la poste était assez bien servie. D'Artagnan et Planchet prirent chacun un bidet, un postillon courut devant eux ; en quatre heures ils arrivèrent aux portes de la capitale. D'Artagnan ne connaissait pas Londres, d'Artagnan ne savait pas un mot d'anglais ; mais il écrivit le nom de Buckingham sur un papier, et chacun lui indiqua l'hôtel du duc. Le duc était à la chasse à Windsor, avec le roi. D'Artagnan demanda le valet de chambre de confiance du duc, qui, l'ayant accompagné dans tous ses voyages, parlait parfaitement français ; il lui dit qu'il arrivait de Paris pour affaire de vie et de mort, et qu'il fallait qu'il parlât à son maître à l'instant même. La confiance avec laquelle parlait d'Artagnan convainquit Patrice ; c'était le nom de ce ministre du ministre. Il fit seller deux chevaux et se chargea de conduire le jeune garde. Quant à Planchet, on l'avait descendu de sa monture, raide comme un jonc : le pauvre garçon était au bout de ses forces ; d'Artagnan semblait de fer. On arriva au château ; là on se renseigna : le roi et Buckingham chassaient à l'oiseau dans des marais situés à deux ou trois lieues de là. En vingt minutes on fut au lieu indiqué. Bientôt Patrice entendit la voix de son maître, qui appelait son faucon. " Qui faut-il que j'annonce à Milord duc ? demanda Patrice. -- Le jeune homme qui, un soir, lui a cherché une querelle sur le Pont- Neuf, en face de la Samaritaine. -- Singulière recommandation ! -- Vous verrez qu'elle en vaut bien une autre. " Patrice mit son cheval au galop, atteignit le duc et lui annonça dans les termes que nous avons dits qu'un messager l'attendait. Buckingham reconnut d'Artagnan à l'instant même, et se doutant que quelque chose se passait en France dont on lui faisait parvenir la nouvelle, il ne prit que le temps de demander où était celui qui la lui apportait ; et ayant reconnu de loin l'uniforme des gardes, il mit son cheval au galop et vint droit à d'Artagnan. Patrice, par discrétion, se tint à l'écart. " Il n'est point arrivé malheur à la reine ? s'écria Buckingham, répandant toute sa pensée et tout son amour dans cette interrogation. -- Je ne crois pas ; cependant je crois qu'elle court quelque grand péril dont Votre Grâce seule peut la tirer. -- Moi ? s'écria Buckingham. Eh quoi ! je serais assez heureux pour lui être bon à quelque chose ! Parlez ! parlez ! |
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-- Prenez cette lettre, dit d'Artagnan. -- Cette lettre ! de qui vient cette lettre ? -- De Sa Majesté, à ce que je pense. -- De Sa Majesté ! " dit Buckingham, pâlissant si fort que d'Artagnan crut qu'il allait se trouver mal. Et il brisa le cachet. " Quelle est cette déchirure ? dit-il en montrant à d'Artagnan un endroit où elle était percée à jour. -- Ah ! ah ! dit d'Artagnan, je n'avais pas vu cela ; c'est l'épée du comte de Wardes qui aura fait ce beau coup en me trouant la poitrine. -- Vous êtes blessé ? demanda Buckingham en rompant le cachet. -- Oh ! rien ! dit d'Artagnan, une égratignure. -- Juste Ciel ! qu'ai-je lu ! s'écria le duc. Patrice, reste ici, ou plutôt rejoins le roi partout où il sera, et dis à Sa Majesté que je la supplie bien humblement de m'excuser, mais qu'une affaire de la plus haute importance me rappelle à Londres. Venez, Monsieur, venez. " Et tous deux reprirent au galop le chemin de la capitale. -------------------------------------------------------------------------------- Chapitre XXI. LA COMTESSE DE WINTER. -------------------------------------------------------------------------------- Tout le long de la route, le duc se fit mettre au courant par d'Artagnan non pas de tout ce qui s'était passé, mais de ce que d'Artagnan savait. En rapprochant ce qu'il avait entendu sortir de la bouche du jeune homme de ses souvenirs à lui, il put donc se faire une idée assez exacte d'une position de la gravité de laquelle, au reste, la lettre de la reine, si courte et si peu explicite qu'elle fût, lui donnait la mesure. Mais ce qui l'étonnait surtout, c'est que le cardinal, intéressé comme il l'était à ce que le jeune homme ne mît pas le pied en Angleterre, ne fût point parvenu à l'arrêter en route. Ce fut alors, et sur la manifestation de cet étonnement, que d'Artagnan lui raconta les précautions prises, et comment, grâce au dévouement de ses trois amis qu'il avait éparpillés tout sanglants sur la route, il était arrivé à en être quitte pour le coup d'épée qui avait traversé le billet de la reine, et qu'il avait rendu à M. de Wardes en si terrible monnaie. Tout en écoutant ce récit, fait avec la plus grande simplicité, le duc regardait de temps en temps le jeune homme d'un air étonné, comme s'il n'eût pas pu comprendre que tant de prudence, de courage et de dévouement s'alliât avec un visage qui n'indiquait pas encore vingt ans. Les chevaux allaient comme le vent, et en quelques minutes ils furent aux portes de Londres. D'Artagnan avait cru qu'en arrivant dans la ville le duc allait ralentir l'allure du sien, mais il n'en fut pas ainsi : il continua sa route à fond de train, s'inquiétant peu de renverser ceux qui étaient sur son chemin. En effet, en traversant la Cité, deux ou trois accidents de ce genre arrivèrent ; mais Buckingham ne détourna pas même la tête pour regarder ce qu'étaient devenus ceux qu'il avait culbutés. D'Artagnan le suivait au milieu de cris qui ressemblaient fort à des malédictions. En entrant dans la cour de l'hôtel, Buckingham sauta à bas de son cheval, et, sans s'inquiéter de ce qu'il deviendrait, il lui jeta la bride sur le cou et s'élança vers le perron. D'Artagnan en fit autant, avec un peu plus d'inquiétude, cependant, pour ces nobles animaux dont il avait pu apprécier le mérite ; mais il eut la consolation de voir que trois ou quatre valets s'étaient déjà élancés des cuisines et des écuries, et s'emparaient aussitôt de leurs montures. Le duc marchait si rapidement, que d'Artagnan avait peine à le suivre. Il traversa successivement plusieurs salons d'une élégance dont les plus grands seigneurs de France n'avaient pas même l'idée, et il parvint enfin dans une chambre à coucher qui était à la fois un miracle de goût et de richesse. Dans l'alcôve de cette chambre était une porte, prise dans la tapisserie, que le duc ouvrit avec une petite clef d'or qu'il portait suspendue à son cou par une chaîne du même métal. Par discrétion, d'Artagnan était resté en arrière ; mais au moment où Buckingham franchissait le seuil de cette porte, il se retourna, et voyant l'hésitation du jeune homme : " Venez, lui dit-il, et si vous avez le bonheur d'être admis en la présence de Sa Majesté, dites-lui ce que vous avez vu. " Encouragé par cette invitation, d'Artagnan suivit le duc, qui referma la porte derrière lui. Tous deux se trouvèrent alors dans une petite chapelle toute tapissée de soie de Perse et brochée d'or, ardemment éclairée par un grand nombre de bougies. Au-dessus d'une espèce d'autel, et au-dessous d'un dais de velours bleu surmonté de plumes blanches et rouges, était un portrait de grandeur naturelle représentant Anne d'Autriche, si parfaitement ressemblant, que d'Artagnan poussa un cri de surprise : on eût cru que la reine allait parler. Sur l'autel, et au-dessous du portrait, était le coffret qui renfermait les ferrets de diamants. Le duc s'approcha de l'autel, s'agenouilla comme eût pu faire un prêtre devant le Christ ; puis il ouvrit le coffret. " Tenez, lui dit-il en tirant du coffre un gros noeud de ruban bleu tout étincelant de diamants ; tenez, voici ces précieux ferrets avec lesquels j'avais fait le serment d'être enterré. La reine me les avait donnés, la reine me les reprend : sa volonté, comme celle de Dieu, soit faite en toutes choses. " Puis il se mit à baiser les uns après les autres ces ferrets dont il fallait se séparer. Tout à coup, il poussa un cri terrible. " Qu'y a-t-il ? demanda d'Artagnan avec inquiétude, et que vous arrive-t-il, Milord ? -- Il y a que tout est perdu, s'écria Buckingham en devenant pâle comme un trépassé ; deux de ces ferrets manquent, il n'y en a plus que dix. -- Milord les a-t-il perdus, ou croit-il qu'on les lui ait volés ? -- On me les a volés, reprit le duc, et c'est le cardinal qui a fait le coup. Tenez, voyez, les rubans qui les soutenaient ont été coupés avec des ciseaux. -- Si Milord pouvait se douter qui a commis le vol... Peut-être la personne les a-t-elle encore entre les mains. -- Attendez, attendez ! s'écria le duc. La seule fois que j'ai mis ces ferrets, c'était au bal du roi, il y a huit jours, à Windsor. La comtesse de Winter, avec laquelle j'étais brouillé, s'est rapprochée de moi à ce bal. Ce raccommodement, c'était une vengeance de femme jalouse. Depuis ce jour, je ne l'ai pas revue. Cette femme est un agent du cardinal. -- Mais il en a donc dans le monde entier ! s'écria d'Artagnan. -- Oh ! oui, oui, dit Buckingham en serrant les dents de colère ; oui, c'est un terrible lutteur. Mais cependant, quand doit avoir lieu ce bal ? -- Lundi prochain. -- Lundi prochain ! cinq jours encore, c'est plus de temps qu'il ne nous en faut. Patrice ! s'écria le duc en ouvrant la porte de la chapelle, Patrice ! " Son valet de chambre de confiance parut. " Mon joaillier et mon secrétaire ! " Le valet de chambre sortit avec une promptitude et un mutisme qui prouvaient l'habitude qu'il avait contractée d'obéir aveuglément et sans réplique. Mais, quoique ce fût le joaillier qui eût été appelé le premier, ce fut le secrétaire qui parut d'abord. C'était tout simple, il habitait l'hôtel. Il trouva Buckingham assis devant une table dans sa chambre à coucher, et écrivant quelques ordres de sa propre main. " Monsieur Jackson, lui dit-il, vous allez vous rendre de ce pas chez le lord-chancelier, et lui dire que je le charge de l'exécution de ces ordres. Je désire qu'ils soient promulgués à l'instant même. -- Mais, Monseigneur, si le lord-chancelier m'interroge sur les motifs qui ont pu porter Votre Grâce à une mesure si extraordinaire, que répondrai-je ? -- Que tel a été mon bon plaisir, et que je n'ai de compte à rendre à personne de ma volonté. -- Sera-ce la réponse qu'il devra transmettre à Sa Majesté, reprit en souriant le secrétaire, si par hasard Sa Majesté avait la curiosité de savoir pourquoi aucun vaisseau ne peut sortir des ports de la Grande- Bretagne ? -- Vous avez raison, Monsieur, répondit Buckingham ; il dirait en ce cas au roi que j'ai décidé la guerre, et que cette mesure est mon premier acte d'hostilité contre la France. " Le secrétaire s'inclina et sortit. " Nous voilà tranquilles de ce côté, dit Buckingham en se retournant vers d'Artagnan. Si les ferrets ne sont point déjà partis pour la France, ils n'y arriveront qu'après vous. -- Comment cela ? -- Je viens de mettre un embargo sur tous les bâtiments qui se trouvent à cette heure dans les ports de Sa Majesté, et, à moins de permission particulière, pas un seul n'osera lever l'ancre. " D'Artagnan regarda avec stupéfaction cet homme qui mettait le pouvoir illimité dont il était revêtu par la confiance d'un roi au service de ses amours. Buckingham vit, à l'expression du visage du jeune homme, ce qui se passait dans sa pensée, et il sourit. |
| " Oui, dit-il, oui, c'est qu'Anne d'Autriche est ma véritable reine ; sur un mot d'elle, je trahirais mon pays, je trahirais mon roi, je trahirais mon Dieu. Elle m'a demandé de ne point envoyer aux protestants de La Rochelle le secours que je leur avais promis, et je l'ai fait. Je manquais à ma parole, mais qu'importe ! j'obéissais à son désir ; n'ai-je point été grandement payé de mon obéissance, dites ? car c'est à cette obéissance que je dois son portrait. "
D'Artagnan admira à quels fils fragiles et inconnus sont parfois suspendues les destinées d'un peuple et la vie des hommes. Il en était au plus profond de ses réflexions, lorsque l'orfèvre entra : c'était un Irlandais des plus habiles dans son art, et qui avouait lui- même qu'il gagnait cent mille livres par an avec le duc de Buckingham. " Monsieur O'Reilly, lui dit le duc en le conduisant dans la chapelle, voyez ces ferrets de diamants, et dites-moi ce qu'ils valent la pièce. " L'orfèvre jeta un seul coup d'oeil sur la façon élégante dont ils étaient montés, calcula l'un dans l'autre la valeur des diamants, et sans hésitation aucune : " Quinze cents pistoles la pièce, Milord, répondit-il. -- Combien faudrait-il de jours pour faire deux ferrets comme ceux-là ? Vous voyez qu'il en manque deux. -- Huit jours, Milord. -- Je les paierai trois mille pistoles la pièce, il me les faut après-demain. -- Milord les aura. -- Vous êtes un homme précieux, Monsieur O'Reilly, mais ce n'est pas le tout : ces ferrets ne peuvent être confiés à personne, il faut qu'ils soient faits dans ce palais. -- Impossible, Milord, il n'y a que moi qui puisse les exécuter pour qu'on ne voie pas la différence entre les nouveaux et les anciens. -- Aussi, mon cher Monsieur O'Reilly, vous êtes mon prisonnier, et vous voudriez sortir à cette heure de mon palais que vous ne le pourriez pas ; prenez-en donc votre parti. Nommez-moi ceux de vos garçons dont vous aurez besoin, et désignez-moi les ustensiles qu'ils doivent apporter. " L'orfèvre connaissait le duc, il savait que toute observation était inutile, il en prit donc à l'instant même son parti. " Il me sera permis de prévenir ma femme ? demanda-t-il. -- Oh ! il vous sera même permis de la voir, mon cher Monsieur O'Reilly : votre captivité sera douce, soyez tranquille ; et comme tout dérangement vaut un dédommagement, voici, en dehors du prix des deux ferrets, un bon de mille pistoles pour vous faire oublier l'ennui que je vous cause. " D'Artagnan ne revenait pas de la surprise que lui causait ce ministre, qui remuait à pleines mains les hommes et les millions. Quant à l'orfèvre, il écrivit à sa femme en lui envoyant le bon de mille pistoles, et en la chargeant de lui retourner en échange son plus habile apprenti, un assortiment de diamants dont il lui donnait le poids et le titre, et une liste des outils qui lui étaient nécessaires. Buckingham conduisit l'orfèvre dans la chambre qui lui était destinée, et qui, au bout d'une demi-heure, fut transformée en atelier. Puis il mit une sentinelle à chaque porte, avec défense de laisser entrer qui que ce fût, à l'exception de son valet de chambre Patrice. Il est inutile d'ajouter qu'il était absolument défendu à l'orfèvre O'Reilly et à son aide de sortir sous quelque prétexte que ce fût. Ce point réglé, le duc revint à d'Artagnan. " Maintenant, mon jeune ami, dit-il, l'Angleterre est à nous deux ; que voulez-vous, que désirez-vous ? -- Un lit, répondit d'Artagnan ; c'est, pour le moment, je l'avoue, la chose dont j'ai le plus besoin. " Buckingham donna à d'Artagnan une chambre qui touchait à la sienne. Il voulait garder le jeune homme sous sa main, non pas qu'il se défiât de lui, mais pour avoir quelqu'un à qui parler constamment de la reine. Une heure après fut promulguée dans Londres l'ordonnance de ne laisser sortir des ports aucun bâtiment chargé pour la France, pas même le paquebot des lettres. Aux yeux de tous, c'était une déclaration de guerre entre les deux royaumes. Le surlendemain, à onze heures, les deux ferrets en diamants étaient achevés, mais si exactement imités, mais si parfaitement pareils, que Buckingham ne put reconnaître les nouveaux des anciens, et que les plus exercés en pareille matière y auraient été trompés comme lui. Aussitôt il fit appeler d'Artagnan. " Tenez, lui dit-il, voici les ferrets de diamants que vous êtes venu chercher, et soyez mon témoin que tout ce que la puissance humaine pouvait faire, je l'ai fait. -- Soyez tranquille, Milord : je dirai ce que j'ai vu ; mais Votre Grâce me remet les ferrets sans la boîte ? -- La boîte vous embarrasserait. D'ailleurs la boîte m'est d'autant plus précieuse, qu'elle me reste seule. Vous direz que je la garde. -- Je ferai votre commission mot à mot, Milord. -- Et maintenant, reprit Buckingham en regardant fixement le jeune homme, comment m'acquitterai-je jamais envers vous ? " D'Artagnan rougit jusqu'au blanc des yeux. Il vit que le duc cherchait un moyen de lui faire accepter quelque chose, et cette idée que le sang de ses compagnons et le sien lui allait être payé par de l'or anglais lui répugnait étrangement. " Entendons-nous, Milord, répondit d'Artagnan, et pesons bien les faits d'avance, afin qu'il n'y ait point de méprise. Je suis au service du roi et de la reine de France, et fais partie de la compagnie des gardes de M. des Essarts, lequel, ainsi que son beau-frère M. de Tréville, est tout particulièrement attaché à Leurs Majestés. J'ai donc tout fait pour la reine et rien pour Votre Grâce. Il y a plus, c'est que peut-être n'eussé-je rien fait de tout cela, s'il ne se fût agi d'être agréable à quelqu'un qui est ma dame à moi, comme la reine est la vôtre. -- Oui, dit le duc en souriant, et je crois même connaître cette autre personne, c'est... -- Milord, je ne l'ai point nommée, interrompit vivement le jeune homme. -- C'est juste, dit le duc ; c'est donc à cette personne que je dois être reconnaissant de votre dévouement. -- Vous l'avez dit, Milord, car justement à cette heure qu'il est question de guerre, je vous avoue que je ne vois dans Votre Grâce qu'un Anglais, et par conséquent qu'un ennemi que je serais encore plus enchanté de rencontrer sur le champ de bataille que dans le parc de Windsor ou dans les corridors du Louvre ; ce qui, au reste, ne m'empêchera pas d'exécuter de point en point ma mission et de me faire tuer, si besoin est, pour l'accomplir ; mais, je le répète à Votre Grâce, sans qu'elle ait personnellement pour cela plus à me remercier de ce que je fais pour moi dans cette seconde entrevue, que de ce que j'ai déjà fait pour elle dans la première. -- Nous disons, nous : " Fier comme un Ecossais " , murmura Buckingham. -- Et nous disons, nous : " Fier comme un Gascon " , répondit d'Artagnan. Les Gascons sont les Ecossais de la France. " D'Artagnan salua le duc et s'apprêta à partir. " Eh bien, vous vous en allez comme cela ? Par où ? Comment ? -- C'est vrai. -- Dieu me damne ! les Français ne doutent de rien ! -- J'avais oublié que l'Angleterre était une île, et que vous en étiez le roi. -- Allez au port, demandez le brick le Sund , remettez cette lettre au capitaine ; il vous conduira à un petit port où certes on ne vous attend pas, et où n'abordent ordinairement que des bâtiments pêcheurs. -- Ce port s'appelle ? -- Saint-Valery ; mais, attendez donc : arrivé là, vous entrerez dans une mauvaise auberge sans nom et sans enseigne, un véritable bouge à matelots ; il n'y a pas à vous tromper, il n'y en a qu'une. -- Après ? -- Vous demanderez l'hôte, et vous lui direz : Forward . -- Ce qui veut dire ? -- En avant : c'est le mot d'ordre. Il vous donnera un cheval tout sellé et vous indiquera le chemin que vous devez suivre ; vous trouverez ainsi quatre relais sur votre route. Si vous voulez, à chacun d'eux, donner votre adresse à Paris, les quatre chevaux vous y suivront ; vous en connaissez déjà deux, et vous m'avez paru les apprécier en amateur : ce sont ceux que nous montions ; rapportez-vous-en à moi, les autres ne leur sont point inférieurs. Ces quatre chevaux sont équipés pour la campagne. Si fier que vous soyez, vous ne refuserez pas d'en accepter un et de faire accepter les trois autres à vos compagnons : c'est pour nous faire la guerre, d'ailleurs. La fin excuse les moyens, comme vous dites, vous autres Français, n'est-ce pas ? -- Oui, Milord, j'accepte, dit d'Artagnan ; et s'il plaît à Dieu, nous ferons bon usage de vos présents. |
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-- Maintenant, votre main, jeune homme ; peut-être nous rencontrerons-nous bientôt sur le champ de bataille ; mais, en attendant, nous nous quitterons bons amis, je l'espère. -- Oui, Milord, mais avec l'espérance de devenir ennemis bientôt. -- Soyez tranquille, je vous le promets. -- Je compte sur votre parole, Milord. " D'Artagnan salua le duc et s'avança vivement vers le port. En face la Tour de Londres, il trouva le bâtiment désigné, remit sa lettre au capitaine, qui la fit viser par le gouverneur du port, et appareilla aussitôt. Cinquante bâtiments étaient en partance et attendaient. En passant bord à bord de l'un d'eux, d'Artagnan crut reconnaître la femme de Meung, la même que le gentilhomme inconnu avait appelée " Milady " , et que lui, d'Artagnan, avait trouvée si belle ; mais grâce au courant du fleuve et au bon vent qui soufflait, son navire allait si vite qu'au bout d'un instant on fut hors de vue. Le lendemain, vers neuf heures du matin, on aborda à Saint-Valery. D'Artagnan se dirigea à l'instant même vers l'auberge indiquée, et la reconnut aux cris qui s'en échappaient : on parlait de guerre entre l'Angleterre et la France comme de chose prochaine et indubitable, et les matelots joyeux faisaient bombance. D'Artagnan fendit la foule, s'avança vers l'hôte, et prononça le mot Forward . A l'instant même, l'hôte lui fit signe de le suivre, sortit avec lui par une porte qui donnait dans la cour, le conduisit à l'écurie où l'attendait un cheval tout sellé, et lui demanda s'il avait besoin de quelque autre chose. " J'ai besoin de connaître la route que je dois suivre, dit d'Artagnan. -- Allez d'ici à Blangy, et de Blangy à Neufchâtel. A Neufchâtel, entrez à l'auberge de la Herse d'Or , donnez le mot d'ordre à l'hôtelier, et vous trouverez comme ici un cheval tout sellé. -- Dois-je quelque chose ? demanda d'Artagnan. -- Tout est payé, dit l'hôte, et largement. Allez donc, et que Dieu vous conduise ! -- Amen ! " répondit le jeune homme en partant au galop. Quatre heures après, il était à Neufchâtel. Il suivit strictement les instructions reçues ; à Neufchâtel, comme à Saint-Valery, il trouva une monture toute sellée et qui l'attendait ; il voulut transporter les pistolets de la selle qu'il venait de quitter à la selle qu'il allait prendre : les fontes étaient garnies de pistolets pareils. " Votre adresse à Paris ? -- Hôtel des Gardes, compagnie des Essarts. -- Bien, répondit celui-ci. -- Quelle route faut-il prendre ? demanda à son tour d'Artagnan. -- Celle de Rouen ; mais vous laisserez la ville à votre droite. Au petit village d'Ecouis, vous vous arrêterez, il n'y a qu'une auberge, l'Ecu de France . Ne la jugez pas d'après son apparence ; elle aura dans ses écuries un cheval qui vaudra celui-ci. -- Même mot d'ordre ? -- Exactement. -- Adieu, maître ! -- Bon voyage, gentilhomme ! avez-vous besoin de quelque chose ? " D'Artagnan fit signe de la tête que non, et repartit à fond de train. A Ecouis, la même scène se répéta : il trouva un hôte aussi prévenant, un cheval frais et reposé ; il laissa son adresse comme il l'avait fait, et repartit du même train pour Pontoise. A Pontoise, il changea une dernière fois de monture, et à neuf heures il entrait au grand galop dans la cour de l'hôtel de M. de Tréville. Il avait fait près de soixante lieues en douze heures. M. de Tréville le reçut comme s'il l'avait vu le matin même ; seulement, en lui serrant la main un peu plus vivement que de coutume, il lui annonça que la compagnie de M. des Essarts était de garde au Louvre et qu'il pouvait se rendre à son poste. ----------------------------------------------------------------------- Chapitre XXII. LE BALLET DE LA MERLAISON. ----------------------------------------------------------------------- Le lendemain, il n'était bruit dans tout Paris que du bal que MM. les échevins de la ville donnaient au roi et à la reine, et dans lequel Leurs Majestés devaient danser le fameux ballet de la Merlaison, qui était le ballet favori du roi. Depuis huit jours on préparait, en effet, toutes choses à l'Hôtel de Ville pour cette solennelle soirée. Le menuisier de la ville avait dressé des échafauds sur lesquels devaient se tenir les dames invitées ; l'épicier de la ville avait garni les salles de deux cents flambeaux de cire blanche, ce qui était un luxe inouï pour cette époque ; enfin vingt violons avaient été prévenus, et le prix qu'on leur accordait avait été fixé au double du prix ordinaire, attendu, dit ce rapport, qu'ils devaient sonner toute la nuit. A dix heures du matin, le sieur de La Coste, enseigne des gardes du roi, suivi de deux exempts et de plusieurs archers du corps, vint demander au greffier de la ville, nommé Clément, toutes les clefs des portes, des chambres et bureaux de l'Hôtel. Ces clefs lui furent remises à l'instant même ; chacune d'elles portait un billet qui devait servir à la faire reconnaître, et à partir de ce moment le sieur de La Coste fut chargé de la garde de toutes les portes et de toutes les avenues. A onze heures vint à son tour Duhallier, capitaine des gardes, amenant avec lui cinquante archers qui se répartirent aussitôt dans l'Hôtel de Ville, aux portes qui leur avaient été assignées. A trois heures arrivèrent deux compagnies des gardes, l'une française, l'autre suisse. La compagnie des gardes françaises était composée moitié des hommes de M. Duhallier, moitié des hommes de M. des Essarts. A six heures du soir, les invités commencèrent à entrer. A mesure qu'ils entraient, ils étaient placés dans la grande salle, sur les échafauds préparés. A neuf heures arriva Mme la première présidente. Comme c'était, après la reine, la personne la plus considérable de la fête, elle fut reçue par Messieurs de la ville et placée dans la loge en face de celle que devait occuper la reine. . A dix heures on dressa la collation des confitures pour le roi, dans la petite salle du côté de l'église Saint-Jean, et cela en face du buffet d'argent de la ville, qui était gardé par quatre archers. A minuit on entendit de grands cris et de nombreuses acclamations : c'était le roi qui s'avançait à travers les rues qui conduisent du Louvre à l'Hôtel de Ville, et qui étaient toutes illuminées avec des lanternes de couleur. Aussitôt MM. les échevins, vêtus de leurs robes de drap et précédés de six sergents tenant chacun un flambeau à la main, allèrent au-devant du roi, qu'ils rencontrèrent sur les degrés, où le prévôt des marchands lui fit compliment sur sa bienvenue, compliment auquel Sa Majesté répondit en s'excusant d'être venue si tard, mais en rejetant la faute sur M. le cardinal, lequel l'avait retenue jusqu'à onze heures pour parler des affaires de l'Etat. Sa Majesté, en habit de cérémonie, était accompagnée de S. A. R. Monsieur, du comte de Soissons, du grand prieur, du duc de Longueville, du duc d'Elbeuf, du comte d'Harcourt, du comte de La Roche-Guyon, de M. de Liancourt, de M. de Baradas, du comte de Cramail et du chevalier de Souveray. Chacun remarqua que le roi avait l'air triste et préoccupé. Un cabinet avait été préparé pour le roi, et un autre pour Monsieur. Dans chacun de ces cabinets étaient déposés des habits de masques. Autant avait été fait pour la reine et pour Mme la présidente. Les seigneurs et les dames de la suite de Leurs Majestés devaient s'habiller deux par deux dans des chambres préparées à cet effet. Avant d'entrer dans le cabinet, le roi recommanda qu'on le vînt prévenir aussitôt que paraîtrait le cardinal. Une demi-heure après l'entrée du roi, de nouvelles acclamations retentirent : celles-là annonçaient l'arrivée de la reine : les échevins firent ainsi qu'ils avaient fait déjà, et, précédés des sergents, ils s'avancèrent au-devant de leur illustre convive. La reine entra dans la salle : on remarqua que, comme le roi, elle avait l'air triste et surtout fatigué. |
| Au moment où elle entrait, le rideau d'une petite tribune qui jusque-là était resté fermé s'ouvrit, et l'on vit apparaître la tête pâle du cardinal vêtu en cavalier espagnol. Ses yeux se fixèrent sur ceux de la reine, et un sourire de joie terrible passa sur ses lèvres : la reine n'avait pas ses ferrets de diamants.
La reine resta quelque temps à recevoir les compliments de Messieurs de la ville et à répondre aux saluts des dames. Tout à coup, le roi apparut avec le cardinal à l'une des portes de la salle. Le cardinal lui parlait tout bas, et le roi était très pâle. Le roi fendit la foule et, sans masque, les rubans de son pourpoint à peine noués, il s'approcha de la reine, et d'une voix altérée : " Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s'il vous plaît, n'avez-vous point vos ferrets de diamants, quand vous savez qu'il m'eût été agréable de les voir ? " La reine étendit son regard autour d'elle, et vit derrière le roi le cardinal qui souriait d'un sourire diabolique. " Sire, répondit la reine d'une voix altérée, parce qu'au milieu de cette grande foule j'ai craint qu'il ne leur arrivât malheur. -- Et vous avez eu tort, Madame ! Si je vous ai fait ce cadeau, c'était pour que vous vous en pariez. Je vous dis que vous avez eu tort. " Et la voix du roi était tremblante de colère ; chacun regardait et écoutait avec étonnement, ne comprenant rien à ce qui se passait. " Sire, dit la reine, je puis les envoyer chercher au Louvre, où ils sont, et ainsi les désirs de Votre Majesté seront accomplis. -- Faites, Madame, faites, et cela au plus tôt : car dans une heure le ballet va commencer. " La reine salua en signe de soumission et suivit les dames qui devaient la conduire à son cabinet. De son côté, le roi regagna le sien. Il y eut dans la salle un moment de trouble et de confusion. Tout le monde avait pu remarquer qu'il s'était passé quelque chose entre le roi et la reine ; mais tous deux avaient parlé si bas, que, chacun par respect s'étant éloigné de quelques pas, personne n'avait rien entendu. Les violons sonnaient de toutes leurs forces, mais on ne les écoutait pas. Le roi sortit le premier de son cabinet ; il était en costume de chasse des plus élégants, et Monsieur et les autres seigneurs étaient habillés comme lui. C'était le costume que le roi portait le mieux, et vêtu ainsi il semblait véritablement le premier gentilhomme de son royaume. Le cardinal s'approcha du roi et lui remit une boîte. Le roi l'ouvrit et y trouva deux ferrets de diamants. " Que veut dire cela ? demanda-t-il au cardinal. -- Rien, répondit celui-ci ; seulement si la reine a les ferrets, ce dont je doute, comptez-les, Sire, et si vous n'en trouvez que dix, demandez à Sa Majesté qui peut lui avoir dérobé les deux ferrets que voici. " Le roi regarda le cardinal comme pour l'interroger ; mais il n'eut le temps de lui adresser aucune question : un cri d'admiration sortit de toutes les bouches. Si le roi semblait le premier gentilhomme de son royaume, la reine était à coup sûr la plus belle femme de France. Il est vrai que sa toilette de chasseresse lui allait à merveille ; elle avait un chapeau de feutre avec des plumes bleues, un surtout en velours gris perle rattaché avec des agrafes de diamants, et une jupe de satin bleu toute brodée d'argent. Sur son épaule gauche étincelaient les ferrets soutenus par un noeud de même couleur que les plumes et la jupe. Le roi tressaillit de joie et le cardinal de colère ; cependant, distants comme ils l'étaient de la reine, ils ne pouvaient compter les ferrets ; la reine les avait, seulement en avait-elle dix ou en avait-elle douze ? En ce moment, les violons sonnèrent le signal du ballet. Le roi s'avança vers Mme la présidente, avec laquelle il devait danser, et S. A. R. Monsieur avec la reine. On se mit en place, et le ballet commença. Le roi figurait en face de la reine, et chaque fois qu'il passait près d'elle, il dévorait du regard ces ferrets, dont il ne pouvait savoir le compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal. Le ballet dura une heure ; il avait seize entrées. Le ballet finit au milieu des applaudissements de toute la salle, chacun reconduisit sa dame à sa place ; mais le roi profita du privilège qu'il avait de laisser la sienne où il se trouvait, pour s'avancer vivement vers la reine. " Je vous remercie, Madame, lui dit-il, de la déférence que vous avez montrée pour mes désirs, mais je crois qu'il vous manque deux ferrets, et je vous les rapporte. " A ces mots, il tendit à la reine les deux ferrets que lui avait remis le cardinal. " Comment, Sire ! s'écria la jeune reine jouant la surprise, vous m'en donnez encore deux autres ; mais alors, cela m'en fera donc quatorze ? " En effet, le roi compta, et les douze ferrets se trouvèrent sur l'épaule de Sa Majesté. Le roi appela le cardinal : " Eh bien, que signifie cela, Monsieur le cardinal ? demanda le roi d'un ton sévère. -- Cela signifie, Sire, répondit le cardinal, que je désirais faire accepter ces deux ferrets à Sa Majesté, et que n'osant les lui offrir moi-même, j'ai adopté ce moyen. -- Et j'en suis d'autant plus reconnaissante à Votre Eminence, répondit Anne d'Autriche avec un sourire qui prouvait qu'elle n'était pas dupe de cette ingénieuse galanterie, que je suis certaine que ces deux ferrets vous coûtent aussi cher à eux seuls que les douze autres ont coûté à Sa Majesté. " Puis, ayant salué le roi et le cardinal, la reine reprit le chemin de la chambre où elle s'était habillée et où elle devait se dévêtir. L'attention que nous avons été obligés de donner pendant le commencement de ce chapitre aux personnages illustres que nous y avons introduits nous a écartés un instant de celui à qui Anne d'Autriche devait le triomphe inouï qu'elle venait de remporter sur le cardinal, et qui, confondu, ignoré, perdu dans la foule entassée à l'une des portes, regardait de là cette scène compréhensible seulement pour quatre personnes : le roi, la reine, Son Eminence et lui. La reine venait de regagner sa chambre, et d'Artagnan s'apprêtait à se retirer, lorsqu'il sentit qu'on lui touchait légèrement l'épaule ; il se retourna, et vit une jeune femme qui lui faisait signe de la suivre. Cette jeune femme avait le visage couvert d'un loup de velours noir, mais malgré cette précaution, qui, au reste, était bien plutôt prise pour les autres que pour lui, il reconnut à l'instant même son guide ordinaire, la légère et spirituelle Mme Bonacieux. La veille ils s'étaient vus à peine chez le suisse Germain, où d'Artagnan l'avait fait demander. La hâte qu'avait la jeune femme de porter à la reine cette excellente nouvelle de l'heureux retour de son messager fit que les deux amants échangèrent à peine quelques paroles. D'Artagnan suivit donc Mme Bonacieux, mû par un double sentiment, l'amour et la curiosité. Pendant toute la route, et à mesure que les corridors devenaient plus déserts, d'Artagnan voulait arrêter la jeune femme, la saisir, la contempler, ne fût-ce qu'un instant ; mais, vive comme un oiseau, elle glissait toujours entre ses mains, et lorsqu'il voulait parler, son doigt ramené sur sa bouche avec un petit geste impératif plein de charme lui rappelait qu'il était sous l'empire d'une puissance à laquelle il devait aveuglément obéir, et qui lui interdisait jusqu'à la plus légère plainte ; enfin, après une minute ou deux de tours et de détours, Mme Bonacieux ouvrit une porte et introduisit le jeune homme dans un cabinet tout à fait obscur. Là elle lui fit un nouveau signe de mutisme, et ouvrant une seconde porte cachée par une tapisserie dont les ouvertures répandirent tout à coup une vive lumière, elle disparut. D'Artagnan demeura un instant immobile et se demandant où il était, mais bientôt un rayon de lumière qui pénétrait par cette chambre, l'air chaud et parfumé qui arrivait jusqu'à lui, la conversation de deux ou trois femmes, au langage à la fois respectueux et élégant, le mot de Majesté plusieurs fois répété, lui indiquèrent clairement qu'il était dans un cabinet attenant à la chambre de la reine. Le jeune homme se tint dans l'ombre et attendit. La reine paraissait gaie et heureuse, ce qui semblait fort étonner les personnes qui l'entouraient, et qui avaient au contraire l'habitude de la voir presque toujours soucieuse. La reine rejetait ce sentiment joyeux sur la beauté de la fête, sur le plaisir que lui avait fait éprouver le ballet, et comme il n'est pas permis de contredire une reine, qu'elle sourie ou qu'elle pleure, chacun renchérissait sur la galanterie de MM. les échevins de la ville de Paris. Quoique d'Artagnan ne connût point la reine, il distingua sa voix des autres voix, d'abord à un léger accent étranger, puis à ce sentiment de domination naturellement empreint dans toutes les paroles souveraines. Il l'entendait s'approcher et s'éloigner de cette porte ouverte, et deux ou trois fois il vit même l'ombre d'un corps intercepter la lumière. Enfin, tout à coup une main et un bras adorables de forme et de blancheur passèrent à travers la tapisserie ; d'Artagnan comprit que c'était sa récompense : il se jeta à genoux, saisit cette main et appuya respectueusement ses lèvres ; puis cette main se retira laissant dans les siennes un objet qu'il reconnut pour être une bague ; aussitôt la porte se referma, et d'Artagnan se retrouva dans la plus complète obscurité. D'Artagnan mit la bague à son doigt et attendit de nouveau ; il était évident que tout n'était pas fini encore. Après la récompense de son dévouement venait la récompense de son amour. D'ailleurs, le ballet était dansé, mais la soirée était à peine commencée : on soupait à trois heures, et l'horloge Saint-Jean, depuis quelque temps déjà, avait sonné deux heures trois quarts. En effet, peu à peu le bruit des voix diminua dans la chambre voisine ; puis on l'entendit s'éloigner ; puis la porte du cabinet où était d'Artagnan se rouvrit, et Mme Bonacieux s'y élança. " Vous, enfin ! s'écria d'Artagnan. -- Silence ! dit la jeune femme en appuyant sa main sur les lèvres du jeune homme : silence ! et allez-vous-en par où vous êtes venu. -- Mais où et quand vous reverrai-je ? s'écria d'Artagnan. -- Un billet que vous trouverez en rentrant vous le dira. Partez, partez ! " Et à ces mots elle ouvrit la porte du corridor et poussa d'Artagnan hors du cabinet. |
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D'Artagnan obéit comme un enfant, sans résistance et sans objection aucune, ce qui prouve qu'il était bien réellement amoureux. ------------------------------------------------------ Chapitre XXIII. LE RENDEZ-VOUS. ------------------------------------------------------ D'Artagnan revint chez lui tout courant, et quoiqu'il fût plus de trois heures du matin, et qu'il eût les plus méchants quartiers de Paris à traverser, il ne fit aucune mauvaise rencontre. On sait qu'il y a un dieu pour les ivrognes et les amoureux. Il trouva la porte de son allée entrouverte, monta son escalier, et frappa doucement et d'une façon convenue entre lui et son laquais. Planchet, qu'il avait renvoyé deux heures auparavant de l'Hôtel de Ville en lui recommandant de l'attendre, vint lui ouvrir la porte. " Quelqu'un a-t-il apporté une lettre pour moi ? demanda vivement d'Artagnan. -- Personne n'a apporté de lettre, Monsieur, répondit Planchet ; mais il y en a une qui est venue toute seule. -- Que veux-tu dire, imbécile ? -- Je veux dire qu'en rentrant, quoique j'eusse la clef de votre appartement dans ma poche et que cette clef ne m'eût point quitté, j'ai trouvé une lettre sur le tapis vert de la table, dans votre chambre à coucher. -- Et où est cette lettre ? -- Je l'ai laissée où elle était, Monsieur. Il n'est pas naturel que les lettres entrent ainsi chez les gens. Si la fenêtre était ouverte encore, ou seulement entrebâillée, je ne dis pas ; mais non, tout était hermétiquement fermé. Monsieur, prenez garde, car il y a très certainement quelque magie là-dessous. " Pendant ce temps, le jeune homme s'élançait dans la chambre et ouvrait la lettre ; elle était de Mme Bonacieux, et conçue en ces termes : " On a de vifs remerciements à vous faire et à vous transmettre. Trouvez-vous ce soir vers dix heures à Saint-Cloud, en face du pavillon qui s'élève à l'angle de la maison de M. d'Estrées. " C. B. " En lisant cette lettre, d'Artagnan sentait son coeur se dilater et s'étreindre de ce doux spasme qui torture et caresse le coeur des amants. C'était le premier billet qu'il recevait, c'était le premier rendez-vous qui lui était accordé. Son coeur, gonflé par l'ivresse de la joie, se sentait prêt à défaillir sur le seuil de ce paradis terrestre qu'on appelait l'amour. " Eh bien, Monsieur, dit Planchet, qui avait vu son maître rougir et pâlir successivement ; Eh bien, n'est-ce pas que j'avais deviné juste et que c'est quelque méchante affaire ? -- Tu te trompes, Planchet, répondit d'Artagnan, et la preuve, c'est que voici un écu pour que tu boives à ma santé. -- Je remercie Monsieur de l'écu qu'il me donne, et je lui promets de suivre exactement ses instructions ; mais il n'en est pas moins vrai que les lettres qui entrent ainsi dans les maisons fermées... -- Tombent du ciel, mon ami, tombent du ciel. -- Alors, Monsieur est content ? demanda Planchet. -- Mon cher Planchet, je suis le plus heureux des hommes ! -- Et je puis profiter du bonheur de Monsieur pour aller me coucher ? -- Oui, va. -- Que toutes les bénédictions du Ciel tombent sur Monsieur, mais il n'en est pas moins vrai que cette lettre... " Et Planchet se retira en secouant la tête avec un air de doute que n'était point parvenue à effacer entièrement la libéralité de d'Artagnan. Resté seul, d'Artagnan lut et relut son billet, puis il baisa et rebaisa vingt fois ces lignes tracées par la main de sa belle maîtresse. Enfin il se coucha, s'endormit et fit des rêves d'or. A sept heures du matin, il se leva et appela Planchet, qui, au second appel, ouvrit la porte, le visage encore mal nettoyé des inquiétudes de la veille. " Planchet, lui dit d'Artagnan, je sors pour toute la journée peut-être ; tu es donc libre jusqu'à sept heures du soir ; mais, à sept heures du soir, tiens-toi prêt avec deux chevaux. -- Allons ! dit Planchet, il paraît que nous allons encore nous faire traverser la peau en plusieurs endroits. -- Tu prendras ton mousqueton et tes pistolets. -- Eh bien, que disais-je ? s'écria Planchet. Là, j'en étais sûr ;, maudite lettre ! -- Mais rassure-toi donc, imbécile, il s'agit tout simplement d'une partie de plaisir. -- Oui ! comme les voyages d'agrément de l'autre jour, où il pleuvait des balles et où il poussait des chausse-trapes. -- Au reste, si vous avez peur, Monsieur Planchet, reprit d'Artagnan, j'irai sans vous ; j'aime mieux voyager seul que d'avoir un compagnon qui tremble. -- Monsieur me fait injure, dit Planchet ; il me semblait cependant qu'il m'avait vu à l'oeuvre. -- Oui, mais j'ai cru que tu avais usé tout ton courage d'une seule fois. -- Monsieur verra que dans l'occasion il m'en reste encore ; seulement je prie Monsieur de ne pas trop le prodiguer, s'il veut qu'il m'en reste longtemps. -- Crois-tu en avoir encore une certaine somme à dépenser ce soir ? -- Je l'espère : -- Eh bien, je compte sur toi. -- A l'heure dite, je serai prêt ; seulement je croyais que Monsieur n'avait qu'un cheval à l'écurie des gardes. -- Peut-être n'y en a-t-il qu'un encore dans ce moment-ci, mais ce soir il y en aura quatre. -- Il paraît que notre voyage était un voyage de remonte ? -- Justement " , dit d'Artagnan. Et ayant fait à Planchet un dernier geste de recommandation, il sortit. M. Bonacieux était sur sa porte. L'intention de d'Artagnan était de passer outre, sans parler au digne mercier ; mais celui-ci fit un salut si doux et si bénin, que force fut à son locataire non seulement de le lui rendre, mais encore de lier conversation avec lui. Comment d'ailleurs ne pas avoir un peu de condescendance pour un mari dont la femme vous a donné un rendez-vous le soir même à Saint-Cloud, en face du pavillon de M. d'Estrées ! D'Artagnan s'approcha de l'air le plus aimable qu'il put prendre. |
| La conversation tomba tout naturellement sur l'incarcération du pauvre homme. M. Bonacieux, qui ignorait que d'Artagnan eût entendu sa conversation avec l'inconnu de Meung, raconta à son jeune locataire les persécutions de ce monstre de M. de Laffemas, qu'il ne cessa de qualifier pendant tout son récit du titre de bourreau du cardinal et s'étendit longuement sur la Bastille, les verrous, les guichets, les soupiraux, les grilles et les instruments de torture.
D'Artagnan l'écouta avec une complaisance exemplaire ; puis, lorsqu'il eut fini : " Et Mme Bonacieux, dit-il enfin savez-vous qui l'avait enlevée ? car je n'oublie pas que c'est à cette circonstance fâcheuse que je dois le bonheur d'avoir fait votre connaissance. -- Ah ! dit M. Bonacieux, ils se sont bien gardés de me le dire, et ma femme de son côté m'a juré ses grands dieux qu'elle ne le savait pas. Mais vous-même, continua M. Bonacieux d'un ton de bonhomie parfaite, qu'êtes-vous devenu tous ces jours passés ? je ne vous ai vu, ni vous ni vos amis, et ce n'est pas sur le pavé de Paris, je pense, que vous avez ramassé toute la poussière que Planchet époussetait hier sur vos bottes. -- Vous avez raison, mon cher Monsieur Bonacieux, mes amis et moi nous avons fait un petit voyage. -- Loin d'ici ? -- Oh ! mon Dieu non, à une quarantaine de lieues seulement ; nous avons été conduire M. Athos aux eaux de Forges, où mes amis sont restés. -- Et vous êtes revenu, vous, n'est-ce pas ? reprit M. Bonacieux en donnant à sa physionomie son air le plus malin. Un beau garçon comme vous n'obtient pas de longs congés de sa maîtresse, et nous étions impatiemment attendu à Paris, n'est-ce pas ? -- Ma foi, dit en riant le jeune homme, je vous l'avoue, d'autant mieux, mon cher Monsieur Bonacieux, que je vois qu'on ne peut rien vous cacher. Oui, j'étais attendu, et bien impatiemment, je vous en réponds. " Un léger nuage passa sur le front de Bonacieux, mais si léger, que d'Artagnan ne s'en aperçut pas. " Et nous allons être récompensé de notre diligence ? continua le mercier avec une légère altération dans la voix, altération que d'Artagnan ne remarqua pas plus qu'il n'avait fait du nuage momentané qui, un instant auparavant, avait assombri la figure du digne homme. -- Ah ! faites donc le bon apôtre ! dit en riant d'Artagnan. -- Non, ce que je vous en dis, reprit Bonacieux, c'est seulement pour savoir si nous rentrons tard. -- Pourquoi cette question, mon cher hôte ? demanda d'Artagnan ; est- ce que vous comptez m'attendre ? -- Non, c'est que depuis mon arrestation et le vol qui a été commis chez moi, je m'effraie chaque fois que j'entends ouvrir une porte, et surtout la nuit. Dame, que voulez-vous ! je ne suis point homme d'épée, moi ! -- Eh bien, ne vous effrayez pas si je rentre à une heure, à deux ou trois heures du matin ; si je ne rentre pas du tout, ne vous effrayez pas encore. " Cette fois, Bonacieux devint si pâle, que d'Artagnan ne put faire autrement que de s'en apercevoir, et lui demanda ce qu'il avait. " Rien, répondit Bonacieux, rien. Depuis mes malheurs seulement, je suis sujet à des faiblesses qui me prennent tout à coup, et je viens de me sentir passer un frisson. Ne faites pas attention à cela, vous qui n'avez à vous occuper que d'être heureux. -- Alors j'ai de l'occupation, car je le suis. -- Pas encore, attendez donc, vous avez dit : à ce soir. -- Eh bien, ce soir arrivera, Dieu merci ! et peut-être l'attendez-vous avec autant d'impatience que moi. Peut-être, ce soir, Mme Bonacieux visitera-t-elle le domicile conjugal. -- Mme Bonacieux n'est pas libre ce soir, répondit gravement le mari ; elle est retenue au Louvre par son service. -- Tant pis pour vous, mon cher hôte, tant pis ; quand je suis heureux, moi, je voudrais que tout le monde le fût ; mais il paraît que ce n'est pas possible. " Et le jeune homme s'éloigna en riant aux éclats de la plaisanterie que lui seul, pensait-il, pouvait comprendre. " Amusez-vous bien ! " répondit Bonacieux d'un air sépulcral. Mais d'Artagnan était déjà trop loin pour l'entendre, et l'eût-il entendu, dans la disposition d'esprit où il était, il ne l'eût certes pas remarqué. Il se dirigea vers l'hôtel de M. de Tréville ; sa visite de la veille avait été, on se le rappelle, très courte et très peu explicative. Il trouva M. de Tréville dans la joie de son âme. Le roi et la reine avaient été charmants pour lui au bal. Il est vrai que le cardinal avait été parfaitement maussade. A une heure du matin, il s'était retiré sous prétexte qu'il était indisposé. Quant à Leurs Majestés, elles n'étaient rentrées au Louvre qu'à six heures du matin. " Maintenant, dit M. de Tréville en baissant la voix et en interrogeant du regard tous les angles de l'appartement pour voir s'ils étaient bien seuls, maintenant parlons de vous, mon jeune ami, car il est évident que votre heureux retour est pour quelque chose dans la joie du roi, dans le triomphe de la reine et dans l'humiliation de Son Eminence. Il s'agit de bien vous tenir. -- Qu'ai-je à craindre, répondit d'Artagnan, tant que j'aurai le bonheur de jouir de la faveur de Leurs Majestés ? -- Tout, croyez-moi. Le cardinal n'est point homme à oublier une mystification tant qu'il n'aura pas réglé ses comptes avec le mystificateur, et le mystificateur m'a bien l'air d'être certain Gascon de ma connaissance. -- Croyez-vous que le cardinal soit aussi avancé que vous et sache que c'est moi qui ai été à Londres ? -- Diable ! vous avez été à Londres. Est-ce de Londres que vous avez rapporté ce beau diamant qui brille à votre doigt ? Prenez garde, mon cher d'Artagnan, ce n'est pas une bonne chose que le présent d'un ennemi ; n'y a-t-il pas là-dessus certain vers latin... Attendez donc... -- Oui, sans doute, reprit d'Artagnan, qui n'avait jamais pu se fourrer la première règle du rudiment dans la tête, et qui, par ignorance, avait fait le désespoir de son précepteur ; oui, sans doute, il doit y en avoir un. -- Il y en a un certainement, dit M. de Tréville, qui avait une teinte de lettres, et M. de Benserade me le citait l'autre jour... Attendez donc... Ah ! m'y voici : ... timeo Danaos et dona ferentes. " Ce qui veut dire : Défiez-vous de l'ennemi qui vous fait des présents. " -- Ce diamant ne vient pas d'un ennemi, Monsieur, reprit d'Artagnan, il vient de la reine. -- De la reine ! oh ! oh ! dit M. de Tréville. Effectivement, c'est un véritable bijou royal, qui vaut mille pistoles comme un denier. Par qui la reine vous a-t-elle fait remettre ce cadeau ? -- Elle me l'a remis elle-même. -- Où cela ? -- Dans le cabinet attenant à la chambre où elle a changé de toilette. -- Comment ? -- En me donnant sa main à baiser. -- Vous avez baisé la main de la reine ! s'écria M. de Tréville en regardant d'Artagnan. -- Sa Majesté m'a fait l'honneur de m'accorder cette grâce ! -- Et cela en présence de témoins ? Imprudente, trois fois imprudente ! -- Non, Monsieur, rassurez-vous, personne ne l'a vue " , reprit d'Artagnan. Et il raconta à M. de Tréville comment les choses s'étaient passées. " Oh ! les femmes, les femmes ! s'écria le vieux soldat, je les reconnais bien à leur imagination romanesque ; tout ce qui sent le mystérieux les charme ; ainsi vous avez vu le bras, voilà tout ; vous rencontreriez la reine, que vous ne la reconnaîtriez pas ; elle vous rencontrerait ; qu'elle ne saurait pas qui vous êtes. -- Non, mais grâce à ce diamant... , reprit le jeune homme. |
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-- Ecoutez, dit M. de Tréville, voulez-vous que je vous donne un conseil, un bon conseil, un conseil d'ami ? -- Vous me ferez honneur, Monsieur, dit d'Artagnan. -- Eh bien, allez chez le premier orfèvre venu et vendez-lui ce diamant pour le prix qu'il vous en donnera ; si juif qu'il soit, vous en trouverez toujours bien huit cents pistoles. Les pistoles n'ont pas de nom, jeune homme, et cette bague en a un terrible, ce qui peut trahir celui qui la porte. -- Vendre cette bague ! une bague qui vient de ma souveraine ! jamais, dit d'Artagnan. -- Alors tournez-en le chaton en dedans, pauvre fou, car on sait qu'un cadet de Gascogne ne trouve pas de pareils bijoux dans l'écrin de sa mère. -- Vous croyez donc que j'ai quelque chose à craindre ? demanda d'Artagnan. -- C'est-à-dire, jeune homme, que celui qui s'endort sur une mine dont la mèche est allumée doit se regarder comme en sûreté en comparaison de vous. -- Diable ! dit d'Artagnan, que le ton d'assurance de M. de Tréville commençait à inquiéter : diable, que faut-il faire ? -- Vous tenir sur vos gardes toujours et avant toute chose. Le cardinal a la mémoire tenace et la main longue ; croyez-moi, il vous jouera quelque tour. -- Mais lequel ? -- Eh ! le sais-je, moi ! est-ce qu'il n'a pas à son service toutes les ruses du démon ? Le moins qui puisse vous arriver est qu'on vous arrête. -- Comment ! on oserait arrêter un homme au service de Sa Majesté ? -- Pardieu ! on s'est bien gêné pour Athos ! En tout cas, jeune homme, croyez-en un homme qui est depuis trente ans à la cour : ne vous endormez pas dans votre sécurité, ou vous êtes perdu. Bien au contraire, et c'est moi qui vous le dis, voyez des ennemis partout. Si l'on vous cherche querelle, évitez-la, fût-ce un enfant de dix ans qui vous la cherche ; si l'on vous attaque de nuit ou de jour, battez en retraite et sans honte ; si vous traversez un pont, tâtez les planches, de peur qu'une planche ne vous manque sous le pied ; si vous passez devant une maison qu'on bâtit, regardez en l'air de peur qu'une pierre ne vous tombe sur la tête ; si vous rentrez tard, faites-vous suivre par votre laquais, et que votre laquais soit armé, si toutefois vous êtes sûr de votre laquais. Défiez-vous de tout le monde, de votre ami, de votre frère, de votre maîtresse, de votre maîtresse surtout. " D'Artagnan rougit. " De ma maîtresse, répéta-t-il machinalement ; et pourquoi plutôt d'elle que d'un autre ? -- C'est que la maîtresse est un des moyens favoris du cardinal, il n'en a pas de plus expéditif : une femme vous vend pour dix pistoles, témoin Dalila. Vous savez les Ecritures, hein ? " D'Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donné Mme Bonacieux pour le soir même ; mais nous devons dire, à la louange de notre héros, que la mauvaise opinion que M. de Tréville avait des femmes en général ne lui inspira pas le moindre petit soupçon contre sa jolie hôtesse. " Mais, à propos, reprit M. de Tréville, que sont devenus vos trois compagnons ? -- J'allais vous demander si vous n'en aviez pas appris quelques nouvelles. -- Aucune, Monsieur. -- Eh bien, je les ai laissés sur ma route : Porthos à Chantilly, avec un duel sur les bras ; Aramis à Crèvecoeur, avec une balle dans l'épaule ; et Athos à Amiens, avec une accusation de faux monnayeur sur le corps. -- Voyez-vous ! dit M. de Tréville ; et comment vous êtes-vous échappé, vous ? -- Par miracle, Monsieur, je dois le dire, avec un coup d'épée dans la poitrine, et en clouant M. le comte de Wardes sur le revers de la route de Calais, comme un papillon à une tapisserie. -- Voyez-vous encore ! de Wardes, un homme au cardinal, un cousin de Rochefort. Tenez, mon cher ami, il me vient une idée. -- Dites, Monsieur. -- A votre place, je ferais une chose. -- Laquelle ? -- Tandis que Son Eminence me ferait chercher à Paris, je reprendrais, moi, sans tambour ni trompette, la route de Picardie, et je m'en irais savoir des nouvelles de mes trois compagnons. Que diable ! ils méritent bien cette petite attention de votre part. -- Le conseil est bon, Monsieur, et demain je partirai. -- Demain ! et pourquoi pas ce soir ? -- Ce soir, Monsieur, je suis retenu à Paris par une affaire indispensable. -- Ah ! jeune homme ! jeune homme ! quelque amourette ? Prenez garde, je vous le répète : c'est la femme qui nous a perdus, tous tant que nous sommes. Croyez-moi, partez ce soir. -- Impossible ! Monsieur. -- Vous avez donc donné votre parole ? -- Oui, Monsieur. -- Alors c'est autre chose ; mais promettez-moi que si vous n'êtes pas tué cette nuit, vous partirez demain. -- Je vous le promets. -- Avez-vous besoin d'argent ? -- J'ai encore cinquante pistoles. C'est autant qu'il m'en faut, je le pense. -- Mais vos compagnons ? -- Je pense qu'ils ne doivent pas en manquer. Nous sommes sortis de Paris chacun avec soixante-quinze pistoles dans nos poches. -- Vous reverrai-je avant votre départ ? -- Non, pas que je pense, Monsieur, à moins qu'il n'y ait du nouveau. -- Allons, bon voyage ! -- Merci, Monsieur. " Et d'Artagnan prit congé de M. de Tréville, touché plus que jamais de sa sollicitude toute paternelle pour ses mousquetaires. Il passa successivement chez Athos, chez Porthos et chez Aramis. Aucun d'eux n'était rentré. Leurs laquais aussi étaient absents, et l'on n'avait des nouvelles ni des uns, ni des autres. Il se serait bien informé d'eux à leurs maîtresses, mais il ne connaissait ni celle de Porthos, ni celle d'Aramis ; quant à Athos, il n'en avait pas. En passant devant l'hôtel des Gardes, il jeta un coup d'oeil dans l'écurie : trois chevaux étaient déjà rentrés sur quatre. Planchet, tout ébahi, était en train de les étriller, et avait déjà fini avec deux d'entre eux. " Ah ! Monsieur, dit Planchet en apercevant d'Artagnan, que je suis aise de vous voir ! |
| -- Et pourquoi cela, Planchet ? demanda le jeune homme.
-- Auriez-vous confiance en M. Bonacieux, notre hôte ? -- Moi ? pas le moins du monde. -- Oh ! que vous faites bien, Monsieur. -- Mais d'où vient cette question ? -- De ce que, tandis que vous causiez avec lui, je vous observais sans vous écouter ; Monsieur, sa figure a changé deux ou trois fois de couleur. -- Bah ! -- Monsieur n'a pas remarqué cela, préoccupé qu'il était de la lettre qu'il venait de recevoir ; mais moi, au contraire, que l'étrange façon dont cette lettre était parvenue à la maison avait mis sur mes gardes, je n'ai pas perdu un mouvement de sa physionomie. -- Et tu l'as trouvée... ? -- Traîtreuse, Monsieur. -- Vraiment ! -- De plus, aussitôt que Monsieur l'a eu quitté et qu'il a disparu au coin de la rue, M. Bonacieux a pris son chapeau, a fermé sa porte et s'est mis à courir par la rue opposée. -- En effet, tu as raison, Planchet tout cela me paraît fort louche, et, sois tranquille, nous ne lui paierons pas notre loyer que la chose ne nous ait été catégoriquement expliquée. -- Monsieur plaisante, mais Monsieur verra. -- Que veux-tu, Planchet, ce qui doit arriver est écrit ! -- Monsieur ne renonce donc pas à sa promenade de ce soir ? -- Bien au contraire, Planchet, plus j'en voudrai à M. Bonacieux, et plus j'irai au rendez-vous que m'a donné cette lettre qui t'inquiète tant. -- Alors, si c'est la résolution de Monsieur... -- Inébranlable, mon ami ; ainsi donc, à neuf heures, tiens-toi prêt ici, à l'hôtel ; je viendrai te prendre. " Planchet, voyant qu'il n'y avait plus aucun espoir de faire renoncer son maître à son projet, poussa un profond soupir, et se mit à étriller le troisième cheval. Quant à d'Artagnan, comme c'était au fond un garçon plein de prudence, au lieu de rentrer chez lui, il s'en alla dîner chez ce prêtre gascon qui, au moment de la détresse des quatre amis, leur avait donné un déjeuner de chocolat. -------------------------------------------------------------------------- Chapitre XXIV. LE PAVILLON. -------------------------------------------------------------------------- A neuf heures, d'Artagnan était à l'hôtel des Gardes ; il trouva Planchet sous les armes. Le quatrième cheval était arrivé. Planchet était armé de son mousqueton et d'un pistolet. D'Artagnan avait son épée et passa deux pistolets à sa ceinture, puis tous deux enfourchèrent chacun un cheval et s'éloignèrent sans bruit. Il faisait nuit close, et personne ne les vit sortir. Planchet se mit à la suite de son maître, et marcha par-derrière à dix pas. D'Artagnan traversa les quais, sortit par la porte de la Conférence et suivit alors le chemin, bien plus beau alors qu'aujourd'hui, qui mène à Saint-Cloud. Tant qu'on fut dans la ville, Planchet garda respectueusement la distance qu'il s'était imposée ; mais dès que le chemin commença à devenir plus désert et plus obscur, il se rapprocha tout doucement : si bien que, lorsqu'on entra dans le bois de Boulogne, il se trouva tout naturellement marcher côte à côte avec son maître. En effet, nous ne devons pas dissimuler que l'oscillation des grands arbres et le reflet de la lune dans les taillis sombres lui causaient une vive inquiétude. D'Artagnan s'aperçut qu'il se passait chez son laquais quelque chose d'extraordinaire. " Eh bien, Monsieur Planchet, lui demanda-t-il, qu'avons-nous donc ? -- Ne trouvez-vous pas, Monsieur, que les bois sont comme les églises ? -- Pourquoi cela, Planchet ? -- Parce qu'on n'ose point parler haut dans ceux-ci comme dans celles- là. -- Pourquoi n'oses-tu parler haut, Planchet ? parce que tu as peur ? -- Peur d'être entendu, oui, Monsieur. -- Peur d'être entendu ! Notre conversation est cependant morale, mon cher Planchet, et nul n'y trouverait à redire. -- Ah ! Monsieur ! reprit Planchet en revenant à son idée mère, que ce M. Bonacieux a quelque chose de sournois dans ses sourcils et de déplaisant dans le jeu de ses lèvres ! -- Qui diable te fait penser à Bonacieux ? -- Monsieur, l'on pense à ce que l'on peut et non pas à ce que l'on veut. -- Parce que tu es un poltron, Planchet. -- Monsieur, ne confondons pas la prudence avec la poltronnerie ; la prudence est une vertu. -- Et tu es vertueux, n'est-ce pas, Planchet ? -- Monsieur, n'est-ce point le canon d'un mousquet qui brille là-bas ? Si nous baissions la tête ? -- En vérité, murmura d'Artagnan, à qui les recommandations de M. de Tréville revenaient en mémoire ; en vérité, cet animal finirait par me faire peur. " Et il mit son cheval au trot. Planchet suivit le mouvement de son maître, exactement comme s'il eût été son ombre, et se retrouva trottant près de lui. " Est-ce que nous allons marcher comme cela toute la nuit, Monsieur ? demanda-t-il. -- Non, Planchet, car tu es arrivé, toi. -- Comment, je suis arrivé ? et Monsieur ? -- Moi, je vais encore à quelques pas. -- Et Monsieur me laisse seul ici ? |
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-- Tu as peur, Planchet ? -- Non, mais je fais seulement observer à Monsieur que la nuit sera très froide, que les fraîcheurs donnent des rhumatismes, et qu'un laquais qui a des rhumatismes est un triste serviteur, surtout pour un maître alerte comme Monsieur. -- Eh bien, si tu as froid, Planchet, tu entreras dans un de ces cabarets que tu vois là-bas, et tu m'attendras demain matin à six heures devant la porte. -- Monsieur, j'ai bu et mangé respectueusement l'écu que vous m'avez donné ce matin ; de sorte qu'il ne me reste pas un traître sou dans le cas où j'aurais froid. -- Voici une demi-pistole. A demain. " D'Artagnan descendit de son cheval, jeta la bride au bras de Planchet et s'éloigna rapidement en s'enveloppant dans son manteau. " Dieu que j'ai froid ! " s'écria Planchet dès qu'il eut perdu son maître de vue ; - et pressé qu'il était de se réchauffer, il se hâta d'aller frapper à la porte d'une maison parée de tous les attributs d'un cabaret de banlieue. Cependant d'Artagnan, qui s'était jeté dans un petit chemin de traverse, continuait sa route et atteignait Saint-Cloud ; mais, au lieu de suivre la grande rue, il tourna derrière le château, gagna une espèce de ruelle fort écartée, et se trouva bientôt en face du pavillon indiqué. Il était situé dans un lieu tout à fait désert. Un grand mur, à l'angle duquel était ce pavillon, régnait d'un côté de cette ruelle, et de l'autre une haie défendait contre les passants un petit jardin au fond duquel s'élevait une maigre cabane. Il était arrivé au rendez-vous, et comme on ne lui avait pas dit d'annoncer sa présence par aucun signal, il attendit. Nul bruit ne se faisait entendre, on eût dit qu'on était à cent lieues de la capitale. D'Artagnan s'adossa à la haie après avoir jeté un coup d'oeil derrière lui. Par-delà cette haie, ce jardin et cette cabane, un brouillard sombre enveloppait de ses plis cette immensité où dort Paris, vide, béant, immensité où brillaient quelques points lumineux, étoiles funèbres de cet enfer. Mais pour d'Artagnan tous les aspects revêtaient une forme heureuse, toutes les idées avaient un sourire, toutes les ténèbres étaient diaphanes. L'heure du rendez-vous allait sonner. En effet, au bout de quelques instants, le beffroi de Saint-Cloud laissa lentement tomber dix coups de sa large gueule mugissante. Il y avait quelque chose de lugubre à cette voix de bronze qui se lamentait ainsi au milieu de la nuit. Mais chacune de ces heures qui composaient l'heure attendue vibrait harmonieusement au coeur du jeune homme. Ses yeux étaient fixés sur le petit pavillon situé à l'angle de la rue et dont toutes les fenêtres étaient fermées par des volets, excepté une seule du premier étage. A travers cette fenêtre brillait une lumière douce qui argentait le feuillage tremblant de deux ou trois tilleuls qui s'élevaient formant groupe en dehors du parc. Evidemment derrière cette petite fenêtre, si gracieusement éclairée, la jolie Mme Bonacieux l'attendait. Bercé par cette douce idée, d'Artagnan attendit de son côté une demi- heure sans impatience aucune, les yeux fixés sur ce charmant petit séjour dont d'Artagnan apercevait une partie de plafond aux moulures dorées, attestant l'élégance du reste de l'appartement. Le beffroi de Saint-Cloud sonna dix heures et demie. Cette fois-ci, sans que d'Artagnan comprît pourquoi, un frisson courut dans ses veines. Peut-être aussi le froid commençait-il à le gagner et prenait-il pour une impression morale une sensation tout à fait physique. Puis l'idée lui vint qu'il avait mal lu et que le rendez-vous était pour onze heures seulement. Il s'approcha de la fenêtre, se plaça dans un rayon de lumière, tira sa lettre de sa poche et la relut ; il ne s'était point trompé : le rendez-vous était bien pour dix heures. Il alla reprendre son poste, commençant à être assez inquiet de ce silence et de cette solitude. Onze heures sonnèrent. D'Artagnan commença à craindre véritablement qu'il ne fût arrivé quelque chose à Mme Bonacieux. Il frappa trois coups dans ses mains, signal ordinaire des amoureux ; mais personne ne lui répondit : pas même l'écho. Alors il pensa avec un certain dépit que peut-être la jeune femme s'était endormie en l'attendant. Il s'approcha du mur et essaya d'y monter ; mais le mur était nouvellement crépi, et d'Artagnan se retourna inutilement les ongles. En ce moment il avisa les arbres, dont la lumière continuait d'argenter les feuilles, et comme l'un d'eux faisait saillie sur le chemin, il pensa que du milieu de ses branches son regard pourrait pénétrer dans le pavillon. L'arbre était facile. D'ailleurs d'Artagnan avait vingt ans à peine, et par conséquent se souvenait de son métier d'écolier. En un instant il fut au milieu des branches, et par les vitres transparentes ses yeux plongèrent dans l'intérieur du pavillon. Chose étrange et qui fit frissonner d'Artagnan de la plante des pieds à la racine des cheveux, cette douce lumière, cette calme lampe éclairait une scène de désordre épouvantable ; une des vitres de la fenêtre était cassée, la porte de la chambre avait été enfoncée et, à demi brisée, pendait à ses gonds ; une table qui avait dû être couverte d'un élégant souper gisait à terre ; les flacons en éclats, les fruits écrasés jonchaient le parquet ; tout témoignait dans cette chambre d'une lutte violente et désespérée ; d'Artagnan crut même reconnaître au milieu de ce pêle- mêle étrange des lambeaux de vêtements et quelques taches sanglantes maculant la nappe et les rideaux. Il se hâta de redescendre dans la rue avec un horrible battement de coeur, il voulait voir s'il ne trouverait pas d'autres traces de violence. La petite lueur suave brillait toujours dans le calme de la nuit. D'Artagnan s'aperçut alors, chose qu'il n'avait pas remarquée d'abord, car rien ne le poussait à cet examen, que le sol, battu ici, troué là, présentait des traces confuses de pas d'hommes, et de pieds de chevaux. En outre, les roues d'une voiture, qui paraissait venir de Paris, avaient creusé dans la terre molle une profonde empreinte qui ne dépassait pas la hauteur du pavillon et qui retournait vers Paris. Enfin d'Artagnan, en poursuivant ses recherches, trouva près du mur un gant de femme déchiré. Cependant ce gant, par tous les points où il n'avait pas touché la terre boueuse, était d'une fraîcheur irréprochable. C'était un de ces gants parfumés comme les amants aiment à les arracher d'une jolie main. A mesure que d'Artagnan poursuivait ses investigations, une sueur plus abondante et plus glacée perlait sur son front, son coeur était serré par une horrible angoisse, sa respiration était haletante ; et cependant il se disait, pour se rassurer, que ce pavillon n'avait peut-être rien de commun avec Mme Bonacieux ; que la jeune femme lui avait donné rendez-vous devant ce pavillon, et non dans ce pavillon ; qu'elle avait pu être retenue à Paris par son service, par la jalousie de son mari peut- être. Mais tous ces raisonnements étaient battus en brèche, détruits, renversés par ce sentiment de douleur intime qui, dans certaines occasions, s'empare de tout notre être et nous crie, par tout ce qui est destiné chez nous à entendre, qu'un grand malheur plane sur nous. Alors d'Artagnan devint presque insensé : il courut sur la grande route, prit le même chemin qu'il avait déjà fait, s'avança jusqu'au bac, et interrogea le passeur. Vers les sept heures du soir, le passeur avait fait traverser la rivière à une femme enveloppée d'une mante noire, qui paraissait avoir le plus grand intérêt à ne pas être reconnue ; mais, justement à cause des précautions qu'elle prenait, le passeur avait prêté une attention plus grande, et il avait reconnu que la femme était jeune et jolie. Il y avait alors, comme aujourd'hui, une foule de jeunes et jolies femmes qui venaient à Saint-Cloud et qui avaient intérêt à ne pas être vues, et cependant d'Artagnan ne douta point un instant que ce ne fût Mme Bonacieux qu'avait remarquée le passeur. D'Artagnan profita de la lampe qui brillait dans la cabane du passeur pour relire encore une fois le billet de Mme Bonacieux et s'assurer qu'il ne s'était pas trompé, que le rendez-vous était bien à Saint-Cloud et non ailleurs, devant le pavillon de M. d'Estrées et non dans une autre rue. Tout concourait à prouver à d'Artagnan que ses pressentiments ne le trompaient point et qu'un grand malheur était arrivé. Il reprit le chemin du château tout courant ; il lui semblait qu'en son absence quelque chose de nouveau s'était peut-être passé au pavillon et que des renseignements l'attendaient là. La ruelle était toujours déserte, et la même lueur calme et douce s'épanchait de la fenêtre. D'Artagnan songea alors à cette masure muette et aveugle mais qui sans doute avait vu et qui peut-être pouvait parler. La porte de clôture était fermée, mais il sauta par-dessus la haie, et malgré les aboiements du chien à la chaîne, il s'approcha de la cabane. Aux premiers coups qu'il frappa, rien ne répondit. Un silence de mort régnait dans la cabane comme dans le pavillon ; cependant, comme cette cabane était sa dernière ressource, il s'obstina. Bientôt il lui sembla entendre un léger bruit intérieur, bruit craintif, et qui semblait trembler lui-même d'être entendu. Alors d'Artagnan cessa de frapper et pria, avec un accent si plein d'inquiétude et de promesses, d'effroi et de cajolerie, que sa voix était de nature à rassurer de plus peureux. Enfin un vieux volet vermoulu s'ouvrit, ou plutôt s'entrebâilla, et se referma dès que la lueur d'une misérable lampe qui brûlait dans un coin eut éclairé le baudrier, la poignée de l'épée et le pommeau des pistolets de d'Artagnan. Cependant, si rapide qu'eût été le mouvement, d'Artagnan avait eu le temps d'entrevoir une tête de vieillard. " Au nom du Ciel ! dit-il, écoutez-moi : j'attendais quelqu'un qui ne vient pas, je meurs d'inquiétude. Serait-il arrivé quelque malheur aux environs ? Parlez. " La fenêtre se rouvrit lentement, et la même figure apparut de nouveau : seulement elle était plus pâle encore que la première fois. |
| D'Artagnan raconta naïvement son histoire, aux noms près ; il dit comment il avait rendez-vous avec une jeune femme devant ce pavillon, et comment, ne la voyant pas venir, il était monté sur le tilleul et, à la lueur de la lampe, il avait vu le désordre de la chambre.
Le vieillard l'écouta attentivement, tout en faisant signe que c'était bien cela : puis, lorsque d'Artagnan eut fini, il hocha la tête d'un air qui n'annonçait rien de bon. " Que voulez-vous dire ? s'écria d'Artagnan. Au nom du Ciel ! voyons, expliquez-vous. -- Oh ! Monsieur, dit le vieillard, ne me demandez rien ; car si je vous disais ce que j'ai vu, bien certainement il ne m'arriverait rien de bon. -- Vous avez donc vu quelque chose ? reprit d'Artagnan. En ce cas, au nom du Ciel ! continua-t-il en lui jetant une pistole, dites, dites ce que vous avez vu, et je vous donne ma foi de gentilhomme que pas une de vos paroles ne sortira de mon coeur. " Le vieillard lut tant de franchise et de douleur sur le visage de d'Artagnan, qu'il lui fit signe d'écouter et qu'il lui dit à voix basse : " Il était neuf heures à peu près, j'avais entendu quelque bruit dans la rue et je désirais savoir ce que ce pouvait être, lorsqu'en m'approchant de ma porte je m'aperçus qu'on cherchait à entrer. Comme je suis pauvre et que je n'ai pas peur qu'on me vole, j'allai ouvrir et je vis trois hommes à quelques pas de là. Dans l'ombre était un carrosse avec des chevaux attelés et des chevaux de main. Ces chevaux de main appartenaient évidemment aux trois hommes qui étaient vêtus en cavaliers. " -- Ah, mes bons Messieurs ! m'écriai-je, que demandez-vous ? " -- Tu dois avoir une échelle ? me dit celui qui paraissait le chef de l'escorte. " -- Oui, Monsieur ; celle avec laquelle je cueille mes fruits. " -- Donne-nous-la, et rentre chez toi, voilà un écu pour le dérangement que nous te causons. Souviens-toi seulement que si tu dis un mot de ce que tu vas voir et de ce que tu vas entendre (car tu regarderas et tu écouteras, quelque menace que nous te fassions, j'en suis sûr), tu es perdu. " " A ces mots, il me jeta un écu, que je ramassai, et il prit mon échelle. " Effectivement, après avoir refermé la porte de la haie derrière eux, je fis semblant de rentrer à la maison ; mais j'en sortis aussitôt par la porte de derrière, et, me glissant dans l'ombre, je parvins jusqu'à cette touffe de sureau, du milieu de laquelle je pouvais tout voir sans être vu. " Les trois hommes avaient fait avancer la voiture sans aucun bruit, ils en tirèrent un petit homme, gros, court, grisonnant, mesquinement vêtu de couleur sombre, lequel monta avec précaution à l'échelle, regarda sournoisement dans l'intérieur de la chambre, redescendit à pas de loup et murmura à voix basse : " -- C'est elle ! " " Aussitôt celui qui m'avait parlé s'approcha de la porte du pavillon, l'ouvrit avec une clef qu'il portait sur lui, referma la porte et disparut ; en même temps les deux autres hommes montèrent à l'échelle. Le petit vieux demeurait à la portière, le cocher maintenait les chevaux de la voiture, et un laquais les chevaux de selle. " Tout à coup de grands cris retentirent dans le pavillon, une femme accourut à la fenêtre et l'ouvrit comme pour se précipiter. Mais aussitôt qu'elle aperçut les deux hommes, elle se rejeta en arrière ; les deux hommes s'élancèrent après elle dans la chambre. " Alors je ne vis plus rien ; mais j'entendis le bruit des meubles que l'on brise. La femme criait et appelait au secours. Mais bientôt ses cris furent étouffés ; les trois hommes se rapprochèrent de la fenêtre, emportant la femme dans leurs bras ; deux descendirent par l'échelle et la transportèrent dans la voiture, où le petit vieux entra après elle. Celui qui était resté dans le pavillon referma la croisée, sortit un instant après par la porte et s'assura que la femme était bien dans la voiture : ses deux compagnons l'attendaient déjà à cheval, il sauta à son tour en selle ;, le laquais reprit sa place près du cocher ; le carrosse s'éloigna au galop escorté par les trois cavaliers, et tout fut fini. A partir de ce moment-là, je n'ai plus rien vu, rien entendu. " D'Artagnan, écrasé par une si terrible nouvelle, resta immobile et muet, tandis que tous les démons de la colère et de la jalousie hurlaient dans son coeur. " Mais, mon gentilhomme, reprit le vieillard, sur lequel ce muet désespoir causait certes plus d'effet que n'en eussent produit des cris et des larmes ; allons, ne vous désolez pas, ils ne vous l'ont pas tuée, voilà l'essentiel. " -- Savez-vous à peu près, dit d'Artagnan, quel est l'homme qui conduisait cette infernale expédition ? -- Je ne le connais pas. -- Mais puisqu'il vous a parlé, vous avez pu le voir. -- Ah ! c'est son signalement que vous me demandez ? -- Oui. -- Un grand sec, basané, moustaches noires, oeil noir, l'air d'un gentilhomme. -- C'est cela, s'écria d'Artagnan ; encore lui ! toujours lui ! C'est mon démon, à ce qu'il paraît ! Et l'autre ? -- Lequel ? -- Le petit. -- Oh ! celui-là n'est pas un seigneur, j'en réponds : d'ailleurs il ne portait pas l'épée, et les autres le traitaient sans aucune considération. -- Quelque laquais, murmura d'Artagnan. Ah ! pauvre femme ! pauvre femme ! qu'en ont-ils fait ? -- Vous m'avez promis le secret, dit le vieillard. -- Et je vous renouvelle ma promesse, soyez tranquille, je suis gentilhomme. Un gentilhomme n'a que sa parole, et je vous ai donné la mienne. " D'Artagnan reprit, l'âme navrée, le chemin du bac. Tantôt il ne pouvait croire que ce fût Mme Bonacieux, et il espérait le lendemain la retrouver au Louvre ; tantôt il craignait qu'elle n'eût eu une intrigue avec quelque autre et qu'un jaloux ne l'eût surprise et fait enlever. Il flottait, il se désolait, il se désespérait. -- " Oh ! si j'avais là mes amis ! s'écriait-il, j'aurais au moins quelque espérance de la retrouver ; mais qui sait ce qu'ils sont devenus eux- mêmes ! " Il était minuit à peu près ; il s'agissait de retrouver Planchet. D'Artagnan se fit ouvrir successivement tous les cabarets dans lesquels il aperçut un peu de lumière ; dans aucun d'eux il ne retrouva Planchet. Au sixième, il commença de réfléchir que la recherche était un peu hasardée. D'Artagnan n'avait donné rendez-vous à son laquais qu'à six heures du matin, et quelque part qu'il fût, il était dans son droit. D'ailleurs, il vint au jeune homme cette idée, qu'en restant aux environs du lieu où l'événement s'était passé, il obtiendrait peut-être quelque éclaircissement sur cette mystérieuse affaire. Au sixième cabaret, comme nous l'avons dit, d'Artagnan s'arrêta donc, demanda une bouteille de vin de première qualité, s'accouda dans l'angle le plus obscur et se décida à attendre ainsi le jour ; mais cette fois encore son espérance fut trompée, et quoiqu'il écoutât de toutes ses oreilles, il n'entendit, au milieu des jurons, des lazzi et des injures qu'échangeaient entre eux les ouvriers, les laquais et les rouliers qui composaient l'honorable société dont il faisait partie, rien qui pût le mettre sur la trace de la pauvre femme enlevée. Force lui fut donc, après avoir avalé sa bouteille par désoeuvrement et pour ne pas éveiller des soupçons, de chercher dans son coin la posture la plus satisfaisante possible et de s'endormir tant bien que mal. D'Artagnan avait vingt ans, on se le rappelle, et à cet âge le sommeil a des droits imprescriptibles qu'il réclame impérieusement, même sur les coeurs les plus désespérés. Vers six heures du matin, d'Artagnan se réveilla avec ce malaise qui accompagne ordinairement le point du jour après une mauvaise nuit. Sa toilette n'était pas longue à faire ; il se tâta pour savoir si on n'avait pas profité de son sommeil pour le voler, et ayant retrouvé son diamant à son doigt, sa bourse dans sa poche et ses pistolets à sa ceinture, il se leva, paya sa bouteille et sortit pour voir s'il n'aurait pas plus de bonheur dans la recherche de son laquais le matin que la nuit. En effet, la première chose qu'il aperçut à travers le brouillard humide et grisâtre fut l'honnête Planchet qui, les deux chevaux en main, l'attendait à la porte d'un petit cabaret borgne devant lequel d'Artagnan était passé sans même soupçonner son existence. ---------------------------------------------------------------------- Chapitre XXV. PORTHOS. ---------------------------------------------------------------------- Au lieu de rentrer chez lui directement, d'Artagnan mit pied à terre à la porte de M. de Tréville, et monta rapidement l'escalier. Cette fois, il était décidé à lui raconter tout ce qui venait de se passer. Sans doute il lui donnerait de bons conseils dans toute cette affaire ; puis, comme M. de Tréville voyait presque journellement la reine, il pourrait peut- être tirer de Sa Majesté quelque renseignement sur la pauvre femme à qui l'on faisait sans doute payer son dévouement à sa maîtresse. M. de Tréville écouta le récit du jeune homme avec une gravité qui prouvait qu'il voyait autre chose, dans toute cette aventure, qu'une intrigue d'amour ; puis, quand d'Artagnan eut achevé : " Hum ! dit-il, tout ceci sent Son Eminence d'une lieue. -- Mais, que faire ? dit d'Artagnan. -- Rien, absolument rien, à cette heure, que quitter Paris, comme je vous l'ai dit, le plus tôt possible. Je verrai la reine, je lui raconterai les détails de la disparition de cette pauvre femme, qu'elle ignore sans doute ; ces détails la guideront de son côté, et, à votre retour, peut-être aurai-je quelque bonne nouvelle à vous dire. Reposez vous-en sur moi. " D'Artagnan savait que, quoique Gascon, M. de Tréville n'avait pas l'habitude de promettre, et que lorsque par hasard il promettait, il tenait plus qu'il n'avait promis. Il le salua donc, plein de reconnaissance pour le passé et pour l'avenir, et le digne capitaine, qui de son côté éprouvait un vif intérêt pour ce jeune homme si brave et si résolu, lui serra affectueusement la main en lui souhaitant un bon voyage. Décidé à mettre les conseils de M. de Tréville en pratique à l'instant même, d'Artagnan s'achemina vers la rue des Fossoyeurs, afin de veiller à la confection de son portemanteau. En s'approchant de sa maison, il reconnut M. Bonacieux en costume du matin, debout sur le seuil de sa porte. Tout ce que lui avait dit, la veille, le prudent Planchet sur le caractère sinistre de son hôte revint alors à l'esprit de d'Artagnan, qui le regarda plus attentivement qu'il n'avait fait encore. En effet, outre cette pâleur jaunâtre et maladive qui indique l'infiltration de la bile dans le sang et qui pouvait d'ailleurs n'être qu'accidentelle, d'Artagnan remarqua quelque chose de sournoisement perfide dans l'habitude des rides de sa face. Un fripon ne rit pas de la même façon qu'un honnête homme, un hypocrite ne pleure pas les mêmes larmes qu'un homme de bonne foi. Toute fausseté est un masque, et si bien fait que soit le masque, on arrive toujours, avec un peu d'attention, à le distinguer du visage. Il sembla donc à d'Artagnan que M. Bonacieux portait un masque, et même que ce masque était des plus désagréables à voir. |
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En conséquence il allait, vaincu par sa répugnance pour cet homme, passer devant lui sans lui parler, quand, ainsi que la veille, M. Bonacieux l'interpella. " Eh bien, jeune homme, lui dit-il, il paraît que nous faisons de grasses nuits ? Sept heures du matin, peste ! Il me semble que vous retournez tant soit peu les habitudes reçues, et que vous rentrez à l'heure où les autres sortent. -- On ne vous fera pas le même reproche, maître Bonacieux, dit le jeune homme, et vous êtes le modèle des gens rangés. Il est vrai que lorsque l'on possède une jeune et jolie femme, on n'a pas besoin de courir après le bonheur : c'est le bonheur qui vient vous trouver ; n'est- ce pas, Monsieur Bonacieux ? " Bonacieux devint pâle comme la mort et grimaça un sourire. " Ah ! ah ! dit Bonacieux, vous êtes un plaisant compagnon. Mais où diable avez-vous été courir cette nuit, mon jeune maître ? Il paraît qu'il ne faisait pas bon dans les chemins de traverse. " D'Artagnan baissa les yeux vers ses bottes toutes couvertes de boue ; mais dans ce mouvement ses regards se portèrent en même temps sur les souliers et les bas du mercier ; on eût dit qu'on les avait trempés dans le même bourbier ; les uns et les autres étaient maculés de taches absolument pareilles. Alors une idée subite traversa l'esprit de d'Artagnan. Ce petit homme gros, court, grisonnant, cette espèce de laquais vêtu d'un habit sombre, traité sans considération par les gens d'épée qui composaient l'escorte, c'était Bonacieux lui-même. Le mari avait présidé à l'enlèvement de sa femme. Il prit à d'Artagnan une terrible envie de sauter à la gorge du mercier et de l'étrangler ; mais, nous l'avons dit, c'était un garçon fort prudent, et il se contint. Cependant la révolution qui s'était faite sur son visage était si visible, que Bonacieux en fut effrayé et essaya de reculer d'un pas ; mais justement il se trouvait devant le battant de la porte, qui était fermée, et l'obstacle qu'il rencontra le força de se tenir à la même place. " Ah çà ! mais vous qui plaisantez, mon brave homme, dit d'Artagnan, il me semble que si mes bottes ont besoin d'un coup d'éponge, vos bas et vos souliers réclament aussi un coup de brosse. Est-ce que de votre côté vous auriez couru la prétantaine, maître Bonacieux ? Ah ! diable, ceci ne serait point pardonnable à un homme de votre âge et qui, de plus, à une jeune et jolie femme comme la vôtre. -- Oh ! mon Dieu, non, dit Bonacieux ; mais hier j'ai été à Saint-Mandé pour prendre des renseignements sur une servante dont je ne puis absolument me passer, et comme les chemins étaient mauvais, j'en ai rapporté toute cette fange, que je n'ai pas encore eu le temps de faire disparaître. " Le lieu que désignait Bonacieux comme celui qui avait été le but de sa course fut une nouvelle preuve à l'appui des soupçons qu'avait conçus d'Artagnan. Bonacieux avait dit Saint-Mandé, parce que Saint-Mandé est le point absolument opposé à Saint-Cloud. Cette probabilité lui fut une première consolation. Si Bonacieux savait où était sa femme, on pourrait toujours, en employant des moyens extrêmes, forcer le mercier à desserrer les dents et à laisser échapper son secret. Il s'agissait seulement de changer cette probabilité en certitude. " Pardon, mon cher Monsieur Bonacieux, si j'en use avec vous sans façon, dit d'Artagnan ; mais rien n'altère comme de ne pas dormir, j'ai donc une soif d'enragé ; permettez-moi de prendre un verre d'eau chez vous ; vous le savez, cela ne se refuse pas entre voisins. " Et sans attendre la permission de son hôte, d'Artagnan entra vivement dans la maison, et jeta un coup d'oeil rapide sur le lit. Le lit n'était pas défait. Bonacieux ne s'était pas couché. Il rentrait donc seulement il y avait une heure ou deux ; il avait accompagné sa femme jusqu'à l'endroit où on l'avait conduite, ou tout au moins jusqu'au premier relais. " Merci, maître Bonacieux, dit d'Artagnan en vidant son verre, voilà tout ce que je voulais de vous. Maintenant je rentre chez moi, je vais faire brosser mes bottes par Planchet, et quand il aura fini, je vous l'enverrai si vous voulez pour brosser vos souliers. " Et il quitta le mercier tout ébahi de ce singulier adieu et se demandant s'il ne s'était pas enferré lui-même. Sur le haut de l'escalier il trouva Planchet tout effaré. " Ah ! Monsieur, s'écria Planchet dès qu'il eut aperçu son maître, en voilà bien d'une autre, et il me tardait bien que vous rentrassiez. -- Qu'y a-t-il donc ? demanda d'Artagnan. -- Oh ! je vous le donne en cent, Monsieur, je vous le donne en mille de deviner la visite que j'ai reçue pour vous en votre absence. -- Quand cela ? -- Il y a une demi-heure, tandis que vous étiez chez M. de Tréville. -- Et qui donc est venu ? Voyons, parle. -- M. de Cavois. -- M. de Cavois ? -- En personne. -- Le capitaine des gardes de Son Eminence ? -- Lui-même. -- Il venait m'arrêter ? -- Je m'en suis douté, Monsieur, et cela malgré son air patelin. -- Il avait l'air patelin, dis-tu ? -- C'est-à-dire qu'il était tout miel, Monsieur. -- Vraiment ? -- Il venait, disait-il de la part de Son Eminence, qui vous voulait beaucoup de bien, vous prier de le suivre au Palais-Royal. -- Et tu lui as répondu ? -- Que la chose était impossible, attendu que vous étiez hors de la maison, comme il le pouvait voir. -- Alors qu'a-t-il dit ? -- Que vous ne manquiez pas de passer chez lui dans la journée ; puis il a ajouté tout bas : " Dis à ton maître que Son Eminence est parfaitement disposée pour lui, et que sa fortune dépend peut-être de cette entrevue. " -- Le piège est assez maladroit pour le cardinal, reprit en souriant le jeune homme. -- Aussi, je l'ai vu, le piège, et j'ai répondu que vous seriez désespéré à votre retour. " -- Où est-il allé ? a demandé M. de Cavois. " -- A Troyes en Champagne, ai-je répondu. " -- Et quand est-il parti ? " -- Hier soir. " -- Planchet, mon ami, interrompit d'Artagnan, tu es véritablement un homme précieux. -- Vous comprenez, Monsieur, j'ai pensé qu'il serait toujours temps, si vous désirez voir M. de Cavois, de me démentir en disant que vous n'étiez point parti ; ce serait moi, dans ce cas, qui aurais fait le mensonge, et comme je ne suis pas gentilhomme, moi, je puis mentir. -- Rassure-toi, Planchet, tu conserveras ta réputation d'homme véridique : dans un quart d'heure nous partons. -- C'est le conseil que j'allais donner à Monsieur ; et où allons-nous, sans être trop curieux ? -- Pardieu ! du côté opposé à celui vers lequel tu as dit que j'étais allé. D'ailleurs, n'as-tu pas autant de hâte d'avoir des nouvelles de Grimaud, de Mousqueton et de Bazin que j'en ai, moi, de savoir ce que sont devenus Athos, Porthos et Aramis ? -- Si fait, Monsieur, dit Planchet, et je partirai quand vous voudrez ; l'air de la province vaut mieux pour nous, à ce que je crois, en ce moment, que l'air de Paris. Ainsi donc... |
| -- Ainsi donc, fais notre paquet, Planchet, et partons ; moi, je m'en vais devant, les mains dans mes poches, pour qu'on ne se doute de rien. Tu me rejoindras à l'hôtel des Gardes. A propos, Planchet, je crois que tu as raison à l'endroit de notre hôte, et que c'est décidément une affreuse canaille.
-- Ah ! croyez-moi, Monsieur, quand je vous dis quelque chose ; je suis physionomiste, moi, allez ! " D'Artagnan descendit le premier, comme la chose avait été convenue ; puis, pour n'avoir rien à se reprocher, il se dirigea une dernière fois vers la demeure de ses trois amis : on n'avait reçu aucune nouvelle d'eux, seulement une lettre toute parfumée et d'une écriture élégante et menue était arrivée pour Aramis. D'Artagnan s'en chargea. Dix minutes après, Planchet le rejoignait dans les écuries de l'hôtel des Gardes. D'Artagnan, pour qu'il n'y eût pas de temps perdu, avait déjà sellé son cheval lui-même. " C'est bien, dit-il à Planchet, lorsque celui-ci eut joint le portemanteau à l'équipement ; maintenant selle les trois autres, et partons. -- Croyez-vous que nous irons plus vite avec chacun deux chevaux ? demanda Planchet avec son air narquois. -- Non, Monsieur le mauvais plaisant, répondit d'Artagnan, mais avec nos quatre chevaux nous pourrons ramener nos trois amis, si toutefois nous les retrouvons vivants. -- Ce qui serait une grande chance, répondit Planchet, mais enfin il ne faut pas désespérer de la miséricorde de Dieu. -- Amen " , dit d'Artagnan en enfourchant son cheval. Et tous deux sortirent de l'hôtel des Gardes, s'éloignèrent chacun par un bout de la rue, l'un devant quitter Paris par la barrière de la Villette et l'autre par la barrière de Montmartre, pour se rejoindre au-delà de Saint-Denis, manoeuvre stratégique qui, ayant été exécutée avec une égale ponctualité, fut couronnée des plus heureux résultats. D'Artagnan et Planchet entrèrent ensemble à Pierrefitte. Planchet était plus courageux, il faut le dire, le jour que la nuit. Cependant sa prudence naturelle ne l'abandonnait pas un seul instant ; il n'avait oublié aucun des incidents du premier voyage, et il tenait pour ennemis tous ceux qu'il rencontrait sur la route. Il en résultait qu'il avait sans cesse le chapeau à la main, ce qui lui valait de sévères mercuriales de la part de d'Artagnan, qui craignait que, grâce à cet excès de politesse, on ne le prît pour le valet d'un homme de peu. Cependant, soit qu'effectivement les passants fussent touchés de l'urbanité de Planchet, soit que cette fois personne ne fût aposté sur la route du jeune homme, nos deux voyageurs arrivèrent à Chantilly sans accident aucun et descendirent à l'hôtel du Grand Saint Martin , le même dans lequel ils s'étaient arrêtés lors de leur premier voyage. L'hôte, en voyant un jeune homme suivi d'un laquais et de deux chevaux de main, s'avança respectueusement sur le seuil de la porte. Or, comme il avait déjà fait onze lieues, d'Artagnan jugea à propos de s'arrêter, que Porthos fût ou ne fût pas dans l'hôtel. Puis peut-être n'était-il pas prudent de s'informer du premier coup de ce qu'était devenu le mousquetaire. Il résulta de ces réflexions que d'Artagnan, sans demander aucune nouvelle de qui que ce fût, descendit, recommanda les chevaux à son laquais, entra dans une petite chambre destinée à recevoir ceux qui désiraient être seuls, et demanda à son hôte une bouteille de son meilleur vin et un déjeuner aussi bon que possible, demande qui corrobora encore la bonne opinion que l'aubergiste avait prise de son voyageur à la première vue. Aussi d'Artagnan fut-il servi avec une célérité miraculeuse. Le régiment des gardes se recrutait parmi les premiers gentilshommes du royaume, et d'Artagnan, suivi d'un laquais et voyageant avec quatre chevaux magnifiques, ne pouvait, malgré la simplicité de son uniforme, manquer de faire sensation. L'hôte voulut le servir lui-même ; ce que voyant, d'Artagnan fit apporter deux verres et entama la conversation suivante : " Ma foi, mon cher hôte, dit d'Artagnan en remplissant les deux verres, je vous ai demandé de votre meilleur vin, et si vous m'avez trompé, vous allez être puni par où vous avez péché, attendu que, comme je déteste boire seul, vous allez boire avec moi. Prenez donc ce verre, et buvons. A quoi boirons-nous, voyons, pour ne blesser aucune susceptibilité ? Buvons à la prospérité de votre établissement ! -- Votre Seigneurie me fait honneur, dit l'hôte, et je la remercie bien sincèrement de son bon souhait. -- Mais ne vous y trompez pas, dit d'Artagnan, il y a plus d'égoïsme peut-être que vous ne le pensez dans mon toast : il n'y a que les établissements qui prospèrent dans lesquels on soit bien reçu ; dans les hôtels qui périclitent, tout va à la débandade, et le voyageur est victime des embarras de son hôte ; or, moi qui voyage beaucoup et surtout sur cette route, je voudrais voir tous les aubergistes faire fortune. -- En effet, dit l'hôte, il me semble que ce n'est pas la première fois que j'ai l'honneur de voir Monsieur. -- Bah ? je suis passé dix fois peut-être à Chantilly, et sur les dix fois je me suis arrêté au moins trois ou quatre fois chez vous. Tenez, j'y étais encore il y a dix ou douze jours à peu près ; je faisais la conduite à des amis, à des mousquetaires, à telle enseigne que l'un d'eux s'est pris de dispute avec un étranger, un inconnu, un homme qui lui a cherché je ne sais quelle querelle. -- Ah ! oui vraiment ! dit l'hôte, et je me le rappelle parfaitement. N'est- ce pas de M. Porthos que Votre Seigneurie veut me parler ? -- C'est justement le nom de mon compagnon de voyage. -- Mon Dieu ! mon cher hôte, dites-moi, lui serait-il arrivé malheur ? -- Mais Votre Seigneurie a dû remarquer qu'il n'a pas pu continuer sa route. -- En effet, il nous avait promis de nous rejoindre, et nous ne l'avons pas revu. --Il nous a fait l'honneur de rester ici. --Comment ! il vous a fait l'honneur de rester ici ? --Oui, Monsieur, dans cet hôtel ; nous sommes même bien inquiets. --Et de quoi ? --De certaines dépenses qu'il a faites. -- Eh bien, mais les dépenses qu'il a faites, il les paiera. -- Ah ! Monsieur, vous me mettez véritablement du baume dans le sang ! Nous avons fait de fort grandes avances, et ce matin encore le chirurgien nous déclarait que si M. Porthos ne le payait pas, c'était à moi qu'il s'en prendrait, attendu que c'était moi qui l'avais envoyé chercher. -- Mais Porthos est donc blessé ? -- Je ne saurais vous le dire, Monsieur. -- Comment, vous ne sauriez me le dire ? vous devriez cependant être mieux informé que personne. -- Oui, mais dans notre état nous ne disons pas tout ce que nous savons, Monsieur, surtout quand on nous a prévenus que nos oreilles répondraient pour notre langue. -- Eh bien, puis-je voir Porthos ? -- Certainement, Monsieur. Prenez l'escalier, montez au premier et frappez au numéro 1. Seulement, prévenez que c'est vous. -- Comment ! que je prévienne que c'est moi ? -- Oui, car il pourrait vous arriver malheur. -- Et quel malheur voulez-vous qu'il m'arrive ? -- M. Porthos peut vous prendre pour quelqu'un de la maison et, dans un mouvement de colère, vous passer son épée à travers le corps ou vous brûler la cervelle. -- Que lui avez-vous donc fait ? -- Nous lui avons demandé de l'argent. -- Ah ! diable, je comprends cela ; c'est une demande que Porthos reçoit très mal quand il n'est pas en fonds ; mais je sais qu'il devait y être. -- C'est ce que nous avions pensé aussi, Monsieur ; comme la maison est fort régulière et que nous faisons nos comptes toutes les semaines, au bout de huit jours nous lui avons présenté notre note ; mais il paraît que nous sommes tombés dans un mauvais moment, car, au premier mot que nous avons prononcé sur la chose, il nous a envoyés à tous les diables ; il est vrai qu'il avait joué la veille. -- Comment, il avait joué la veille ! et avec qui ? -- Oh ! mon Dieu, qui sait cela ? avec un seigneur qui passait et auquel il avait fait proposer une partie de lansquenet. -- C'est cela, le malheureux aura tout perdu. -- Jusqu'à son cheval, Monsieur, car lorsque l'étranger a été pour partir, nous nous sommes aperçus que son laquais sellait le cheval de M. Porthos. Alors nous lui en avons fait l'observation, mais il nous a répondu que nous nous mêlions de ce qui ne nous regardait pas et que ce cheval était à lui. Nous avons aussitôt fait prévenir M. Porthos de ce qui se passait, mais il nous a fait dire que nous étions des faquins de douter de la parole d'un gentilhomme, et que, puisque celui-là avait dit que le cheval était à lui, il fallait bien que cela fût. -- Je le reconnais bien là, murmura d'Artagnan. |
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-- Alors, continua l'hôte, je lui fis répondre que du moment où nous paraissions destinés à ne pas nous entendre à l'endroit du paiement, j'espérais qu'il aurait au moins la bonté d'accorder la faveur de sa pratique à mon confrère le maître de l'Aigle d'Or ; mais M. Porthos me répondit que mon hôtel étant le meilleur, il désirait y rester. " Cette réponse était trop flatteuse pour que j'insistasse sur son départ. Je me bornai donc à le prier de me rendre sa chambre, qui est la plus belle de l'hôtel, et de se contenter d'un joli petit cabinet au troisième. Mais à ceci M. Porthos répondit que, comme il attendait d'un moment à l'autre sa maîtresse, qui était une des plus grandes dames de la cour, je devais comprendre que la chambre qu'il me faisait l'honneur d'habiter chez moi était encore bien médiocre pour une pareille personne. " Cependant, tout en reconnaissant la vérité de ce qu'il disait, je crus devoir insister ; mais, sans même se donner la peine d'entrer en discussion avec moi, il prit son pistolet, le mit sur sa table de nuit et déclara qu'au premier mot qu'on lui dirait d'un déménagement quelconque à l'extérieur ou à l'intérieur, il brûlerait la cervelle à celui qui serait assez imprudent pour se mêler d'une chose qui ne regardait que lui. Aussi, depuis ce temps-là, Monsieur, personne n'entre plus dans sa chambre, si ce n'est son domestique. -- Mousqueton est donc ici ? -- Oui, Monsieur ; cinq jours après son départ, il est revenu de fort mauvaise humeur de son côté ; il paraît que lui aussi a eu du désagrément dans son voyage. Malheureusement, il est plus ingambe que son maître, ce qui fait que pour son maître il met tout sens dessus dessous, attendu que, comme il pense qu'on pourrait lui refuser ce qu'il demande, il prend tout ce dont il a besoin sans demander. -- Le fait est, répondit d'Artagnan, que j'ai toujours remarqué dans Mousqueton un dévouement et une intelligence très supérieurs. -- Cela est possible, Monsieur ; mais supposez qu'il m'arrive seulement quatre fois par an de me trouver en contact avec une intelligence et un dévouement semblables, et je suis un homme ruiné. -- Non, car Porthos vous paiera. -- Hum ! fit l'hôtelier d'un ton de doute. -- C'est le favori d'une très grande dame qui ne le laissera pas dans l'embarras pour une misère comme celle qu'il vous doit. -- Si j'ose dire ce que je crois là-dessus... -- Ce que vous croyez ? -- Je dirai plus : ce que je sais. -- Ce que vous savez ? -- Et même ce dont je suis sûr. -- Et de quoi êtes-vous sûr, voyons ? -- Je dirai que je connais cette grande dame. -- Vous ? -- Oui, moi. -- Et comment la connaissez-vous ? -- Oh ! Monsieur, si je croyais pouvoir me fier à votre discrétion... -- Parlez, et foi de gentilhomme, vous n'aurez pas à vous repentir de votre confiance. -- Eh bien, Monsieur, vous concevez, l'inquiétude fait faire bien des choses. -- Qu'avez-vous fait ? -- Oh ! d'ailleurs, rien qui ne soit dans le droit d'un créancier. -- Enfin ? -- M. Porthos nous a remis un billet pour cette duchesse, en nous recommandant de le jeter à la poste. Son domestique n'était pas encore arrivé. Comme il ne pouvait pas quitter sa chambre, il fallait bien qu'il nous chargeât de ses commissions. -- Ensuite ? -- Au lieu de mettre la lettre à la poste, ce qui n'est jamais bien sûr, j'ai profité de l'occasion de l'un de mes garçons qui allait à Paris, et je lui ai ordonné de la remettre à cette duchesse elle-même. C'était remplir les intentions de M. Porthos, qui nous avait si fort recommandé cette lettre, n'est-ce pas ? -- A peu près. -- Eh bien, Monsieur, savez-vous ce que c'est que cette grande dame ? -- Non ; j'en ai entendu parler à Porthos, voilà tout. -- Savez-vous ce que c'est que cette prétendue duchesse ? -- Je vous le répète, je ne la connais pas. -- C'est une vieille procureuse au Châtelet, Monsieur, nommée Mme Coquenard, laquelle a au moins cinquante ans, et se donne encore des airs d'être jalouse. Cela me paraissait aussi fort singulier, une princesse qui demeure rue aux Ours. -- Comment savez-vous cela ? -- Parce qu'elle s'est mise dans une grande colère en recevant la lettre, disant que M. Porthos était un volage, et que c'était encore pour quelque femme qu'il avait reçu ce coup d'épée. -- Mais il a donc reçu un coup d'épée ? -- Ah ! mon Dieu ! qu'ai-je dit là ? -- Vous avez dit que Porthos avait reçu un coup d'épée. -- Oui ; mais il m'avait si fort défendu de le dire ! -- Pourquoi cela ? -- Dame ! Monsieur, parce qu'il s'était vanté de perforer cet étranger avec lequel vous l'avez laissée en dispute, et que c'est cet étranger, au contraire, qui, malgré toutes ses rodomontades, l'a couché sur le carreau. Or, comme M. Porthos est un homme fort glorieux, excepté envers la duchesse, qu'il avait cru intéresser en lui faisant le récit de son aventure, il ne veut avouer à personne que c'est un coup d'épée qu'il a reçu. -- Ainsi c'est donc un coup d'épée qui le retient dans son lit ? -- Et un maître coup d'épée, je vous l'assure. Il faut que votre ami ait l'âme chevillée dans le corps. -- Vous étiez donc là ? -- Monsieur, je les avais suivis par curiosité, de sorte que j'ai vu le combat sans que les combattants me vissent. -- Et comment cela s'est-il passé ? -- Oh ! la chose n'a pas été longue, je vous en réponds. Ils se sont mis en garde ; l'étranger a fait une feinte et s'est fendu ; tout cela si rapidement, que lorsque M. Porthos est arrivé à la parade, il avait déjà trois pouces de fer dans la poitrine. Il est tombé en arrière. L'étranger lui a mis aussitôt la pointe de son épée à la gorge ; et M. Porthos, se voyant à la merci de son adversaire, s'est avoué vaincu. Sur quoi, l'étranger lui a demandé son nom, et apprenant qu'il s'appelait M. Porthos, et non M. d'Artagnan, lui a offert son bras, l'a ramené à l'hôtel, est monté à cheval et a disparu. -- Ainsi c'est à M. d'Artagnan qu'en voulait cet étranger ? |
| -- Il paraît que oui.
-- Et savez-vous ce qu'il est devenu ? -- Non ; je ne l'avais jamais vu jusqu'à ce moment et nous ne l'avons pas revu depuis. -- Très bien ; je sais ce que je voulais savoir. Maintenant, vous dites que la chambre de Porthos est au premier, numéro I ? -- Oui, Monsieur, la plus belle de l'auberge ; une chambre que j'aurais déjà eu dix fois l'occasion de louer. -- Bah ! tranquillisez vous, dit d'Artagnan en riant ; Porthos vous paiera avec l'argent de la duchesse Coquenard. -- Oh ! Monsieur, procureuse ou duchesse, si elle lâchait les cordons de sa bourse, ce ne serait rien ; mais elle a positivement répondu qu'elle était lasse des exigences et des infidélités de M. Porthos, et qu'elle ne lui enverrait pas un denier. -- Et avez-vous rendu cette réponse à votre hôte ? -- Nous nous en sommes bien gardés : il aurait vu de quelle manière nous avions fait la commission. -- Si bien qu'il attend toujours son argent ? -- Oh ! mon Dieu, oui ! Hier encore, il a écrit ; mais, cette fois, c'est son domestique qui a mis la lettre à la poste. -- Et vous dites que la procureuse est vieille et laide ?. -- Cinquante ans au moins, Monsieur, et pas belle du tout, à ce qu'a dit Pathaud. -- En ce cas, soyez tranquille, elle se laissera attendrir ; d'ailleurs Porthos ne peut pas vous devoir grand-chose. -- Comment, pas grand-chose ! Une vingtaine de pistoles déjà, sans compter le médecin. Oh ! il ne se refuse rien, allez ! on voit qu'il est habitué à bien vivre. -- Eh bien, si sa maîtresse l'abandonne, il trouvera des amis, je vous le certifie. Ainsi, mon cher hôte, n'ayez aucune inquiétude, et continuez d'avoir pour lui tous les soins qu'exige son état. -- Monsieur m'a promis de ne pas parler de la procureuse et de ne pas dire un mot de la blessure. -- C'est chose convenue ; vous avez ma parole. -- Oh ! c'est qu'il me tuerait, voyez-vous ! -- N'ayez pas peur ; il n'est pas si diable qu'il en a l'air. " En disant ces mots, d'Artagnan monta l'escalier, laissant son hôte un peu plus rassuré à l'endroit de deux choses auxquelles il paraissait beaucoup tenir : sa créance et sa vie. Au haut de l'escalier, sur la porte la plus apparente du corridor était tracé, à l'encre noire, un numéro I gigantesque ; d'Artagnan frappa un coup, et, sur l'invitation de passer outre qui lui vint de l'intérieur, il entra. Porthos était couché, et faisait une partie de lansquenet avec Mousqueton, pour s'entretenir la main, tandis qu'une broche chargée de perdrix tournait devant le feu, et qu'à chaque coin d'une grande cheminée bouillaient sur deux réchauds deux casseroles, d'où s'exhalait une double odeur de gibelotte et de matelote qui réjouissait l'odorat. En outre, le haut d'un secrétaire et le marbre d'une commode étaient couverts de bouteilles vides. A la vue de son ami, Porthos jeta un grand cri de joie ; et Mousqueton, se levant respectueusement, lui céda la place et s'en alla donner un coup d'oeil aux deux casseroles, dont il paraissait avoir l'inspection particulière. " Ah ! pardieu ! c'est vous, dit Porthos à d'Artagnan, soyez le bienvenu, et excusez-moi si je ne vais pas au-devant de vous. Mais, ajouta-t-il en regardant d'Artagnan avec une certaine inquiétude, vous savez ce qui m'est arrivé ? -- Non. -- L'hôte ne vous a rien dit ? -- J'ai demandé après vous, et je suis monté tout droit. " -- Porthos parut respirer plus librement. " Et que vous est-il donc arrivé, mon cher Porthos ? continua d'Artagnan. -- Il m'est arrivé qu'en me fendant sur mon adversaire, à qui j'avais déjà allongé trois coups d'épée, et avec lequel je voulais en finir d'un quatrième, mon pied a porté sur une pierre, et je me suis foulé le genou. -- Vraiment ? -- D'honneur ! Heureusement pour le maraud, car je ne l'aurais laissé que mort sur la place, je vous en réponds. -- Et qu'est-il devenu ? -- Oh ! je n'en sais rien ; il en a eu assez, et il est parti sans demander son reste ; mais vous, mon cher d'Artagnan, que vous est-il arrivé ? -- De sorte, continua d'Artagnan, que cette foulure, mon cher Porthos, vous retient au lit ? -- Ah ! mon Dieu, oui, voilà tout ; du reste, dans quelques jours je serai sur pied. -- Pourquoi alors ne vous êtes-vous pas fait transporter à Paris ? Vous devez vous ennuyer cruellement ici. -- C'était mon intention ; mais, mon cher ami, il faut que je vous avoue une chose. -- Laquelle ? -- C'est que, comme je m'ennuyais cruellement, ainsi que vous le dites, et que j'avais dans ma poche les soixante-quinze pistoles que vous m'aviez distribuées, j'ai, pour me distraire, fait monter près de moi un gentilhomme qui était de passage, et auquel j'ai proposé de faire une partie de dés. Il a accepté, et, ma foi, mes soixante-quinze pistoles sont passées de ma poche dans la sienne, sans compter mon cheval, qu'il a encore emporté par-dessus le marché. Mais vous, mon cher d'Artagnan ? -- Que voulez-vous, mon cher Porthos, on ne peut pas être privilégié de toutes façons, dit d'Artagnan ; vous savez le proverbe : " Malheureux au jeu, heureux en amour. " Vous êtes trop heureux en amour pour que le jeu ne se venge pas ; mais que vous importent, à vous, les revers de la fortune ! n'avez-vous pas, heureux coquin que vous êtes, n'avez-vous pas votre duchesse, qui ne peut manquer de vous venir en aide ? -- Eh bien, voyez, mon cher d'Artagnan, comme je joue de guignon, répondit Porthos de l'air le plus dégagé du monde ! je lui ai écrit de m'envoyer quelque cinquante louis dont j'avais absolument besoin, vu la position où je me trouvais... -- Eh bien ? -- Eh bien, il faut qu'elle soit dans ses terres, car elle ne m'a pas répondu. -- Vraiment ? -- Non. Aussi je lui ai adressé hier une seconde épître plus pressante encore que la première ; mais vous voilà, mon très cher, parlons de vous. Je commençais, je vous l'avoue, à être dans une certaine inquiétude sur votre compte. -- Mais votre hôte se conduit bien envers vous, à ce qu'il paraît, mon cher Porthos, dit d'Artagnan, montrant au malade les casseroles pleines et les bouteilles vides. -- Couci-couci ! répondit Porthos. Il y a déjà trois ou quatre jours que l'impertinent m'a monté son compte, et que je les ai mis à la porte, son compte et lui ; de sorte que je suis ici comme une façon de vainqueur, comme une manière de conquérant. Aussi, vous le voyez, craignant toujours d'être forcé dans la position, je suis armé jusqu'aux dents. -- Cependant, dit en riant d'Artagnan, il me semble que de temps en temps vous faites des sorties. " Et il montrait du doigt les bouteilles et les casseroles. |
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" Non, pas moi, malheureusement ! dit Porthos. Cette misérable foulure me retient au lit, mais Mousqueton bat la campagne, et il rapporte des vivres. Mousqueton, mon ami, continua Porthos, vous voyez qu'il nous arrive du renfort, il nous faudra un supplément de victuailles. -- Mousqueton, dit d'Artagnan, il faudra que vous me rendiez un service. -- Lequel, Monsieur ? -- C'est de donner votre recette à Planchet ; je pourrais me trouver assiégé à mon tour, et je ne serais pas fâché qu'il me fît jouir des mêmes avantages dont vous gratifiez votre maître. -- Eh ! mon Dieu ! Monsieur, dit Mousqueton d'un air modeste, rien de plus facile. Il s'agit d'être adroit, voilà tout. J'ai été élevé à la campagne, et mon père, dans ses moments perdus, était quelque peu braconnier. -- Et le reste du temps, que faisait-il ? -- Monsieur, il pratiquait une industrie que j'ai toujours trouvée assez heureuse. -- Laquelle ? -- Comme c'était au temps des guerres des catholiques et des huguenots, et qu'il voyait les catholiques exterminer les huguenots, et les huguenots exterminer les catholiques, le tout au nom de la religion, il s'était fait une croyance mixte, ce qui lui permettait d'être tantôt catholique, tantôt huguenot. Or il se promenait habituellement, son escopette sur l'épaule, derrière les haies qui bordent les chemins, et quand il voyait venir un catholique seul, la religion protestante l'emportait aussitôt dans son esprit. Il abaissait son escopette dans la direction du voyageur ; puis, lorsqu'il était à dix pas de lui, il entamait un dialogue qui finissait presque toujours par l'abandon que le voyageur faisait de sa bourse pour sauver sa vie. Il va sans dire que lorsqu'il voyait venir un huguenot, il se sentait pris d'un zèle catholique si ardent, qu'il ne comprenait pas comment, un quart d'heure auparavant, il avait pu avoir des doutes sur la supériorité de notre sainte religion. Car, moi, Monsieur, je suis catholique, mon père, fidèle à ses principes, ayant fait mon frère aîné huguenot. -- Et comment a fini ce digne homme ? demanda d'Artagnan. -- Oh ! de la façon la plus malheureuse, Monsieur. Un jour, il s'était trouvé pris dans un chemin creux entre un huguenot et un catholique à qui il avait déjà eu affaire, et qui le reconnurent tous deux ; de sorte qu'ils se réunirent contre lui et le pendirent à un arbre ; puis ils vinrent se vanter de la belle équipée qu'ils avaient faite dans le cabaret du premier village, où nous étions à boire, mon frère et moi. -- Et que fîtes-vous ? dit d'Artagnan. -- Nous les laissâmes dire, reprit Mousqueton. Puis comme, en sortant de ce cabaret, ils prenaient chacun une route opposée, mon frère alla s'embusquer sur le chemin du catholique, et moi sur celui du protestant. Deux heures après, tout était fini, nous leur avions fait à chacun son affaire, tout en admirant la prévoyance de notre pauvre père qui avait pris la précaution de nous élever chacun dans une religion différente. -- En effet, comme vous le dites, Mousqueton, votre père me paraît avoir été un gaillard fort intelligent. Et vous dites donc que, dans ses moments perdus, le brave homme était braconnier ? -- Oui, Monsieur, et c'est lui qui m'a appris à nouer un collet et à placer une ligne de fond. Il en résulte que lorsque j'ai vu que notre gredin d'hôte nous nourrissait d'un tas de grosses viandes bonnes pour des manants, et qui n'allaient point à deux estomacs aussi débilités que les nôtres, je me suis remis quelque peu à mon ancien métier. Tout en me promenant dans le bois de M. le Prince, j'ai tendu des collets dans les passées ; tout en me couchant au bord des pièces d'eau de Son Altesse, j'ai glissé des lignes dans les étangs. De sorte que maintenant, grâce à Dieu, nous ne manquons pas, comme Monsieur peut s'en assurer, de perdrix et de lapins, de carpes et d'anguilles, tous aliments légers et sains, convenables pour des malades. -- Mais le vin, dit d'Artagnan, qui fournit le vin ? c'est votre hôte ? -- C'est-à-dire, oui et non. -- Comment, oui et non ? -- Il le fournit, il est vrai, mais il ignore qu'il a cet honneur. -- Expliquez-vous, Mousqueton, votre conversation est pleine de choses instructives. -- Voici, Monsieur. Le hasard a fait que j'ai rencontré dans mes pérégrinations un Espagnol qui avait vu beaucoup de pays, et entre autres le Nouveau Monde. -- Quel rapport le Nouveau Monde peut-il avoir avec les bouteilles qui sont sur ce secrétaire et sur cette commode ? -- Patience, Monsieur, chaque chose viendra à son tour. -- C'est juste, Mousqueton ; je m'en rapporte à vous, et j'écoute. -- Cet Espagnol avait à son service un laquais qui l'avait accompagné dans son voyage au Mexique. Ce laquais était mon compatriote, de sorte que nous nous liâmes d'autant plus rapidement qu'il y avait entre nous de grands rapports de caractère. Nous aimions tous deux la chasse par-dessus tout, de sorte qu'il me racontait comment, dans les plaines de pampas, les naturels du pays chassent le tigre et les taureaux avec de simples noeuds coulants qu'ils jettent au cou de ces terribles animaux. D'abord, je ne voulais pas croire qu'on pût en arriver à ce degré d'adresse, de jeter à vingt ou trente pas l'extrémité d'une corde où l'on veut ; mais devant la preuve il fallait bien reconnaître la vérité du récit. Mon ami plaçait une bouteille à trente pas, et à chaque coup il lui prenait le goulot dans un noeud coulant. Je me livrai à cet exercice, et comme la nature m'a doué de quelques facultés, aujourd'hui je jette le lasso aussi bien qu'aucun homme du monde. Eh bien, comprenez-vous ? Notre hôte a une cave très bien garnie, mais dont la clef ne le quitte pas ; seulement, cette cave a un soupirail. Or, par ce soupirail, je jette le lasso ; et comme je sais maintenant où est le bon coin, j'y puise. Voici, Monsieur, comment le Nouveau Monde se trouve être en rapport avec les bouteilles qui sont sur cette commode et sur ce secrétaire. Maintenant, voulez-vous goûter notre vin, et, sans prévention, vous nous direz ce que vous en pensez. -- Merci, mon ami, merci ; malheureusement, je viens de déjeuner. -- Eh bien, dit Porthos, mets la table, Mousqueton, et tandis que nous déjeunerons, nous, d'Artagnan nous racontera ce qu'il est devenu lui- même, depuis dix jours qu'il nous a quittés. -- Volontiers " , dit d'Artagnan. Tandis que Porthos et Mousqueton déjeunaient avec des appétits de convalescents et cette cordialité de frères qui rapproche les hommes dans le malheur, d'Artagnan raconta comment Aramis blessé avait été forcé de s'arrêter à Crèvecoeur, comment il avait laissé Athos se débattre à Amiens entre les mains de quatre hommes qui l'accusaient d'être un faux-monnayeur, et comment, lui, d'Artagnan, avait été forcé de passer sur le ventre du comte de Wardes pour arriver jusqu'en Angleterre. Mais là s'arrêta la confidence de d'Artagnan ; il annonça seulement qu'à son retour de la Grande-Bretagne il avait ramené quatre chevaux magnifiques, dont un pour lui et un autre pour chacun de ses compagnons, puis il termina en annonçant à Porthos que celui qui lui était destiné était déjà installé dans l'écurie de l'hôtel. En ce moment Planchet entra ; il prévenait son maître que les chevaux étaient suffisamment reposés, et qu'il serait possible d'aller coucher à Clermont. Comme d'Artagnan était à peu près rassuré sur Porthos, et qu'il lui tardait d'avoir des nouvelles de ses deux autres amis, il tendit la main au malade, et le prévint qu'il allait se mettre en route pour continuer ses recherches. Au reste, comme il comptait revenir par la même route, si, dans sept à huit jours, Porthos était encore à l'hôtel du Grand Saint Martin , il le reprendrait en passant. Porthos répondit que, selon toute probabilité, sa foulure ne lui permettrait pas de s'éloigner d'ici là. D'ailleurs il fallait qu'il restât à Chantilly pour attendre une réponse de sa duchesse. D'Artagnan lui souhaita cette réponse prompte et bonne ; et après avoir recommandé de nouveau Porthos à Mousqueton, et payé sa dépense à l'hôte, il se remit en route avec Planchet, déjà débarrassé d'un de ses chevaux de main. ---------------------------------------------------------------------- Chapitre XXVI. LA THESE D'ARAMIS. ---------------------------------------------------------------------- D'Artagnan n'avait rien dit à Porthos de sa blessure ni de sa procureuse. C'était un garçon fort sage que notre Béarnais, si jeune qu'il fût. En conséquence, il avait fait semblant de croire tout ce que lui avait raconté le glorieux mousquetaire, convaincu qu'il n'y a pas d'amitié qui tienne à un secret surpris, surtout quand ce secret intéresse l'orgueil ; puis on a toujours une certaine supériorité morale sur ceux dont on sait la vie. Or d'Artagnan, dans ses projets d'intrigue à venir, et décidé qu'il était à faire de ses trois compagnons les instruments de sa fortune, d'Artagnan n'était pas fâché de réunir d'avance dans sa main les fils invisibles à l'aide desquels il comptait les mener. Cependant, tout le long de la route, une profonde tristesse lui serrait le coeur : il pensait à cette jeune et jolie Mme Bonacieux qui devait lui donner le prix de son dévouement ; mais, hâtons-nous de le dire, cette tristesse venait moins chez le jeune homme du regret de son bonheur perdu que de la crainte qu'il éprouvait qu'il n'arrivât malheur à cette pauvre femme. Pour lui, il n'y avait pas de doute, elle était victime d'une vengeance du cardinal, et comme on le sait, les vengeances de Son Eminence étaient terribles. Comment avait-il trouvé grâce devant les yeux du ministre, c'est ce qu'il ignorait lui-même et sans doute ce que lui eût révélé M. de Cavois, si le capitaine des gardes l'eût trouvé chez lui. Rien ne fait marcher le temps et n'abrège la route comme une pensée qui absorbe en elle-même toutes les facultés de l'organisation de celui qui pense. L'existence extérieure ressemble alors à un sommeil dont cette pensée est le rêve. Par son influence, le temps n'a plus de mesure, l'espace n'a plus de distance. On part d'un lieu, et l'on arrive à un autre, voilà tout. De l'intervalle parcouru, rien ne reste présent à votre souvenir qu'un brouillard vague dans lequel s'effacent mille images confuses d'arbres, de montagnes et de paysages. Ce fut en proie à cette hallucination que d'Artagnan franchit, à l'allure que voulut prendre son cheval, les six ou huit lieues qui séparent Chantilly de Crèvecoeur, sans qu'en arrivant dans ce village il se souvînt d'aucune des choses qu'il avait rencontrées sur sa route. Là seulement la mémoire lui revint, il secoua la tête, aperçut le cabaret où il avait laissé Aramis, et, mettant son cheval au trot, il s'arrêta à la porte. Cette fois ce ne fut pas un hôte, mais une hôtesse qui le reçut ; d'Artagnan était physionomiste, il enveloppa d'un coup d'oeil la grosse figure réjouie de la maîtresse du lieu, et comprit qu'il n'avait pas besoin de dissimuler avec elle, et qu'il n'avait rien à craindre de la part d'une si joyeuse physionomie. " Ma bonne dame, lui demanda d'Artagnan, pourriez-vous me dire ce qu'est devenu un de mes amis, que nous avons été forcés de laisser ici il y a une douzaine de jours ? -- Un beau jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, doux, aimable, bien fait ? -- De plus, blessé à l'épaule. -- C'est cela ! -- Justement. -- Eh bien, Monsieur, il est toujours ici. |
| -- Ah ! pardieu, ma chère dame, dit d'Artagnan en mettant pied à terre et en jetant la bride de son cheval au bras de Planchet, vous me rendez la vie ; où est-il, ce cher Aramis, que je l'embrasse ? Car, je l'avoue, j'ai hâte de le revoir.
-- Pardon, Monsieur, mais je doute qu'il puisse vous recevoir en ce moment. -- Pourquoi cela ? est-ce qu'il est avec une femme ? -- Jésus ! que dites-vous là ! le pauvre garçon ! Non, Monsieur, il n'est pas avec une femme. -- Et avec qui est-il donc ? -- Avec le curé de Montdidier et le supérieur des jésuites d'Amiens. -- Mon Dieu ! s'écria d'Artagnan, le pauvre garçon irait-il plus mal ? -- Non, Monsieur, au contraire ; mais, à la suite de sa maladie, la grâce l'a touché et il s'est décidé à entrer dans les ordres. -- C'est juste, dit d'Artagnan, j'avais oublié qu'il n'était mousquetaire que par intérim. -- Monsieur insiste-t-il toujours pour le voir ? -- Plus que jamais. -- Eh bien, Monsieur n'a qu'à prendre l'escalier à droite dans la cour, au second, n 5. " D'Artagnan s'élança dans la direction indiquée et trouva un de ces escaliers extérieurs comme nous en voyons encore aujourd'hui dans les cours des anciennes auberges. Mais on n'arrivait pas ainsi chez le futur abbé ; les défilés de la chambre d'Aramis étaient gardés ni plus ni moins que les jardins d'Aramis ; Bazin stationnait dans le corridor et lui barra le passage avec d'autant plus d'intrépidité qu'après bien des années d'épreuve, Bazin se voyait enfin près d'arriver au résultat qu'il avait éternellement ambitionné. En effet, le rêve du pauvre Bazin avait toujours été de servir un homme d'Eglise, et il attendait avec impatience le moment sans cesse entrevu dans l'avenir où Aramis jetterait enfin la casaque aux orties pour prendre la soutane. La promesse renouvelée chaque jour par le jeune homme que le moment ne pouvait tarder l'avait seule retenu au service d'un mousquetaire, service dans lequel, disait-il, il ne pouvait manquer de perdre son âme. Bazin était donc au comble de la joie. Selon toute probabilité, cette fois son maître ne se dédirait pas. La réunion de la douleur physique à la douleur morale avait produit l'effet si longtemps désiré : Aramis, souffrant à la fois du corps et de l'âme, avait enfin arrêté sur la religion ses yeux et sa pensée, et il avait regardé comme un avertissement du Ciel le double accident qui lui était arrivé, c'est-à-dire la disparition subite de sa maîtresse et sa blessure à l'épaule. On comprend que rien ne pouvait, dans la disposition où il se trouvait, être plus désagréable à Bazin que l'arrivée de d'Artagnan, laquelle pouvait rejeter son maître dans le tourbillon des idées mondaines qui l'avaient si longtemps entraîné. Il résolut donc de défendre bravement la porte ; et comme, trahi par la maîtresse de l'auberge, il ne pouvait dire qu'Aramis était absent, il essaya de prouver au nouvel arrivant que ce serait le comble de l'indiscrétion que de déranger son maître dans la pieuse conférence qu'il avait entamée depuis le matin, et qui, au dire de Bazin, ne pouvait être terminée avant le soir. Mais d'Artagnan ne tint aucun compte de l'éloquent discours de maître Bazin, et comme il ne se souciait pas d'entamer une polémique avec le valet de son ami, il l'écarta tout simplement d'une main, et de l'autre il tourna le bouton de la porte n 5. La porte s'ouvrit, et d'Artagnan pénétra dans la chambre. Aramis, en surtout noir, le chef accommodé d'une espèce de coiffure ronde et plate qui ne ressemblait pas mal à une calotte, était assis devant une table oblongue couverte de rouleaux de papier et d'énormes in-folio ; à sa droite était assis le supérieur des jésuites, et à sa gauche le curé de Montdidier. Les rideaux étaient à demi clos et ne laissaient pénétrer qu'un jour mystérieux, ménagé pour une béate rêverie. Tous les objets mondains qui peuvent frapper l'oeil quand on entre dans la chambre d'un jeune homme, et surtout lorsque ce jeune homme est mousquetaire, avaient disparu comme par enchantement ; et, de peur sans doute que leur vue ne ramenât son maître aux idées de ce monde, Bazin avait fait main basse sur l'épée, les pistolets, le chapeau à plume, les broderies et les dentelles de tout genre et de toute espèce. Mais, en leur lieu et place, d'Artagnan crut apercevoir dans un coin obscur comme une forme de discipline suspendue par un clou à la muraille. Au bruit que fit d'Artagnan en ouvrant la porte, Aramis leva la tête et reconnut son ami. Mais, au grand étonnement du jeune homme, sa vue ne parut pas produire une grande impression sur le mousquetaire, tant son esprit était détaché des choses de la terre. " Bonjour, cher d'Artagnan, dit Aramis ; croyez que je suis heureux de vous voir. -- Et moi aussi, dit d'Artagnan, quoique je ne sois pas encore bien sûr que ce soit à Aramis que je parle. -- A lui-même, mon ami, à lui-même ; mais qui a pu vous faire douter ? -- J'avais peur de me tromper de chambre, et j'ai cru d'abord entrer dans l'appartement de quelque homme d'Eglise ; puis une autre terreur m'a pris en vous trouvant en compagnie de ces Messieurs : c'est que vous ne fussiez gravement malade. " Les deux hommes noirs lancèrent sur d'Artagnan, dont ils comprirent l'intention, un regard presque menaçant ; mais d'Artagnan ne s'en inquiéta pas. " Je vous trouble peut-être, mon cher Aramis, continua d'Artagnan ; car, d'après ce que je vois, je suis porté à croire que vous vous confessez à ces Messieurs. " Aramis rougit imperceptiblement. " Vous, me troubler ? oh ! bien au contraire, cher ami, je vous le jure ; et comme preuve de ce que je dis, permettez-moi de me réjouir en vous voyant sain et sauf. -- Ah ! il y vient enfin ! pensa d'Artagnan, ce n'est pas malheureux. -- Car, Monsieur, qui est mon ami, vient d'échapper à un rude danger, continua Aramis avec onction, en montrant de la main d'Artagnan aux deux ecclésiastiques. -- Louez Dieu, Monsieur, répondirent ceux-ci en s'inclinant à l'unisson. -- Je n'y ai pas manqué, mes révérends, répondit le jeune homme en leur rendant leur salut à son tour. -- Vous arrivez à propos, cher d'Artagnan, dit Aramis, et vous allez, en prenant part à la discussion, l'éclairer de vos lumières. M. le principal d'Amiens, M. le curé de Montdidier et moi, nous argumentons sur certaines questions théologiques dont l'intérêt nous captive depuis longtemps ; je serais charmé d'avoir votre avis. -- L'avis d'un homme d'épée est bien dénué de poids, répondit d'Artagnan, qui commençait à s'inquiéter de la tournure que prenaient les choses, et vous pouvez vous en tenir, croyez-moi, à la science de ces Messieurs. " Les deux hommes noirs saluèrent à leur tour. " Au contraire, reprit Aramis, et votre avis nous sera précieux ; voici de quoi il s'agit : M. le principal croit que ma thèse doit être surtout dogmatique et didactique. -- Votre thèse ! vous faites donc une thèse ? -- Sans doute, répondit le jésuite ; pour l'examen qui précède l'ordination, une thèse est de rigueur. -- L'ordination ! s'écria d'Artagnan, qui ne pouvait croire à ce que lui avaient dit successivement l'hôtesse et Bazin, ... l'ordination ! " Et il promenait ses yeux stupéfaits sur les trois personnages qu'il avait devant lui. " Or " , continua Aramis en prenant sur son fauteuil la même pose gracieuse que s'il eût été dans une ruelle et en examinant avec complaisance sa main blanche et potelée comme une main de femme, qu'il tenait en l'air pour en faire descendre le sang : " or, comme vous l'avez entendu, d'Artagnan, M. le principal voudrait que ma thèse fût dogmatique, tandis que je voudrais, moi, qu'elle fût idéale. C'est donc pourquoi M. le principal me proposait ce sujet qui n'a point encore été traité, dans lequel je reconnais qu'il y a matière à de magnifiques développements. " Utraque manus in benedicendo clericis inferioribus necessaria est. " D'Artagnan, dont nous connaissons l'érudition, ne sourcilla pas plus à cette citation qu'à celle que lui avait faite M. de Tréville à propos des présents qu'il prétendait que d'Artagnan avait reçus de M. de Buckingham. " Ce qui veut dire, reprit Aramis pour lui donner toute facilité : les deux mains sont indispensables aux prêtres des ordres inférieurs, quand ils donnent la bénédiction. -- Admirable sujet ! s'écria le jésuite. -- Admirable et dogmatique ! " répéta le curé qui, de la force de d'Artagnan à peu près sur le latin, surveillait soigneusement le jésuite pour emboîter le pas avec lui et répéter ses paroles comme un écho. Quant à d'Artagnan, il demeura parfaitement indifférent à l'enthousiasme des deux hommes noirs. " Oui, admirable ! prorsus admirabile ! continua Aramis, mais qui exige une étude approfondie des Pères et des Ecritures. Or j'ai avoué à ces savants ecclésiastiques, et cela en toute humilité, que les veilles des corps de garde et le service du roi m'avaient fait un peu négliger l'étude. Je me trouverai donc plus à mon aise, facilius natans , dans un sujet de mon choix, qui serait à ces rudes questions théologiques ce que la morale est à la métaphysique en philosophie. " D'Artagnan s'ennuyait profondément, le curé aussi. " Voyez quel exorde ! s'écria le jésuite. |
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-- Exordium , répéta le curé pour dire quelque chose. -- Quemadmodum minter coelorum immensitatem. " Aramis jeta un coup d'oeil de côté sur d'Artagnan, et il vit que son ami bâillait à se démonter la mâchoire. " Parlons français, mon père, dit-il au jésuite, M. d'Artagnan goûtera plus vivement nos paroles. -- Oui, je suis fatigué de la route, dit d'Artagnan, et tout ce latin m'échappe. -- D'accord, dit le jésuite un peu dépité, tandis que le curé, transporté d'aise, tournait sur d'Artagnan un regard plein de reconnaissance ; Eh bien, voyez le parti qu'on tirerait de cette glose. -- Moïse, serviteur de Dieu... il n'est que serviteur, entendez-vous bien ! Moïse bénit avec les mains ; il se fait tenir les deux bras, tandis que les Hébreux battent leurs ennemis ; donc il bénit avec les deux mains. D'ailleurs, que dit l'Evangile : imponite manus , et non pas manum . Imposez les mains, et non pas la main. -- Imposez les mains, répéta le curé en faisant un geste. -- A saint Pierre, au contraire, de qui les papes sont successeurs, continua le jésuite : Ponige digitos . Présentez les doigts ; y êtes-vous maintenant ? -- Certes, répondit Aramis en se délectant, mais la chose est subtile. -- Les doigts ! reprit le jésuite ; saint Pierre bénit avec les doigts. Le pape bénit donc aussi avec les doigts. Et avec combien de doigts bénit- il ? Avec trois doigts, un pour le Père, un pour le Fils, et un pour le Saint-Esprit. " Tout le monde se signa ; d'Artagnan crut devoir imiter cet exemple. " Le pape est successeur de saint Pierre et représente les trois pouvoirs divins ; le reste, ordines inferiores de la hiérarchie ecclésiastique, bénit par le nom des saints archanges et des anges. Les plus humbles clercs, tels que nos diacres et sacristains, bénissent avec les goupillons, qui simulent un nombre indéfini de doigts bénissants. Voilà le sujet simplifié, argumentum omni denudatum ornamento . Je ferais avec cela, continua le jésuite, deux volumes de la taille de celui-ci. " Et, dans son enthousiasme, il frappait sur le saint Chrysostome in-folio qui faisait plier la table sous son poids. D'Artagnan frémit. " Certes, dit Aramis, je rends justice aux beautés de cette thèse, mais en même temps je la reconnais écrasante pour moi. J'avais choisi ce texte ; dites-moi, cher d'Artagnan, s'il n'est point de votre goût : Non inutile est desiderium in oblatione , ou mieux encore : un peu de regret ne messied pas dans une offrande au Seigneur. -- Halte-là ! s'écria le jésuite, car cette thèse frise l'hérésie ; il y a une proposition presque semblable dans l'Augustinus de l'hérésiarque Jansénius, dont tôt ou tard le livre sera brûlé par les mains du bourreau. Prenez garde ! mon jeune ami ; vous penchez vers les fausses doctrines, mon jeune ami ; vous vous perdrez ! -- Vous vous perdrez, dit le curé en secouant douloureusement la tête. -- Vous touchez à ce fameux point du libre arbitre, qui est un écueil mortel. Vous abordez de front les insinuations des pélagiens et des demi-pélagiens. -- Mais, mon révérend... . , reprit Aramis quelque peu abasourdi de la grêle d'arguments qui lui tombait sur la tête. -- Comment prouverez-vous, continua le jésuite sans lui donner le temps de parler, que l'on doit regretter le monde lorsqu'on s'offre à Dieu ? Ecoutez ce dilemme : Dieu est Dieu, et le monde est le diable. Regretter le monde, c'est regretter le diable : voilà ma conclusion. -- C'est la mienne aussi, dit le curé. -- Mais de grâce !... dit Aramis. -- Desideras diabolum , infortuné ! s'écria le jésuite. -- Il regrette le diable ! Ah ! mon jeune ami, reprit le curé en gémissant, ne regrettez pas le diable, c'est moi qui vous en supplie. " D'Artagnan tournait à l'idiotisme ; il lui semblait être dans une maison de fous, et qu'il allait devenir fou comme ceux qu'il voyait. Seulement il était forcé de se taire, ne comprenant point la langue qui se parlait devant lui. " Mais écoutez-moi donc, reprit Aramis avec une politesse sous laquelle commençait à percer un peu d'impatience, je ne dis pas que je regrette ; non, je ne prononcerai jamais cette phrase qui ne serait pas orthodoxe... " Le jésuite leva les bras au ciel, et le curé en fit autant. " Non, mais convenez au moins qu'on a mauvaise grâce de n'offrir au Seigneur que ce dont on est parfaitement dégoûté. Ai-je raison, d'Artagnan ? -- Je le crois pardieu bien ! " s'écria celui-ci. Le curé et le jésuite firent un bond sur leur chaise. " Voici mon point de départ, c'est un syllogisme : le monde ne manque pas d'attraits, je quitte le monde, donc je fais un sacrifice ; or l'Ecriture dit positivement : Faites un sacrifice au Seigneur. -- Cela est vrai, dirent les antagonistes. -- Et puis, continua Aramis en se pinçant l'oreille pour la rendre rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et puis j'ai fait certain rondeau là-dessus que je communiquai à M. Voiture l'an passé, et duquel ce grand homme m'a fait mille compliments. -- Un rondeau ! fit dédaigneusement le jésuite. -- Un rondeau ! dit machinalement le curé. -- Dites, dites, s'écria d'Artagnan, cela nous changera quelque peu. -- Non, car il est religieux, répondit Aramis, et c'est de la théologie en vers. -- Diable ! fit d'Artagnan. -- Le voici, dit Aramis d'un petit air modeste qui n'était pas exempt d'une certaine teinte d'hypocrisie : -- Vous qui pleurez un passé plein de charmes, -- -- Et qui traînez des jours infortunés, -- -- Tous vos malheurs se verront terminés, -- -- Quand à Dieu seul vous offrirez vos larmes, -- -- Vous qui pleurez. -- D'Artagnan et le curé parurent flattés. Le jésuite persista dans son opinion. " Gardez-vous du goût profane dans le style théologique. Que dit en effet saint Augustin ? Severus sit clericorum sermo . -- Oui, que le sermon soit clair ! dit le curé. -- Or, se hâta d'interrompre le jésuite en voyant que son acolyte se fourvoyait, or votre thèse plaira aux dames, voilà tout ; elle aura le succès d'une plaidoirie de maître Patru. -- Plaise à Dieu ! s'écria Aramis transporté. -- Vous le voyez, s'écria le jésuite, le monde parle encore en vous à haute voix, altissima voce . Vous suivez le monde, mon jeune ami, et je tremble que la grâce ne soit point efficace. |
| -- Rassurez-vous, mon révérend, je réponds de moi.
-- Présomption mondaine ! -- Je me connais, mon père, ma résolution est irrévocable. -- Alors vous vous obstinez à poursuivre cette thèse ? -- Je me sens appelé à traiter celle-là, et non pas une autre ; je vais donc la continuer, et demain j'espère que vous serez satisfait des corrections que j'y aurai faites d'après vos avis. -- Travaillez lentement, dit le curé, nous vous laissons dans des dispositions excellentes. -- Oui, le terrain est tout ensemencé, dit le jésuite, et nous n'avons pas à craindre qu'une partie du grain soit tombée sur la pierre, l'autre le long du chemin, et que les oiseaux du ciel aient mangé le reste, aves coeli coznederunt illam . -- Que la peste t'étouffe avec ton latin ! dit d'Artagnan, qui se sentait au bout de ses forces. -- Adieu, mon fils, dit le curé, à demain. -- A demain, jeune téméraire, dit le jésuite ; vous promettez d'être une des lumières de l'Eglise ; veuille le Ciel que cette lumière ne soit pas un feu dévorant. " D'Artagnan, qui pendant une heure s'était rongé les ongles d'impatience, commençait à attaquer la chair. Les deux hommes noirs se levèrent, saluèrent Aramis et d'Artagnan, et s'avancèrent vers la porte. Bazin, qui s'était tenu debout et qui avait écouté toute cette controverse avec une pieuse jubilation, s'élança vers eux, prit le bréviaire du curé, le missel du jésuite, et marcha respectueusement devant eux pour leur frayer le chemin. Aramis les conduisit jusqu'au bas de l'escalier et remonta aussitôt près de d'Artagnan qui rêvait encore. Restés seuls, les deux amis gardèrent d'abord un silence embarrassé ; cependant il fallait que l'un des deux le rompît le premier, et comme d'Artagnan paraissait décidé à laisser cet honneur à son ami : " Vous le voyez, dit Aramis, vous me trouvez revenu à mes idées fondamentales. -- Oui, la grâce efficace vous a touché, comme disait ce Monsieur tout à l'heure. -- Oh ! ces plans de retraite sont formés depuis longtemps ; et vous m'en avez déjà ouï parler, n'est-ce pas, mon ami ? -- Sans doute, mais je vous avoue que j'ai cru que vous plaisantiez. -- Avec ces sortes de choses ! Oh ! d'Artagnan ! -- Dame ! on plaisante bien avec la mort. -- Et l'on a tort, d'Artagnan : car la mort, c'est la porte qui conduit à la perdition ou au salut. -- D'accord ; mais, s'il vous plaît, ne théologisons pas, Aramis ; vous devez en avoir assez pour le reste de la journée ; quant à moi, j'ai à peu près oublié le peu de latin que je n'ai jamais su ; puis, je vous l'avouerai, je n'ai rien mangé depuis ce matin dix heures, et j'ai une faim de tous les diables. -- Nous dînerons tout à l'heure, cher ami ; seulement, vous vous rappellerez que c'est aujourd'hui vendredi ; or, dans un pareil jour, je ne puis ni voir, ni manger de la chair. Si vous voulez vous contenter de mon dîner, il se compose de tétragones cuits et de fruits. -- Qu'entendez-vous par tétragones ? demanda d'Artagnan avec inquiétude. -- J'entends des épinards, reprit Aramis, mais pour vous j'ajouterai des oeufs, et c'est une grave infraction à la règle, car les oeufs sont viande, puisqu'ils engendrent le poulet. -- Ce festin n'est pas succulent, mais n'importe ; pour rester avec vous, je le subirai. -- Je vous suis reconnaissant du sacrifice, dit Aramis ; mais s'il ne profite pas à votre corps, il profitera, soyez-en certain, à votre âme. -- Ainsi, décidément, Aramis, vous entrez en religion. Que vont dire nos amis, que va dire M. de Tréville ? Ils vous traiteront de déserteur, je vous en préviens. -- Je n'entre pas en religion, j'y rentre. C'est l'Eglise que j'avais désertée pour le monde, car vous savez que je me suis fait violence pour prendre la casaque de mousquetaire. -- Moi, je n'en sais rien. -- Vous ignorez comment j'ai quitté le séminaire ? -- Tout à fait. -- Voici mon histoire ; d'ailleurs les Ecritures disent : " Confessez-vous les uns aux autres " , et je me confesse à vous, d'Artagnan. -- Et moi, je vous donne l'absolution d'avance, vous voyez que je suis bon homme. -- Ne plaisantez pas avec les choses saintes, mon ami. -- Alors, dites, je vous écoute. -- J'étais donc au séminaire depuis l'âge de neuf ans, j'en avais vingt dans trois jours, j'allais être abbé, et tout était dit. Un soir que je me rendais, selon mon habitude, dans une maison que je fréquentais avec plaisir - on est jeune, que voulez-vous ! on est faible - un officier qui me voyait d'un oeil jaloux lire les vies des saints à la maîtresse de la maison, entra tout à coup et sans être annoncé. Justement, ce soir-là, j'avais traduit un épisode de Judith, et je venais de communiquer mes vers à la dame qui me faisait toutes sortes de compliments, et, penchée sur mon épaule, les relisait avec moi. La pose, qui était quelque peu abandonnée, je l'avoue, blessa cet officier ; il ne dit rien, mais lorsque je sortis, il sortit derrière moi, et me rejoignant : " -- Monsieur l'abbé, dit-il, aimez-vous les coups de canne ? " -- Je ne puis le dire, Monsieur, répondis-je, personne n'ayant jamais osé m'en donner. " -- Eh bien, écoutez-moi, Monsieur l'abbé, si vous retournez dans la maison où je vous ai rencontré ce soir, j'oserai, moi. " " Je crois que j'eus peur, je devins fort pâle, je sentis les jambes qui me manquaient, je cherchai une réponse que je ne trouvai pas, je me tus. " L'officier attendait cette réponse, et voyant qu'elle tardait, il se mit à rire, me tourna le dos et rentra dans la maison. Je rentrai au séminaire. " Je suis bon gentilhomme et j'ai le sang vif, comme vous avez pu le remarquer, mon cher d'Artagnan ; l'insulte était terrible, et, tout inconnue qu'elle était restée au monde, je la sentais vivre et remuer au fond de mon coeur. Je déclarai à mes supérieurs que je ne me sentais pas suffisamment préparé pour l'ordination, et, sur ma demande, on remit la cérémonie à un an. " J'allai trouver le meilleur maître d'armes de Paris, je fis condition avec lui pour prendre une leçon d'escrime chaque jour, et chaque jour, pendant une année, je pris cette leçon. Puis, le jour anniversaire de celui où j'avais été insulté, j'accrochai ma soutane à un clou, je pris un costume complet de cavalier, et je me rendis à un bal que donnait une dame de mes amies, et où je savais que devait se trouver mon homme. C'était rue des Francs-Bourgeois, tout près de la Force. " En effet, mon officier y était ; je m'approchai de lui, comme il chantait un lai d'amour en regardant tendrement une femme, et je l'interrompis au beau milieu du second couplet. " -- Monsieur, lui dis-je, vous déplaît-il toujours que je retourne dans certaine maison de la rue Payenne, et me donnerez-vous encore des coups de canne, s'il me prend fantaisie de vous désobéir ? " " L'officier me regarda avec étonnement, puis il dit : " -- Que me voulez-vous, Monsieur ? Je ne vous connais pas. " -- Je suis, répondis-je, le petit abbé qui lit les vies des saints et qui traduit Judith en vers. " -- Ah ! ah ! je me rappelle, dit l'officier en goguenardant ; que me voulez-vous ? " -- Je voudrais que vous eussiez le loisir de venir faire un tour de promenade avec moi. |
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" -- Demain matin, si vous le voulez bien, et ce sera avec le plus grand plaisir. " -- Non, pas demain matin, s'il vous plaît, tout de suite. " -- Si vous l'exigez absolument... " -- Mais oui, je l'exige. " -- Alors, sortons. Mesdames, dit l'officier, ne vous dérangez pas. Le temps de tuer Monsieur seulement, et je reviens vous achever le dernier couplet. " " Nous sortîmes. " Je le menai rue Payenne, juste à l'endroit où un an auparavant, heure pour heure, il m'avait fait le compliment que je vous ai rapporté. Il faisait un clair de lune superbe. Nous mîmes l'épée à la main, et à la première passe, je le tuai roide. -- Diable ! fit d'Artagnan. -- Or, continua Aramis, comme les dames ne virent pas revenir leur chanteur, et qu'on le trouva rue Payenne avec un grand coup d'épée au travers du corps, on pensa que c'était moi qui l'avait accommodé ainsi, et la chose fit scandale. Je fus donc pour quelque temps forcé de renoncer à la soutane. Athos, dont je fis la connaissance à cette époque, et Porthos, qui m'avait, en dehors de mes leçons d'escrime, appris quelques bottes gaillardes, me décidèrent à demander une casaque de mousquetaire. Le roi avait fort aimé mon père, tué au siège d'Arras, et l'on m'accorda cette casaque. Vous comprenez donc qu'aujourd'hui le moment est venu pour moi de rentrer dans le sein de l'Eglise. -- Et pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier et que demain ? Que vous est- il donc arrivé aujourd'hui, qui vous donne de si méchantes idées ? -- Cette blessure, mon cher d'Artagnan, m'a été un avertissement du Ciel. -- Cette blessure ? bah ! elle est à peu près guérie, et je suis sûr qu'aujourd'hui ce n'est pas celle-là qui vous fait le plus souffrir. -- Et laquelle ? demanda Aramis en rougissant. -- Vous en avez une au coeur, Aramis, une plus vive et plus sanglante, une blessure faite par une femme. " L'oeil d'Aramis étincela malgré lui. " Ah ! dit-il en dissimulant son émotion sous une feinte négligence, ne parlez pas de ces choses-là ; moi, penser à ces choses-là ! avoir des chagrins d'amour ? Vanitas vanitatum ! Me serais-je donc, à votre avis, retourné la cervelle, et pour qui ? pour quelque grisette, pour quelque fille de chambre, à qui j'aurais fait la cour dans une garnison, fi ! -- Pardon, mon cher Aramis, mais je croyais que vous portiez vos visées plus haut. -- Plus haut ? et que suis-je pour avoir tant d'ambition ? un pauvre mousquetaire fort gueux et fort obscur, qui hait les servitudes et se trouve grandement déplacé dans le monde ! -- Aramis, Aramis ! s'écria d'Artagnan en regardant son ami avec un air de doute. -- Poussière, je rentre dans la poussière. La vie est pleine d'humiliations et de douleurs, continua-t-il en s'assombrissant ; tous les fils qui la rattachent au bonheur se rompent tour à tour dans la main de l'homme, surtout les fils d'or. O mon cher d'Artagnan ! reprit Aramis en donnant à sa voix une légère teinte d'amertume, croyez-moi, cachez bien vos plaies quand vous en aurez. Le silence est la dernière joie des malheureux ; gardez-vous de mettre qui que ce soit sur la trace de vos douleurs, les curieux pompent nos larmes comme les mouches font du sang d'un daim blessé. -- Hélas, mon cher Aramis, dit d'Artagnan en poussant à son tour un profond soupir, c'est mon histoire à moi-même que vous faites là. -- Comment ? -- Oui, une femme que j'aimais, que j'adorais, vient de m'être enlevée de force. Je ne sais pas où elle est, où on l'a conduite ; elle est peut-être prisonnière, elle est peut-être morte. -- Mais vous avez au moins la consolation de vous dire qu'elle ne vous a pas quitté volontairement ; que si vous n'avez point de ses nouvelles, c'est que toute communication avec vous lui est interdite, tandis que... -- Tandis que... -- Rien, reprit Aramis, rien. -- Ainsi, vous renoncez à jamais au monde ;, c'est un parti pris, une résolution arrêtée ? -- A tout jamais. Vous êtes mon ami aujourd'hui, demain vous ne serez plus pour moi qu'une ombre ; où plutôt même, vous n'existerez plus. Quant au monde, c'est un sépulcre et pas autre chose. -- Diable ! c'est fort triste ce que vous me dites là. -- Que voulez-vous ! ma vocation m'attire, elle m'enlève. " D'Artagnan sourit et ne répondit point. Aramis continua : " Et cependant, tandis que je tiens encore à la terre, j'eusse voulu vous parler de vous, de nos amis. -- Et moi, dit d'Artagnan, j'eusse voulu vous parler de vous-même, mais je vous vois si détaché de tout ; les amours, vous en faites fi ; les amis sont des ombres, le monde est un sépulcre. -- Hélas ! vous le verrez par vous-même, dit Aramis avec un soupir. -- N'en parlons donc plus, dit d'Artagnan, et brûlons cette lettre qui, sans doute, vous annonçait quelque nouvelle infidélité de votre grisette ou de votre fille de chambre. -- Quelle lettre ? s'écria vivement Aramis. -- Une lettre qui était venue chez vous en votre absence et qu'on m'a remise pour vous. -- Mais de qui cette lettre ? -- Ah ! de quelque suivante éplorée, de quelque grisette au désespoir ; la fille de chambre de Mme de Chevreuse peut-être, qui aura été obligée de retourner à Tours avec sa maîtresse, et qui, pour se faire pimpante, aura pris du papier parfumé et aura cacheté sa lettre avec une couronne de duchesse. -- Que dites-vous là ? -- Tiens, je l'aurai perdue ! dit sournoisement le jeune homme en faisant semblant de chercher. Heureusement que le monde est un sépulcre, que les hommes et par conséquent les femmes sont des ombres, que l'amour est un sentiment dont vous faites fi ! -- Ah ! d'Artagnan, d'Artagnan ! s'écria Aramis, tu me fais mourir ! -- Enfin, la voici ! " dit d'Artagnan. Et il tira la lettre de sa poche. Aramis fit un bond, saisit la lettre, la lut ou plutôt la dévora ; son visage rayonnait. " Il paraît que la suivante à un beau style, dit nonchalamment le messager. -- Merci, d'Artagnan ! s'écria Aramis presque en délire. Elle a été forcée de retourner à Tours ; elle ne m'est pas infidèle, elle m'aime toujours. Viens, mon ami, viens que je t'embrasse ; le bonheur m'étouffe ! " Et les deux amis se mirent à danser autour du vénérable saint Chrysostome, piétinant bravement les feuillets de la thèse qui avaient roulé sur le parquet. En ce moment, Bazin entrait avec les épinards et l'omelette. " Fuis, malheureux ! s'écria Aramis en lui jetant sa calotte au visage ; retourne d'où tu viens, remporte ces horribles légumes et cet affreux entremets ! demande un lièvre piqué, un chapon gras, un gigot à l'ail et quatre bouteilles de vieux bourgogne. " |
| Bazin, qui regardait son maître et qui ne comprenait rien à ce changement, laissa mélancoliquement glisser l'omelette dans les épinards, et les épinards sur le parquet.
" Voilà le moment de consacrer votre existence au Roi des Rois, dit d'Artagnan, si vous tenez à lui faire une politesse : Non inutile desiderium in oblatione . -- Allez-vous-en au diable avec votre latin ! Mon cher d'Artagnan, buvons, morbleu, buvons frais, buvons beaucoup, et racontez-moi un peu ce qu'on fait là-bas. " -------------------------------------------------------------------------- Chapitre XXVII. LA FEMME D ATHOS. -------------------------------------------------------------------------- " Il reste maintenant à savoir des nouvelles d'Athos " , dit d'Artagnan au fringant Aramis, quand il l'eut mis au courant de ce qui s'était passé dans la capitale depuis leur départ, et qu'un excellent dîner leur eut fait oublier à l'un sa thèse, à l'autre sa fatigue. " Croyez-vous donc qu'il lui soit arrivé malheur ? demanda Aramis. Athos est si froid, si brave et manie si habilement son épée. -- Oui, sans doute, et personne ne reconnaît mieux que moi le courage et l'adresse d'Athos, mais j'aime mieux sur mon épée le choc des lances que celui des bâtons ; je crains qu'Athos n'ait été étrillé par de la valetaille, les valets sont gens qui frappent fort et ne finissent pas tôt. Voilà pourquoi, je vous l'avoue, je voudrais repartir le plus tôt possible. -- Je tâcherai de vous accompagner, dit Aramis, quoique je ne me sente guère en état de monter à cheval. Hier, j'essayai de la discipline que vous voyez sur ce mur, et la douleur m'empêcha de continuer ce pieux exercice. -- C'est qu'aussi, mon cher ami, on n'a jamais vu essayer de guérir un coup d'escopette avec des coups de martinet ; mais vous étiez malade, et la maladie rend la tête faible, ce qui fait que je vous excuse. -- Et quand partez-vous ? -- Demain, au point du jour ; reposez-vous de votre mieux cette nuit, et demain, si vous le pouvez, nous partirons ensemble. -- A demain donc, dit Aramis ; car tout de fer que vous êtes, vous devez avoir besoin de repos. " Le lendemain, lorsque d'Artagnan entra chez Aramis, il le trouva à sa fenêtre. " Que regardez-vous donc là ? demanda d'Artagnan. -- Ma foi ! J'admire ces trois magnifiques chevaux que les garçons d'écurie tiennent en bride ; c'est un plaisir de prince que de voyager sur de pareilles montures. -- Eh bien, mon cher Aramis, vous vous donnerez ce plaisir-là, car l'un de ces chevaux est à vous. -- Ah ! bah ! et lequel ? -- Celui des trois que vous voudrez : je n'ai pas de préférence. -- Et le riche caparaçon qui le couvre est à moi aussi ? -- Sans doute. -- Vous voulez rire, d'Artagnan. -- Je ne ris plus depuis que vous parlez français. -- C'est pour moi, ces fontes dorées, cette housse de velours, cette selle chevillée d'argent ? -- A vous-même, comme le cheval qui piaffe est à moi, comme cet autre cheval qui caracole est à Athos. -- Peste ! ce sont trois bêtes superbes. -- Je suis flatté qu'elles soient de votre goût. -- C'est donc le roi qui vous a fait ce cadeau-là ? -- A coup sûr, ce n'est point le cardinal, mais ne vous inquiétez pas d'où ils viennent, et songez seulement qu'un des trois est votre propriété. -- Je prends celui que tient le valet roux. -- A merveille ! -- Vive Dieu ! s'écria Aramis, voilà qui me fait passer le reste de ma douleur ; je monterais là-dessus avec trente balles dans le corps. Ah ! sur mon âme, les beaux étriers ! Holà ! Bazin, venez çà, et à l'instant même. " Bazin apparut, morne et languissant, sur le seuil de la porte. " Fourbissez mon épée, redressez mon feutre, brossez mon manteau, et chargez mes pistolets ! dit Aramis. -- Cette dernière recommandation est inutile, interrompit d'Artagnan : il y a des pistolets chargés dans vos fontes. " Bazin soupira. " Allons, maître Bazin, tranquillisez-vous, dit d'Artagnan ; on gagne le royaume des cieux dans toutes les conditions. -- Monsieur était déjà si bon théologien ! dit Bazin presque larmoyant ; il fût devenu évêque et peut-être cardinal. -- Eh bien, mon pauvre Bazin, voyons, réfléchis un peu ; à quoi sert d'être homme d'Eglise, je te prie ? on n'évite pas pour cela d'aller faire la guerre ; tu vois bien que le cardinal va faire la première campagne avec le pot en tête et la pertuisane au poing ; et M. de Nogaret de La Valette, qu'en dis-tu ? il est cardinal aussi ; demande à son laquais combien de fois il lui a fait de la charpie. -- Hélas ! soupira Bazin, je le sais, Monsieur, tout est bouleversé dans le monde aujourd'hui. " Pendant ce temps, les deux jeunes gens et le pauvre laquais étaient descendus. " Tiens-moi l'étrier, Bazin " , dit Aramis. Et Aramis s'élança en selle avec sa grâce et sa légèreté ordinaire ; mais après quelques voltes et quelques courbettes du noble animal, son cavalier ressentit des douleurs tellement insupportables, qu'il pâlit et chancela. D'Artagnan qui, dans la prévision de cet accident, ne l'avait pas perdu des yeux, s'élança vers lui, le retint dans ses bras et le conduisit à sa chambre. " C'est bien, mon cher Aramis, soignez-vous, dit-il, j'irai seul à la recherche d'Athos. -- Vous êtes un homme d'airain, lui dit Aramis. -- Non, j'ai du bonheur, voilà tout ; mais comment allez-vous vivre en m'attendant ? plus de thèse, plus de glose sur les doigts et les bénédictions, hein ? " Aramis sourit. " Je ferai des vers, dit-il. -- Oui, des vers parfumés à l'odeur du billet de la suivante de Mme de Chevreuse. Enseignez donc la prosodie à Bazin, cela le consolera. Quant au cheval, montez-le tous les jours un peu, et cela vous habituera aux manoeuvres. |
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-- Oh ! pour cela, soyez tranquille, dit Aramis, vous me retrouverez prêt à vous suivre. " Ils se dirent adieu et, dix minutes après, d'Artagnan, après avoir recommandé son ami à Bazin et à l'hôtesse, trottait dans la direction d'Amiens. Comment allait-il retrouver Athos, et même le retrouverait-il ? La position dans laquelle il l'avait laissé était critique ; il pouvait bien avoir succombé. Cette idée, en assombrissant son front, lui arracha quelques soupirs et lui fit formuler tout bas quelques serments de vengeance. De tous ses amis, Athos était le plus âgé, et partant le moins rapproché en apparence de ses goûts et de ses sympathies. Cependant il avait pour ce gentilhomme une préférence marquée. L'air noble et distingué d'Athos, ces éclairs de grandeur qui jaillissaient de temps en temps de l'ombre où il se tenait volontairement enfermé, cette inaltérable égalité d'humeur qui en faisait le plus facile compagnon de la terre, cette gaieté forcée et mordante, cette bravoure qu'on eût appelée aveugle si elle n'eût été le résultat du plus rare sang- froid, tant de qualités attiraient plus que l'estime, plus que l'amitié de d'Artagnan, elles attiraient son admiration. En effet, considéré même auprès de M. de Tréville, l'élégant et noble courtisan, Athos, dans ses jours de belle humeur, pouvait soutenir avantageusement la comparaison ; il était de taille moyenne, mais cette taille était si admirablement prise et si bien proportionnée, que, plus d'une fois, dans ses luttes avec Porthos, il avait fait plier le géant dont la force physique était devenue proverbiale parmi les mousquetaires ; sa tête, aux yeux perçants, au nez droit, au menton dessiné comme celui de Brutus, avait un caractère indéfinissable de grandeur et de grâce ; ses mains, dont il ne prenait aucun soin, faisaient le désespoir d'Aramis, qui cultivait les siennes à grand renfort de pâte d'amandes et d'huile parfumée ; le son de sa voix était pénétrant et mélodieux tout à la fois, et puis, ce qu'il y avait d'indéfinissable dans Athos, qui se faisait toujours obscur et petit, c'était cette science délicate du monde et des usages de la plus brillante société, cette habitude de bonne maison qui perçait comme à son insu dans ses moindres actions. S'agissait-il d'un repas, Athos l'ordonnait mieux qu'aucun homme du monde, plaçant chaque convive à la place et au rang que lui avaient faits ses ancêtres ou qu'il s'était faits lui-même. S'agissait-il de science héraldique, Athos connaissait toutes les familles nobles du royaume, leur généalogie, leurs alliances, leurs armes et l'origine de leurs armes. L'étiquette n'avait pas de minuties qui lui fussent étrangères, il savait quels étaient les droits des grands propriétaires, il connaissait à fond la vénerie et la fauconnerie, et un jour il avait, en causant de ce grand art, étonné le roi Louis XIII lui-même, qui cependant y était passé maître. Comme tous les grands seigneurs de cette époque, il montait à cheval et faisait des armes dans la perfection. Il y a plus : son éducation avait été si peu négligée, même sous le rapport des études scolastiques, si rares à cette époque chez les gentilshommes, qu'il souriait aux bribes de latin que détachait Aramis, et qu'avait l'air de comprendre Porthos ; deux ou trois fois même, au grand étonnement de ses amis, il lui était arrivé lorsque Aramis laissait échapper quelque erreur de rudiment, de remettre un verbe à son temps et un nom à son cas. En outre, sa probité était inattaquable, dans ce siècle où les hommes de guerre transigeaient si facilement avec leur religion et leur conscience, les amants avec la délicatesse rigoureuse de nos jours, et les pauvres avec le septième commandement de Dieu. C'était donc un homme fort extraordinaire qu'Athos. Et cependant, on voyait cette nature si distinguée, cette créature si belle, cette essence si fine, tourner insensiblement vers la vie matérielle, comme les vieillards tournent vers l'imbécillité physique et morale. Athos, dans ses heures de privation, et ces heures étaient fréquentes, s'éteignait dans toute sa partie lumineuse, et son côté brillant disparaissait comme dans une profonde nuit. Alors, le demi-dieu évanoui, il restait à peine un homme. La tête basse, l'oeil terne, la parole lourde et pénible, Athos regardait pendant de longues heures soit sa bouteille et son verre, soit Grimaud, qui, habitué à lui obéir par signes, lisait dans le regard atone de son maître jusqu'à son moindre désir, qu'il satisfaisait aussitôt. La réunion des quatre amis avait-elle lieu dans un de ces moments-là, un mot, échappé avec un violent effort, était tout le contingent qu'Athos fournissait à la conversation. En échange, Athos à lui seul buvait comme quatre, et cela sans qu'il y parût autrement que par un froncement de sourcil plus indiqué et par une tristesse plus profonde. D'Artagnan, dont nous connaissons l'esprit investigateur et pénétrant, n'avait, quelque intérêt qu'il eût à satisfaire sa curiosité sur ce sujet, pu encore assigner aucune cause à ce marasme, ni en noter les occurrences. Jamais Athos ne recevait de lettres, jamais Athos ne faisait aucune démarche qui ne fût connue de tous ses amis. On ne pouvait dire que ce fût le vin qui lui donnât cette tristesse, car au contraire il ne buvait que pour combattre cette tristesse, que ce remède, comme nous l'avons dit, rendait plus sombre encore. On ne pouvait attribuer cet excès d'humeur noire au jeu, car, au contraire de Porthos, qui accompagnait de ses chants ou de ses jurons toutes les variations de la chance, Athos, lorsqu'il avait gagné, demeurait aussi impassible que lorsqu'il avait perdu. On l'avait vu, au cercle des mousquetaires, gagner un soir trois mille pistoles, les perdre jusqu'au ceinturon brodé d'or des jours de gala ; regagner tout cela, plus cent louis, sans que son beau sourcil noir eût haussé ou baissé d'une demi-ligne, sans que ses mains eussent perdu leur nuance nacrée, sans que sa conversation, qui était agréable ce soir-là, eût cessé d'être calme et agréable. Ce n'était pas non plus, comme chez nos voisins les Anglais, une influence atmosphérique qui assombrissait son visage, car cette tristesse devenait plus intense en général vers les beaux jours de l'année ; juin et juillet étaient les mois terribles d'Athos. Pour le présent, il n'avait pas de chagrin, il haussait les épaules quand on lui parlait de l'avenir ; son secret était donc dans le passé, comme on l'avait dit vaguement à d'Artagnan. Cette teinte mystérieuse répandue sur toute sa personne rendait encore plus intéressant l'homme dont jamais les yeux ni la bouche, dans l'ivresse la plus complète, n'avaient rien révélé, quelle que fût l'adresse des questions dirigées contre lui. " Eh bien, pensait d'Artagnan, le pauvre Athos est peut-être mort à cette heure, et mort par ma faute, car c'est moi qui l'ai entraîné dans cette affaire, dont il ignorait l'origine, dont il ignorera le résultat et dont il ne devait tirer aucun profit. -- Sans compter, Monsieur, répondait Planchet, que nous lui devons probablement la vie. Vous rappelez-vous comme il a crié : " Au large, d'Artagnan ! je suis pris. " Et après avoir déchargé ses deux pistolets, quel bruit terrible il faisait avec son épée ! On eût dit vingt hommes, ou plutôt vingt diables enragés ! " Et ces mots redoublaient l'ardeur de d'Artagnan, qui excitait son cheval, lequel n'ayant pas besoin d'être excité emportait son cavalier au galop. Vers onze heures du matin, on aperçut Amiens ; à onze heures et demie, on était à la porte de l'auberge maudite. D'Artagnan avait souvent médité contre l'hôte perfide une de ces bonnes vengeances qui consolent, rien qu'en espérance. Il entra donc dans l'hôtellerie, le feutre sur les yeux, la main gauche sur le pommeau de l'épée et faisant siffler sa cravache de la main droite. " Me reconnaissez-vous ? dit-il à l'hôte, qui s'avançait pour le saluer. -- Je n'ai pas cet honneur, Monseigneur, répondit celui-ci les yeux encore éblouis du brillant équipage avec lequel d'Artagnan se présentait. -- Ah ! vous ne me connaissez pas ! -- Non, Monseigneur. -- Eh bien, deux mots vont vous rendre la mémoire. Qu'avez-vous fait de ce gentilhomme à qui vous eûtes l'audace, voici quinze jours passés à peu près, d'intenter une accusation de fausse monnaie ? " L'hôte pâlit, car d'Artagnan avait pris l'attitude la plus menaçante, et Planchet se modelait sur son maître. " Ah ! Monseigneur, ne m'en parlez pas, s'écria l'hôte de son ton de voix le plus larmoyant ; ah ! Seigneur, combien j'ai payé cette faute ! Ah ! malheureux que je suis ! -- Ce gentilhomme, vous dis-je, qu'est-il devenu ? -- Daignez m'écouter, Monseigneur, et soyez clément. Voyons, asseyez-vous, par grâce ! " D'Artagnan, muet de colère et d'inquiétude, s'assit, menaçant comme un juge. Planchet s'adossa fièrement à son fauteuil. " Voici l'histoire, Monseigneur, reprit l'hôte tout tremblant, car je vous reconnais à cette heure ; c'est vous qui êtes parti quand j'eus ce malheureux démêlé avec ce gentilhomme dont vous parlez. -- Oui, c'est moi ; ainsi vous voyez bien que vous n'avez pas de grâce à attendre si vous ne dites pas toute la vérité. -- Aussi veuillez m'écouter, et vous la saurez tout entière. -- J'écoute. -- J'avais été prévenu par les autorités qu'un faux-monnayeur célèbre arriverait à mon auberge avec plusieurs de ses compagnons, tous déguisés sous le costume de gardes ou de mousquetaires. Vos chevaux, vos laquais, votre figure, Messeigneurs, tout m'avait été dépeint. -- Après, après ? dit d'Artagnan, qui reconnut bien vite d'où venait le signalement si exactement donné. -- Je pris donc, d'après les ordres de l'autorité, qui m'envoya un renfort de six hommes, telles mesures que je crus urgentes afin de m'assurer de la personne des prétendus faux-monnayeurs. -- Encore ! dit d'Artagnan, à qui ce mot de faux-monnayeur échauffait terriblement les oreilles. -- Pardonnez-moi, Monseigneur, de dire de telles choses, mais elles sont justement mon excuse. L'autorité m'avait fait peur, et vous savez qu'un aubergiste doit ménager l'autorité. -- Mais encore une fois, ce gentilhomme, où est-il ? qu'est-il devenu ? Est-il mort ? est-il vivant ? -- Patience, Monseigneur, nous y voici. Il arriva donc ce que vous savez, et dont votre départ précipité, ajouta l'hôte avec une finesse qui n'échappa point à d'Artagnan, semblait autoriser l'issue. Ce gentilhomme votre ami se défendit en désespéré. Son valet, qui, par un malheur imprévu, avait cherché querelle aux gens de l'autorité, déguisés en garçons d'écurie... -- Ah ! misérable ! s'écria d'Artagnan, vous étiez tous d'accord, et je ne sais à quoi tient que je ne vous extermine tous ! -- Hélas ! non, Monseigneur, nous n'étions pas tous d'accord, et vous l'allez bien voir. Monsieur votre ami (pardon de ne point l'appeler par le nom honorable qu'il porte sans doute, mais nous ignorons ce nom), Monsieur votre ami, après avoir mis hors de combat deux hommes de ses deux coups de pistolet, battit en retraite en se défendant avec son épée dont il estropia encore un de mes hommes, et d'un coup du plat de laquelle il m'étourdit. -- Mais, bourreau, finiras-tu ? dit d'Artagnan. Athos, que devient Athos ? -- En battant en retraite, comme j'ai dit à Monseigneur, il trouva derrière lui l'escalier de la cave, et comme la porte était ouverte, il tira la clef à lui et se barricada en dedans. Comme on était sûr de le retrouver là, on le laissa libre. -- Oui, dit d'Artagnan, on ne tenait pas tout à fait à le tuer, on ne cherchait qu'à l'emprisonner. -- Juste Dieu ! à l'emprisonner, Monseigneur ? il s'emprisonna bien lui- même, je vous le jure. D'abord il avait fait de rude besogne, un homme était tué sur le coup, et deux autres étaient blessés grièvement. Le mort et les deux blessés furent emportés par leurs camarades, et jamais je n'ai plus entendu parler ni des uns, ni des autres. Moi-même, quand je repris mes sens, j'allai trouver M. le gouverneur, auquel je racontai tout ce qui s'était passé, et auquel je demandai ce que je devais faire du prisonnier. Mais M. le gouverneur eut l'air de tomber des nues ; il me dit qu'il ignorait complètement ce que je voulais dire, que les ordres qui m'étaient parvenus n'émanaient pas de lui, et que si j'avais le malheur de dire à qui que ce fût qu'il était pour quelque chose dans toute cette échauffourée, il me ferait pendre. Il paraît que je m'étais trompé, Monsieur, que j'avais arrêté l'un pour l'autre, et que celui qu'on devait arrêter était sauvé. -- Mais Athos ? s'écria d'Artagnan, dont l'impatience se doublait de l'abandon où l'autorité laissait la chose ; Athos, qu'est-il devenu ? -- Comme j'avais hâte de réparer mes torts envers le prisonnier, reprit l'aubergiste, je m'acheminai vers la cave afin de lui rendre sa liberté. Ah ! Monsieur, ce n'était plus un homme, c'était un diable. A cette proposition de liberté, il déclara que c'était un piège qu'on lui tendait et qu'avant de sortir il entendait imposer ses conditions. Je lui dis bien humblement, car je ne me dissimulais pas la mauvaise position où je m'étais mis en portant la main sur un mousquetaire de Sa Majesté, je lui dis que j'étais prêt à me soumettre à ses conditions. " -- D'abord, dit-il, je veux qu'on me rende mon valet tout armé. " |
| " On s'empressa d'obéir à cet ordre ; car vous comprenez bien, Monsieur, que nous étions disposés à faire tout ce que voudrait votre ami. M. Grimaud (il a dit ce nom, celui-là, quoiqu'il ne parle pas beaucoup), M. Grimaud fut donc descendu à la cave, tout blessé qu'il était ; alors, son maître l'ayant reçu, rebarricada la porte et nous ordonna de rester dans notre boutique.
-- Mais enfin, s'écria d'Artagnan, où est-il ? où est Athos ? -- Dans la cave, Monsieur. -- Comment, malheureux, vous le retenez dans la cave depuis ce temps-là ? -- Bonté divine ! Non, Monsieur. Nous, le retenir dans la cave ! Vous ne savez donc pas ce qu'il y fait, dans la cave ! Ah ! si vous pouviez l'en faire sortir, Monsieur, je vous en serais reconnaissant toute ma vie, vous adorerais comme mon patron. -- Alors il est là, je le retrouverai là ? -- Sans doute, Monsieur, il s'est obstiné à y rester. Tous les jours, on lui passe par le soupirail du pain au bout d'une fourche, et de la viande quand il en demande ; mais, hélas ! ce n'est pas de pain et de viande qu'il fait la plus grande consommation. Une fois, j'ai essayé de descendre avec deux de mes garçons, mais il est entré dans une terrible fureur. J'ai entendu le bruit de ses pistolets qu'il armait et de son mousqueton qu'armait son domestique. Puis, comme nous leur demandions quelles étaient leurs intentions, le maître a répondu qu'ils avaient quarante coups à tirer lui et son laquais, et qu'ils les tireraient jusqu'au dernier plutôt que de permettre qu'un seul de nous mît le pied dans la cave. Alors, Monsieur, j'ai été me plaindre au gouverneur, lequel m'a répondu que je n'avais que ce que je méritais, et que cela m'apprendrait à insulter les honorables seigneurs qui prenaient gîte chez moi. -- De sorte que, depuis ce temps ?... reprit d'Artagnan ne pouvant s'empêcher de rire de la figure piteuse de son hôte. -- De sorte que, depuis ce temps, Monsieur, continua celui-ci, nous menons la vie la plus triste qui se puisse voir ; car, Monsieur, il faut que vous sachiez que toutes nos provisions sont dans la cave ; il y a notre vin en bouteilles et notre vin en pièce, la bière, l'huile et les épices, le lard et les saucissons ; et comme il nous est défendu d'y descendre, nous sommes forcés de refuser le boire et le manger aux voyageurs qui nous arrivent, de sorte que tous les jours notre hôtellerie se perd. Encore une semaine avec votre ami dans ma cave, et nous sommes ruinés. -- Et ce sera justice, drôle. Ne voyait-on pas bien, à notre mine, que nous étions gens de qualité et non faussaires, dites ? -- Oui, Monsieur, oui, vous avez raison, dit l'hôte. Mais tenez, tenez, le voilà qui s'emporte. -- Sans doute qu'on l'aura troublé, dit d'Artagnan. -- Mais il faut bien qu'on le trouble, s'écria l'hôte ; il vient de nous arriver deux gentilshommes anglais. -- Eh bien ? -- Eh bien, les Anglais aiment le bon vin, comme vous savez, Monsieur ; ceux-ci ont demandé du meilleur. Ma femme alors aura sollicité de M. Athos la permission d'entrer pour satisfaire ces Messieurs ; et il aura refusé comme de coutume. Ah ! bonté divine ! voilà le sabbat qui redouble ! " D'Artagnan, en effet, entendit mener un grand bruit du côté de la cave ; il se leva et, précédé de l'hôte qui se tordait les mains, et suivi de Planchet qui tenait son mousqueton tout armé, il s'approcha du lieu de la scène. Les deux gentilshommes étaient exaspérés, ils avaient fait une longue course et mouraient de faim et de soif. " Mais c'est une tyrannie, s'écriaient-ils en très bon français, quoique avec un accent étranger, que ce maître fou ne veuille pas laisser à ces bonnes gens l'usage de leur vin. Çà, nous allons enfoncer la porte, et s'il est trop enragé, eh bien ! nous le tuerons. -- Tout beau, Messieurs ! dit d'Artagnan en tirant ses pistolets de sa ceinture ; vous ne tuerez personne, s'il vous plaît. -- Bon, bon, disait derrière la porte la voix calme d'Athos, qu'on les laisse un peu entrer, ces mangeurs de petits enfants, et nous allons voir. " Tout braves qu'ils paraissaient être, les deux gentilshommes anglais se regardèrent en hésitant ; on eût dit qu'il y avait dans cette cave un de ces ogres faméliques, gigantesques héros des légendes populaires, et dont nul ne force impunément la caverne. Il y eut un moment de silence ; mais enfin les deux Anglais eurent honte de reculer, et le plus hargneux des deux descendit les cinq ou six marches dont se composait l'escalier et donna dans la porte un coup de pied à fendre une muraille. " Planchet, dit d'Artagnan en armant ses pistolets, je me charge de celui qui est en haut, charge-toi de celui qui est en bas. Ah ! Messieurs ! vous voulez de la bataille ! eh bien ! on va vous en donner ! -- Mon Dieu, s'écria la voix creuse d'Athos, j'entends d'Artagnan, ce me semble. -- En effet, dit d'Artagnan en haussant la voix à son tour, c'est moi- même, mon ami. -- Ah ! bon ! alors, dit Athos, nous allons les travailler, ces enfonceurs de portes. " Les gentilshommes avaient mis l'épée à la main, mais ils se trouvaient pris entre deux feux ; ils hésitèrent un instant encore ; mais, comme la première fois, l'orgueil l'emporta, et un second coup de pied fit craquer la porte dans toute sa hauteur. " Range-toi, d'Artagnan, range-toi, cria Athos, range-toi, je vais tirer. -- Messieurs, dit d'Artagnan, que la réflexion n'abandonnait jamais, Messieurs, songez-y ! De la patience, Athos. Vous vous engagez là dans une mauvaise affaire, et vous allez être criblés. Voici mon valet et moi qui vous lâcherons trois coups de feu, autant vous arriveront de la cave ; puis nous aurons encore nos épées, dont, je vous assure, mon ami et moi nous jouons passablement. Laissez-moi faire vos affaires et les miennes. Tout à l'heure vous aurez à boire, je vous en donne ma parole. -- S'il en reste " , grogna la voix railleuse d'Athos. L'hôtelier sentit une sueur froide couler le long de son échine. " Comment, s'il en reste ! murmura-t-il. -- Que diable ! il en restera, reprit d'Artagnan ; soyez donc tranquille, à eux deux ils n'auront pas bu toute la cave. Messieurs, remettez vos épées au fourreau. -- Eh bien, vous, remettez vos pistolets à votre ceinture. -- Volontiers. " Et d'Artagnan donna l'exemple. Puis, se retournant vers Planchet, il lui fit signe de désarmer son mousqueton. Les Anglais, convaincus, remirent en grommelant leurs épées au fourreau. On leur raconta l'histoire de l'emprisonnement d'Athos. Et comme ils étaient bons gentilshommes, ils donnèrent tort à l'hôtelier. " Maintenant, Messieurs, dit d'Artagnan, remontez chez vous, et, dans dix minutes, je vous réponds qu'on vous y portera tout ce que vous pourrez désirer. " Les Anglais saluèrent et sortirent. " Maintenant que je suis seul, mon cher Athos, dit d'Artagnan, ouvrez-moi la porte, je vous en prie. -- A l'instant même " , dit Athos. Alors on entendit un grand bruit de fagots entrechoqués et de poutres gémissantes : c'étaient les contrescarpes et les bastions d'Athos, que l'assiégé démolissait lui-même. Un instant après, la porte s'ébranla, et l'on vit paraître la tête pâle d'Athos qui, d'un coup d'oeil rapide, explorait les environs. D'Artagnan se jeta à son cou et l'embrassa tendrement ; puis il voulut l'entraîner hors de ce séjour humide, alors il s'aperçut qu'Athos chancelait. " Vous êtes blessé ? lui dit-il. -- Moi ! pas le moins du monde ; je suis ivre mort, voilà tout, et jamais homme n'a mieux fait ce qu'il fallait pour cela. Vive Dieu ! mon hôte, il faut que j'en aie bu au moins pour ma part cent cinquante bouteilles. -- Miséricorde ! s'écria l'hôte, si le valet en a bu la moitié du maître seulement, je suis ruiné. -- Grimaud est un laquais de bonne maison, qui ne se serait pas permis le même ordinaire que moi ; il a bu à la pièce seulement ; tenez, je crois qu'il a oublié de remettre le fosset. Entendez-vous ? cela coule. " D'Artagnan partit d'un éclat de rire qui changea le frisson de l'hôte en fièvre chaude. En même temps, Grimaud parut à son tour derrière son maître, le mousqueton sur l'épaule, la tête tremblante, comme ces satyres ivres des tableaux de Rubens. Il était arrosé par-devant et par-derrière d'une liqueur grasse que l'hôte reconnut pour être sa meilleure huile d'olive. Le cortège traversa la grande salle et alla s'installer dans la meilleure chambre de l'auberge, que d'Artagnan occupa d'autorité. |
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Pendant ce temps, l'hôte et sa femme se précipitèrent avec des lampes dans la cave, qui leur avait été si longtemps interdite et où un affreux spectacle les attendait. Au-delà des fortifications auxquelles Athos avait fait brèche pour sortir et qui se composaient de fagots, de planches et de futailles vides entassées selon toutes les règles de l'art stratégique, on voyait çà et là, nageant dans les mares d'huile et de vin, les ossements de tous les jambons mangés, tandis qu'un amas de bouteilles cassées jonchait tout l'angle gauche de la cave et qu'un tonneau, dont le robinet était resté ouvert, perdait par cette ouverture les dernières gouttes de son sang. L'image de la dévastation et de la mort, comme dit le poète de l'Antiquité, régnait là comme sur un champ de bataille. Sur cinquante saucissons, pendus aux solives, dix restaient à peine. Alors les hurlements de l'hôte et de l'hôtesse percèrent la voûte de la cave, d'Artagnan lui-même en fut ému. Athos ne tourna pas même la tête. Mais à la douleur succéda la rage. L'hôte s'arma d'une broche et, dans son désespoir, s'élança dans la chambre où les deux amis s'étaient retirés. " Du vin ! dit Athos en apercevant l'hôte. -- Du vin ! s'écria l'hôte stupéfait, du vin ! mais vous m'en avez bu pour plus de cent pistoles ; mais je suis un homme ruiné, perdu, anéanti ! -- Bah ! dit Athos, nous sommes constamment restés sur notre soif. -- Si vous vous étiez contentés de boire, encore ; mais vous avez cassé toutes les bouteilles. -- Vous m'avez poussé sur un tas qui a dégringolé. C'est votre faute. -- Toute mon huile est perdue ! -- L'huile est un baume souverain pour les blessures, et il fallait bien que ce pauvre Grimaud pansât celles que vous lui avez faites. -- Tous mes saucissons rongés ! -- Il y a énormément de rats dans cette cave. -- Vous allez me payer tout cela, cria l'hôte exaspéré. -- Triple drôle ! " dit Athos en se soulevant. Mais il retomba aussitôt ; il venait de donner la mesure de ses forces. D'Artagnan vint à son secours en levant sa cravache. L'hôte recula d'un pas et se mit à fondre en larmes. " Cela vous apprendra ! dit d'Artagnan, à traiter d'une façon plus courtoise les hôtes que Dieu vous envoie. -- Dieu... , dites le diable ! -- Mon cher ami, dit d'Artagnan, si vous nous rompez encore les oreilles, nous allons nous renfermer tous les quatre dans votre cave, et nous verrons si véritablement le dégât est aussi grand que vous le dites. -- Eh bien, oui, Messieurs, dit l'hôte, j'ai tort, je l'avoue ; mais à tout péché miséricorde ; vous êtes des seigneurs et je suis un pauvre aubergiste, vous aurez pitié de moi. -- Ah ! si tu parles comme cela, dit Athos, tu vas me fendre le coeur, et les larmes vont couler de mes yeux comme le vin coulait de tes futailles. On n'est pas si diable qu'on en a l'air. Voyons, viens ici et causons. " L'hôte s'approcha avec inquiétude. " Viens, te dis-je, et n'aie pas peur, continua Athos. Au moment où j'allais te payer, j'avais posé ma bourse sur la table. -- Oui, Monseigneur. -- Cette bourse contenait soixante pistoles, où est-elle ? -- Déposée au greffe, Monseigneur : on avait dit que c'était de la fausse monnaie. -- Eh bien, fais-toi rendre ma bourse, et garde les soixante pistoles. -- Mais Monseigneur sait bien que le greffe ne lâche pas ce qu'il tient. Si c'était de la fausse monnaie, il y aurait encore de l'espoir ; mais malheureusement ce sont de bonnes pièces. -- Arrange-toi avec lui, mon brave homme, cela ne me regarde pas, d'autant plus qu'il ne me reste pas une livre. -- Voyons, dit d'Artagnan, l'ancien cheval d'Athos, où est-il ? -- A l'écurie. -- Combien vaut-il ? -- Cinquante pistoles tout au plus. -- Il en vaut quatre-vingts ; prends-le, et que tout soit dit. -- Comment ! tu vends mon cheval, dit Athos, tu vends mon Bajazet ? et sur quoi ferai-je la campagne ? sur Grimaud ? -- Je t'en amène un autre, dit d'Artagnan. -- Un autre ? -- Et magnifique ! s'écria l'hôte. -- Alors, s'il y en a un autre plus beau et plus jeune, prends le vieux, et à boire ! -- Duquel ? demanda l'hôte tout à fait rasséréné. -- De celui qui est au fond, près des lattes ; il en reste encore vingt-cinq bouteilles, toutes les autres ont été cassées dans ma chute. Montez-en six. -- Mais c'est un foudre que cet homme ! dit l'hôte à part lui ; s'il reste seulement quinze jours ici, et qu'il paie ce qu'il boira, je rétablirai mes affaires. -- Et n'oublie pas, continua d'Artagnan, de monter quatre bouteilles du pareil aux deux seigneurs anglais. -- Maintenant, dit Athos, en attendant qu'on nous apporte du vin, conte-moi, d'Artagnan, ce que sont devenus les autres ; voyons. " D'Artagnan lui raconta comment il avait trouvé Porthos dans son lit avec une foulure, et Aramis à une table entre les deux théologiens. Comme il achevait, l'hôte rentra avec les bouteilles demandées et un jambon qui, heureusement pour lui, était resté hors de la cave. " C'est bien, dit Athos en remplissant son verre et celui de d'Artagnan, voilà pour Porthos et pour Aramis ; mais vous, mon ami, qu'avez-vous et que vous est-il arrivé personnellement ? Je vous trouve un air sinistre. -- Hélas ! dit d'Artagnan, c'est que je suis le plus malheureux de nous tous, moi ! -- Toi malheureux, d'Artagnan ! dit Athos. Voyons, comment es-tu malheureux ? Dis-moi cela. -- Plus tard, dit d'Artagnan. |
| -- Plus tard ! et pourquoi plus tard ? parce que tu crois que je suis ivre, d'Artagnan ? Retiens bien ceci : je n'ai jamais les idées plus nettes que dans le vin. Parle donc, je suis tout oreilles. "
D'Artagnan raconta son aventure avec Mme Bonacieux. Athos l'écouta sans sourciller ; puis, lorsqu'il eut fini : " Misères que tout cela, dit Athos, misères ! " C'était le mot d'Athos. " Vous dites toujours misères ! mon cher Athos, dit d'Artagnan ; cela vous sied bien mal, à vous qui n'avez jamais aimé. " L'oeil mort d'Athos s'enflamma soudain ; mais ce ne fut qu'un éclair, il redevint terne et vague comme auparavant. " C'est vrai, dit-il tranquillement, je n'ai jamais aimé, moi. -- Vous voyez bien alors, coeur de pierre, dit d'Artagnan, que vous avez tort d'être dur pour nous autres coeurs tendres. -- Coeurs tendres, coeurs percés, dit Athos. -- Que dites-vous ? -- Je dis que l'amour est une loterie où celui qui gagne, gagne la mort ! Vous êtes bien heureux d'avoir perdu, croyez-moi, mon cher d'Artagnan. Et si j'ai un conseil à vous donner, c'est de perdre toujours. -- Elle avait l'air de si bien m'aimer ! -- Elle en avait l'air. -- Oh ! elle m'aimait. -- Enfant ! il n'y a pas un homme qui n'ait cru comme vous que sa maîtresse l'aimait, et il n'y a pas un homme qui n'ait été trompé par sa maîtresse. -- Excepté vous, Athos, qui n'en avez jamais eu. -- C'est vrai, dit Athos après un moment de silence, je n'en ai jamais eu, moi. Buvons ! -- Mais alors, philosophe que vous êtes, dit d'Artagnan, instruisez-moi, soutenez-moi ; j'ai besoin de savoir et d'être consolé. -- Consolé de quoi ? -- De mon malheur. -- Votre malheur fait rire, dit Athos en haussant les épaules ; je serais curieux de savoir ce que vous diriez si je vous racontais une histoire d'amour. -- Arrivée à vous ? -- Ou à un de mes amis, qu'importe ! -- Dites, Athos, dites. -- Buvons, nous ferons mieux. -- Buvez et racontez. -- Au fait, cela se peut, dit Athos en vidant et remplissant son verre, les deux choses vont à merveille ensemble. -- J'écoute " , dit d'Artagnan. Athos se recueillit, et, à mesure qu'il se recueillait, d'Artagnan le voyait pâlir : ; il en était à cette période de l'ivresse où les buveurs vulgaires tombent et dorment. Lui, il rêvait tout haut sans dormir. Ce somnambulisme de l'ivresse avait quelque chose d'effrayant. " Vous le voulez absolument ? demanda-t-il. -- Je vous en prie, dit d'Artagnan. -- Qu'il soit fait donc comme vous le désirez. Un de mes amis, un de mes amis, entendez-vous bien ! pas moi, dit Athos en s'interrompant avec un sourire sombre ; un des comtes de ma province, c'est-à-dire du Berry, noble comme un Dandolo ou un Montmorency, devint amoureux à vingt-cinq ans d'une jeune fille de seize, belle comme les amours. A travers la naïveté de son âge perçait un esprit ardent, un esprit non pas de femme, mais de poète ; elle ne plaisait pas, elle enivrait ; elle vivait dans un petit bourg, près de son frère qui était curé. Tous deux étaient arrivés dans le pays : ils venaient on ne savait d'où ; mais en la voyant si belle et en voyant son frère si pieux, on ne songeait pas à leur demander d'où ils venaient. Du reste, on les disait de bonne extraction. Mon ami, qui était le seigneur du pays, aurait pu la séduire ou la prendre de force, à son gré, il était le maître ; qui serait venu à l'aide de deux étrangers, de deux inconnus ? Malheureusement il était honnête homme, il l'épousa. Le sot, le niais, l'imbécile ! -- Mais pourquoi cela, puisqu'il l'aimait ? demanda d'Artagnan. -- Attendez donc, dit Athos. Il l'emmena dans son château, et en fit la première dame de sa province ; et il faut lui rendre justice, elle tenait parfaitement son rang. -- Eh bien ? demanda d'Artagnan. -- Eh bien, un jour qu'elle était à la chasse avec son mari, continua Athos à voix basse et en parlant fort vite, elle tomba de cheval et s'évanouit ; le comte s'élança à son secours, et comme elle étouffait dans ses habits, il les fendit avec son poignard et lui découvrit l'épaule. Devinez ce qu'elle avait sur l'épaule, d'Artagnan ? dit Athos avec un grand éclat de rire. -- Puis-je le savoir ? demanda d'Artagnan. -- Une fleur de lys, dit Athos. Elle était marquée ! " Et Athos vida d'un seul trait le verre qu'il tenait à la main. " Horreur ! s'écria d'Artagnan, que me dites-vous là ? -- La vérité. Mon cher, l'ange était un démon. La pauvre fille avait volé. -- Et que fit le comte ? -- Le comte était un grand seigneur, il avait sur ses terres droit de justice basse et haute : il acheva de déchirer les habits de la comtesse, il lui lia les mains derrière le dos et la pendit à un arbre. -- Ciel ! Athos ! un meurtre ! s'écria d'Artagnan. -- Oui, un meurtre, pas davantage, dit Athos pâle comme la mort. Mais on me laisse manquer de vin, ce me semble. " Et Athos saisit au goulot la dernière bouteille qui restait, l'approcha de sa bouche et la vida d'un seul trait, comme il eût fait d'un verre ordinaire. Puis il laissa tomber sa tête sur ses deux mains ; d'Artagnan demeura devant lui, saisi d'épouvante. " Cela m'a guéri des femmes belles, poétiques et amoureuses, dit Athos en se relevant et sans songer à continuer l'apologue du comte. Dieu vous en accorde autant ! Buvons ! -- Ainsi elle est morte ? balbutia d'Artagnan. -- Parbleu ! dit Athos. Mais tendez votre verre. Du jambon, drôle, cria Athos, nous ne pouvons plus boire ! |
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-- Et son frère ? ajouta timidement d'Artagnan. -- Son frère ? reprit Athos. -- Oui, le prêtre ? -- Ah ! je m'en informai pour le faire pendre à son tour ; mais il avait pris les devants, il avait quitté sa cure depuis la veille. -- A-t-on su au moins ce que c'était que ce misérable ? -- C'était sans doute le premier amant et le complice de la belle, un digne homme qui avait fait semblant d'être curé peut-être pour marier sa maîtresse et lui assurer un sort. Il aura été écartelé, je l'espère. -- Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! fit d'Artagnan, tout étourdi de cette horrible aventure. -- Mangez donc de ce jambon, d'Artagnan, il est exquis, dit Athos en coupant une tranche qu'il mit sur l'assiette du jeune homme. Quel malheur qu'il n'y en ait pas eu seulement quatre comme celui-là dans la cave ! j'aurais bu cinquante bouteilles de plus. " D'Artagnan ne pouvait plus supporter cette conversation, qui l'eût rendu fou ; il laissa tomber sa tête sur ses deux mains et fit semblant de s'endormir. " Les jeunes gens ne savent plus boire, dit Athos en le regardant en pitié, et pourtant celui-là est des meilleurs... " ------------------------------------------------------------------------ Chapitre XXVIII. RETOUR. ------------------------------------------------------------------------ D'Artagnan était resté étourdi de la terrible confidence d'Athos ; cependant bien des choses lui paraissaient encore obscures dans cette demi-révélation ; d'abord elle avait été faite par un homme tout à fait ivre à un homme qui l'était à moitié et cependant, malgré ce vague que fait monter au cerveau la fumée de deux ou trois bouteilles de bourgogne, d'Artagnan, en se réveillant le lendemain matin, avait chaque parole d'Athos aussi présente à son esprit que si, à mesure qu'elles étaient tombées de sa bouche, elles s'étaient imprimées dans son esprit. Tout ce doute ne lui donna qu'un plus vif désir d'arriver à une certitude, et il passa chez son ami avec l'intention bien arrêtée de renouer sa conversation de la veille ; mais il trouva Athos de sens tout à fait rassis, c'est-à-dire le plus fin et le plus impénétrable des hommes. Au reste, le mousquetaire, après avoir échangé avec lui une poignée de main, alla le premier au-devant de sa pensée. " J'étais bien ivre hier, mon cher d'Artagnan, dit-il, j'ai senti cela ce matin à ma langue, qui était encore fort épaisse, et à mon pouls qui était encore fort agité, je parie que j'ai dit mille extravagances. " Et, en disant ces mots, il regarda son ami avec une fixité qui l'embarrassa. " Mais non pas, répliqua d'Artagnan, et, si je me le rappelle bien, vous n'avez rien dit que de fort ordinaire. -- Ah ! vous m'étonnez ! Je croyais vous avoir raconté une histoire des plus lamentables. " Et il regardait le jeune homme comme s'il eût voulu lire au plus profond de son coeur. " Ma foi ! dit d'Artagnan, il paraît que j'étais encore plus ivre que vous, puisque je ne me souviens de rien. " Athos ne se paya point de cette parole, et il reprit : " Vous n'êtes pas sans avoir remarqué, mon cher ami, que chacun a son genre d'ivresse, triste ou gaie ; moi j'ai l'ivresse triste, et, quand une fois je suis gris, ma manière est de raconter toutes les histoires lugubres que ma sotte nourrice m'a inculquées dans le cerveau. C'est mon défaut ; défaut capital, j'en conviens ; mais, à cela près, je suis bon buveur. " Athos disait cela d'une façon si naturelle, que d'Artagnan fut ébranlé dans sa conviction. " Oh ! c'est donc cela, en effet, reprit le jeune homme en essayant de ressaisir la vérité, c'est donc cela que je me souviens, comme, au reste, on se souvient d'un rêve, que nous avons parlé de pendus. -- Ah ! vous voyez bien, dit Athos en pâlissant et cependant en essayant de rire, j'en étais sûr, les pendus sont mon cauchemar, à moi. -- Oui, oui, reprit d'Artagnan, et voilà la mémoire qui me revient ; oui, il s'agissait... attendez donc... il s'agissait d'une femme. -- Voyez, répondit Athos en devenant presque livide, c'est ma grande histoire de la femme blonde, et quand je raconte celle-là, c'est que je suis ivre mort. -- Oui, c'est cela, dit d'Artagnan, l'histoire de la femme blonde, grande et belle, aux yeux bleus. -- Oui, et pendue. -- Par son mari, qui était un seigneur de votre connaissance, continua d'Artagnan en regardant fixement Athos. -- Eh bien, voyez cependant comme on compromettrait un homme quand on ne sait plus ce que l'on dit, reprit Athos en haussant les épaules, comme s'il se fût pris lui-même en pitié. Décidément, je ne veux plus me griser, d'Artagnan, c'est une trop mauvaise habitude. " D'Artagnan garda le silence. Puis Athos, changeant tout à coup de conversation : " A propos, dit-il, je vous remercie du cheval que vous m'avez amené. -- Est-il de votre goût ? demanda d'Artagnan. -- Oui, mais ce n'était pas un cheval de fatigue. -- Vous vous trompez ; j'ai fait avec lui dix lieues en moins d'une heure et demie, et il n'y paraissait pas plus que s'il eût fait le tour de la place Saint-Sulpice. -- Ah çà, vous allez me donner des regrets. -- Des regrets ? -- Oui, je m'en suis défait. -- Comment cela ? -- Voici le fait : ce matin, je me suis réveillé à six heures, vous dormiez comme un sourd, et je ne savais que faire ; j'étais encore tout hébété de notre débauche d'hier ; je descendis dans la grande salle, et j'avisai un de nos Anglais qui marchandait un cheval à un maquignon, le sien étant mort hier d'un coup de sang. Je m'approchai de lui, et comme je vis qu'il offrait cent pistoles d'un alezan brûlé : " Par Dieu, lui dis-je, mon gentilhomme, moi aussi j'ai un cheval à vendre. " -- Et très beau même, dit-il, je l'ai vu hier, le valet de votre ami le tenait en main. " -- Trouvez-vous qu'il vaille cent pistoles ? " -- Oui, et voulez-vous me le donner pour ce prix-là ? " -- Non, mais je vous le joue. " -- Vous me le jouez ? " -- Oui. |
| " -- A quoi ?
" -- Aux dés. " " Ce qui fut dit fut fait ; et j'ai perdu le cheval. Ah mais ! par exemple, continua Athos, j'ai regagné le caparaçon. " D'Artagnan fit une mine assez maussade. " Cela vous contrarie ? dit Athos. -- Mais oui, je vous l'avoue, reprit d'Artagnan ; ce cheval devait servir à nous faire reconnaître un jour de bataille ; c'était un gage, un souvenir. Athos, vous avez eu tort. -- Eh ! mon cher ami, mettez-vous à ma place, reprit le mousquetaire ; je m'ennuyais à périr, moi, et puis, d'honneur, je n'aime pas les chevaux anglais. Voyons, s'il ne s'agit que d'être reconnu par quelqu'un, Eh bien, la selle suffira ; elle est assez remarquable. Quant au cheval, nous trouverons quelque excuse pour motiver sa disparition. Que diable ! un cheval est mortel ; mettons que le mien a eu la morve ou le farcin. " D'Artagnan ne se déridait pas. " Cela me contrarie, continua Athos, que vous paraissiez tant tenir à ces animaux, car je ne suis pas au bout de mon histoire. -- Qu'avez-vous donc fait encore ? -- Après avoir perdu mon cheval, neuf contre dix, voyez le coup, l'idée me vint de jouer le vôtre. -- Oui, mais vous vous en tîntes, j'espère, à l'idée ? -- Non pas, je la mis à exécution à l'instant même. -- Ah ! par exemple ! s'écria d'Artagnan inquiet. -- Je jouai, et je perdis. -- Mon cheval ? -- Votre cheval ; sept contre huit ; faute d'un point... . vous connaissez le proverbe. -- Athos, vous n'êtes pas dans votre bon sens, je vous jure ! -- Mon cher, c'était hier, quand je vous contais mes sottes histoires, qu'il fallait me dire cela, et non pas ce matin. Je le perdis donc avec tous les équipages et harnais possibles. -- Mais c'est affreux ! -- Attendez donc, vous n'y êtes point, je ferais un joueur excellent, si je ne m'entêtais pas ; mais je m'entête, c'est comme quand je bois ; je m'entêtai donc... -- Mais que pûtes-vous jouer, il ne vous restait plus rien ? -- Si fait, si fait, mon ami ; il nous restait ce diamant qui brille à votre doigt, et que j'avais remarqué hier. -- Ce diamant ! s'écria d'Artagnan, en portant vivement la main à sa bague. -- Et comme je suis connaisseur, en ayant eu quelques-uns pour mon propre compte, je l'avais estimé mille pistoles. -- J'espère, dit sérieusement d'Artagnan à demi mort de frayeur, que vous n'avez aucunement fait mention de mon diamant ? -- Au contraire, cher ami ; vous comprenez, ce diamant devenait notre seule ressource ; avec lui, je pouvais regagner nos harnais et nos chevaux, et, de plus, l'argent pour faire la route. -- Athos, vous me faites frémir ! s'écria d'Artagnan. -- Je parlai donc de votre diamant à mon partenaire, lequel l'avait aussi remarqué. Que diable aussi, mon cher, vous portez à votre doigt une étoile du ciel, et vous ne voulez pas qu'on y fasse attention ! Impossible ! -- Achevez, mon cher ; achevez ! dit d'Artagnan, car, d'honneur ! avec votre sang-froid, vous me faites mourir ! -- Nous divisâmes donc ce diamant en dix parties de cent pistoles chacune. -- Ah ! vous voulez rire et m'éprouver ? dit d'Artagnan, que la colère commençait à prendre aux cheveux comme Minerve prend Achille, dans l'Illiade . -- Non, je ne plaisante pas, mordieu ! j'aurais bien voulu vous y voir, vous ! il y avait quinze jours que je n'avais envisagé face humaine et que j'étais là à m'abrutir en m'abouchant avec des bouteilles. -- Ce n'est point une raison pour jouer mon diamant, cela ! répondit d'Artagnan en serrant sa main avec une crispation nerveuse. -- Ecoutez donc la fin ; dix parties de cent pistoles chacune en dix coups sans revanche. En treize coups je perdis tout. En treize coups ! Le nombre 13 m'a toujours été fatal, c'était le 13 du mois de juillet que... -- Ventrebleu ! s'écria d'Artagnan en se levant de table, l'histoire du jour lui faisant oublier celle de la veille. -- Patience, dit Athos, j'avais un plan. L'Anglais était un original, je l'avais vu le matin causer avec Grimaud, et Grimaud m'avait averti qu'il lui avait fait des propositions pour entrer à son service. Je lui joue Grimaud, le silencieux Grimaud, divisé en dix portions. -- Ah ! pour le coup ! dit d'Artagnan éclatant de rire malgré lui. -- Grimaud lui-même, entendez-vous cela ! et avec les dix parts de Grimaud, qui ne vaut pas en tout un ducaton, je regagne le diamant. Dites maintenant que la persistance n'est pas une vertu. -- Ma foi, c'est très drôle ! s'écria d'Artagnan consolé et se tenant les côtes de rire. -- Vous comprenez que, me sentant en veine, je me remis aussitôt à jouer sur le diamant. -- Ah ! diable, dit d'Artagnan assombri de nouveau. -- J'ai regagné vos harnais, puis votre cheval, puis mes harnais, puis mon cheval, puis reperdu. Bref, j'ai rattrapé votre harnais, puis le mien. Voilà où nous en sommes. C'est un coup superbe ; aussi je m'en suis tenu là. " D'Artagnan respira comme si on lui eût enlevé l'hôtellerie de dessus la poitrine. " Enfin, le diamant me reste ? dit-il timidement. -- Intact ! cher ami ; plus les harnais de votre Bucéphale et du mien. -- Mais que ferons-nous de nos harnais sans chevaux ? -- J'ai une idée sur eux. -- Athos, vous me faites frémir. -- Ecoutez, vous n'avez pas joué depuis longtemps, vous, d'Artagnan ? -- Et je n'ai point l'envie de jouer. |
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-- Ne jurons de rien. Vous n'avez pas joué depuis longtemps, disais-je, vous devez donc avoir la main bonne. -- Eh bien, après ? -- Eh bien, l'Anglais et son compagnon sont encore là. J'ai remarqué qu'ils regrettaient beaucoup les harnais. Vous, vous paraissez tenir à votre cheval. A votre place, je jouerais vos harnais contre votre cheval. -- Mais il ne voudra pas un seul harnais. -- Jouez les deux, pardieu ! je ne suis point un égoïste comme vous, moi. -- Vous feriez cela ? dit d'Artagnan indécis, tant la confiance d'Athos commençait à le gagner à son insu. -- Parole d'honneur, en un seul coup. -- Mais c'est qu'ayant perdu les chevaux, je tenais énormément à conserver les harnais. -- Jouez votre diamant, alors. -- Oh ! ceci, c'est autre chose ; jamais, jamais. -- Diable ! dit Athos, je vous proposerais bien de jouer Planchet ; mais comme cela a déjà été fait, l'Anglais ne voudrait peut-être plus. -- Décidément, mon cher Athos, dit d'Artagnan, j'aime mieux ne rien risquer. -- C'est dommage, dit froidement Athos, l'Anglais est cousu de pistoles. Eh ! mon Dieu ! essayez un coup, un coup est bientôt joué. -- Et si je perds ? -- Vous gagnerez. -- Mais si je perds ? -- Eh bien, vous donnerez les harnais. -- Va pour un coup " , dit d'Artagnan. Athos se mit en quête de l'Anglais et le trouva dans l'écurie, où il examinait les harnais d'un oeil de convoitise. L'occasion était bonne. Il fit ses conditions : les deux harnais contre un cheval ou cent pistoles, à choisir. L'Anglais calcula vite : les deux harnais valaient trois cents pistoles à eux deux ; il topa. D'Artagnan jeta les dés en tremblant et amena le nombre trois ; sa pâleur effraya Athos, qui se contenta de dire : " Voilà un triste coup, compagnon ; vous aurez les chevaux tout harnachés, Monsieur. " L'Anglais, triomphant, ne se donna même la peine de rouler les dés, il les jeta sur la table sans regarder, tant il était sûr de la victoire ; d'Artagnan s'était détourné pour cacher sa mauvaise humeur. " Tiens, tiens, tiens, dit Athos avec sa voix tranquille, ce coup de dés est extraordinaire, et je ne l'ai vu que quatre fois dans ma vie : deux as ! " L'Anglais regarda et fut saisi d'étonnement, d'Artagnan regarda et fut saisi de plaisir. " Oui, continua Athos, quatre fois seulement : une fois chez M. de Créquy ; une autre fois chez moi, à la campagne, dans mon château de... quand j'avais un château ; une troisième fois chez M. de Tréville, où il nous surprit tous ; enfin une quatrième fois au cabaret, où il échut à moi et où je perdis sur lui cent louis et un souper. -- Alors, Monsieur reprend son cheval, dit l'Anglais. -- Certes, dit d'Artagnan. -- Alors il n'y a pas de revanche ? -- Nos conditions disaient : pas de revanche, vous vous le rappelez ? -- C'est vrai ; le cheval va être rendu à votre valet, Monsieur. -- Un moment, dit Athos ; avec votre permission, Monsieur, je demande à dire un mot à mon ami. -- Dites. " Athos tira d'Artagnan à part. " Eh bien, lui dit d'Artagnan, que me veux-tu encore, tentateur, tu veux que je joue, n'est-ce pas ? -- Non, je veux que vous réfléchissiez. -- A quoi ? -- Vous allez reprendre le cheval, n'est-ce pas ? -- Sans doute. -- Vous avez tort, je prendrais les cent pistoles ; vous savez que vous avez joué les harnais contre le cheval ou cent pistoles, à votre choix. -- Oui. -- Je prendrais les cent pistoles. -- Eh bien, moi, je prends le cheval. -- Et vous avez tort, je vous le répète ; que ferons-nous d'un cheval pour nous deux, je ne puis pas monter en croupe, nous aurions l'air des deux fils Aymon qui ont perdu leurs frères ; vous ne pouvez pas m'humilier en chevauchant près de moi, en chevauchant sur ce magnifique destrier. Moi, sans balancer un seul instant, je prendrais les cent pistoles, nous avons besoin d'argent pour revenir à Paris. -- Je tiens à ce cheval, Athos. -- Et vous avez tort, mon ami ; un cheval prend un écart, un cheval bute et se couronne, un cheval mange dans un râtelier où a mangé un cheval morveux : voilà un cheval ou plutôt cent pistoles perdues ; il faut que le maître nourrisse son cheval, tandis qu'au contraire cent pistoles nourrissent leur maître. -- Mais comment reviendrons-nous ? -- Sur les chevaux de nos laquais, pardieu ! on verra toujours bien à l'air de nos figures que nous sommes gens de condition. -- La belle mine que nous aurons sur des bidets, tandis qu'Aramis et Porthos caracoleront sur leurs chevaux ! -- Aramis ! Porthos ! s'écria Athos, et il se mit à rire. -- Quoi ? demanda d'Artagnan, qui ne comprenait rien à l'hilarité de son ami. |
| -- Bien, bien, continuons, dit Athos.
-- Ainsi, votre avis... ? -- Est de prendre les cent pistoles, d'Artagnan ; avec les cent pistoles nous allons festiner jusqu'à la fin du mois ; nous avons essuyé des fatigues, voyez-vous, et il sera bon de nous reposer un peu. -- Me reposer ! oh ! non, Athos, aussitôt à Paris je me mets à la recherche de cette pauvre femme. -- Eh bien, croyez-vous que votre cheval vous sera aussi utile pour cela que de bons louis d'or ? Prenez les cent pistoles, mon ami, prenez les cent pistoles. " D'Artagnan n'avait besoin que d'une raison pour se rendre. Celle-là lui parut excellente. D'ailleurs, en résistant plus longtemps, il craignait de paraître égoïste aux yeux d'Athos ; il acquiesça donc et choisit les cent pistoles, que l'Anglais lui compta sur-le-champ. Puis l'on ne songea plus qu'à partir. La paix signée avec l'aubergiste, outre le vieux cheval d'Athos, coûta six pistoles ; d'Artagnan et Athos prirent les chevaux de Planchet et de Grimaud, les deux valets se mirent en route à pied, portant les selles sur leurs têtes. Si mal montés que fussent les deux amis, ils prirent bientôt les devants sur leurs valets et arrivèrent à Crève coeur. De loin ils aperçurent Aramis mélancoliquement appuyé sur sa fenêtre et regardant, comme ma soeur Anne , poudroyer l'horizon. " Holà, eh ! Aramis ! que diable faites-vous donc là ? crièrent les deux amis. -- Ah ! c'est vous, d'Artagnan, c'est vous, Athos, dit le jeune homme ; je songeais avec quelle rapidité s'en vont les biens de ce monde, et mon cheval anglais, qui s'éloignait et qui vient de disparaître au milieu d'un tourbillon de poussière, m'était une vivante image de la fragilité des choses de la terre. La vie elle-même peut se résoudre en trois mots : Erat, est, fuit . -- Cela veut dire au fond ? demanda d'Artagnan, qui commençait à se douter de la vérité. -- Cela veut dire que je viens de faire un marché de dupe : soixante louis, un cheval qui, à la manière dont il file, peut faire au trot cinq lieues à l'heure. " D'Artagnan et Athos éclatèrent de rire. " Mon cher d'Artagnan, dit Aramis, ne m'en veuillez pas trop, je vous prie : nécessité n'a pas de loi ; d'ailleurs je suis le premier puni, puisque cet infâme maquignon m'a volé cinquante louis au moins. Ah ! vous êtes bons ménagers, vous autres ! vous venez sur les chevaux de vos laquais et vous faites mener vos chevaux de luxe en main, doucement et à petites journées. " Au même instant un fourgon, qui depuis quelques instants pointait sur la route d'Amiens, s'arrêta, et l'on vit sortir Grimaud et Planchet leurs selles sur la tête. Le fourgon retournait à vide vers Paris, et les deux laquais s'étaient engagés, moyennant leur transport, à désaltérer le voiturier tout le long de la route. " Qu'est-ce que cela ? dit Aramis en voyant ce qui se passait ; rien que les selles ? -- Comprenez-vous maintenant ? dit Athos. -- Mes amis, c'est exactement comme moi. J'ai conservé le harnais, par instinct. Holà, Bazin ! portez mon harnais neuf auprès de celui de ces Messieurs. -- Et qu'avez-vous fait de vos curés ? demanda d'Artagnan. -- Mon cher, je les ai invités à dîner le lendemain, dit Aramis : il y a ici du vin exquis, cela soit dit en passant ; je les ai grisés de mon mieux ; alors le curé m'a défendu de quitter la casaque, et le jésuite m'a prié de le faire recevoir mousquetaire. -- Sans thèse ! cria d'Artagnan, sans thèse ! je demande la suppression de la thèse, moi ! -- Depuis lors, continua Aramis, je vis agréablement. J'ai commencé un poème en vers d'une syllabe ; c'est assez difficile, mais le mérite en toutes choses est dans la difficulté. La matière est galante, je vous lirai le premier chant, il a quatre cents vers et dure une minute. -- Ma foi, mon cher Aramis, dit d'Artagnan, qui détestait presque autant les vers que le latin, ajoutez au mérite de la difficulté celui de la brièveté, et vous êtes sûr au moins que votre poème aura deux mérites. -- Puis, continua Aramis, il respire des passions honnêtes, vous verrez. Ah çà !, mes amis, nous retournons donc à Paris ? Bravo, je suis prêt ; nous allons donc revoir ce bon Porthos, tant mieux. Vous ne croyez pas qu'il me manquait, ce grand niais-là ? Ce n'est pas lui qui aurait vendu son cheval, fût-ce contre un royaume. Je voudrais déjà le voir sur sa bête et sur sa selle. Il aura, j'en suis sûr, l'air du Grand Mogol. " On fit une halte d'une heure pour faire souffler les chevaux ; Aramis solda son compte, plaça Bazin dans le fourgon avec ses camarades, et l'on se mit en route pour aller retrouver Porthos. On le trouva debout, moins pâle que ne l'avait vu d'Artagnan à sa première visite, et assis à une table où, quoiqu'il fût seul, figurait un dîner de quatre personnes ; ce dîner se composait de viandes galamment troussées, de vins choisis et de fruits superbes. " Ah ! pardieu ! dit-il en se levant, vous arrivez à merveille, Messieurs, j'en étais justement au potage, et vous allez dîner avec moi. -- Oh ! oh ! fit d'Artagnan, ce n'est pas Mousqueton qui a pris au lasso de pareilles bouteilles, puis voilà un fricandeau piqué et un filet de boeuf... -- Je me refais, dit Porthos, je me refais, rien n'affaiblit comme ces diables de foulures ; avez-vous eu des foulures, Athos ? -- Jamais ; seulement je me rappelle que dans notre échauffourée de la rue Férou je reçus un coup d'épée qui, au bout de quinze ou dix-huit jours, m'avait produit exactement le même effet. -- Mais ce dîner n'était pas pour vous seul, mon cher Porthos ? dit Aramis. -- Non, dit Porthos ; j'attendais quelques gentilshommes du voisinage qui viennent de me faire dire qu'ils ne viendraient pas ; vous les remplacerez, et je ne perdrai pas au change. Holà ! Mousqueton, des sièges, et que l'on double les bouteilles ! -- Savez-vous ce que nous mangeons ici ? dit Athos au bout de dix minutes. -- Pardieu ! répondit d'Artagnan, moi je mange du veau piqué aux cardons et à la moelle. -- Et moi des filets d'agneau, dit Porthos. -- Et moi un blanc de volaille, dit Aramis. -- Vous vous trompez tous, Messieurs, répondit Athos, vous mangez du cheval. -- Allons donc ! dit d'Artagnan. -- Du cheval ! " fit Aramis avec une grimace de dégoût. Porthos seul ne répondit pas. " Oui, du cheval ; n'est-ce pas, Porthos, que nous mangeons du cheval ? Peut-être même les caparaçons avec ! -- Non, Messieurs, j'ai gardé le harnais, dit Porthos. -- Ma foi, nous nous valons tous, dit Aramis : on dirait que nous nous sommes donné le mot. -- Que voulez-vous, dit Porthos, ce cheval faisait honte à mes visiteurs, et je n'ai pas voulu les humilier ! -- Puis, votre duchesse est toujours aux eaux, n'est-ce pas ? reprit d'Artagnan. -- Toujours, répondit Porthos. Or, ma foi, le gouverneur de la province, un des gentilshommes que j'attendais aujourd'hui à dîner, m'a paru le désirer si fort que je le lui ai donné. -- Donné ! s'écria d'Artagnan. -- Oh ! mon Dieu ! oui, donné ! c'est le mot, dit Porthos ; car il valait certainement cent cinquante louis, et le ladre n'a voulu me le payer que quatre-vingts. -- Sans la selle ? dit Aramis. -- Oui, sans la selle. -- Vous remarquerez, Messieurs, dit Athos, que c'est encore Porthos qui a fait le meilleur marché de nous tous. " |
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Ce fut alors un hourra de rires dont le pauvre Porthos fut tout saisi ; mais on lui expliqua bientôt la raison de cette hilarité, qu'il partagea bruyamment selon sa coutume. " De sorte que nous sommes tous en fonds ? dit d'Artagnan. -- Mais pas pour mon compte, dit Athos ; j'ai trouvé le vin d'Espagne d'Aramis si bon, que j'en ai fait charger une soixantaine de bouteilles dans le fourgon des laquais : ce qui m'a fort désargenté. -- Et moi, dit Aramis, imaginez donc que j'avais donné jusqu'à mon dernier sou à l'église de Montdidier et aux jésuites d'Amiens ; que j'avais pris en outre des engagements qu'il m'a fallu tenir, des messes commandées pour moi et pour vous, Messieurs, que l'on dira, Messieurs, et dont je ne doute pas que nous ne nous trouvions à merveille. -- Et moi, dit Porthos, ma foulure, croyez-vous qu'elle ne m'a rien coûté ? sans compter la blessure de Mousqueton, pour laquelle j'ai été obligé de faire venir le chirurgien deux fois par jour, lequel m'a fait payer ses visites double, sous prétexte que cet imbécile de Mousqueton avait été se faire donner une balle dans un endroit qu'on ne montre ordinairement qu'aux apothicaires ; aussi je lui ai bien recommandé de ne plus se faire blesser là. -- Allons, allons, dit Athos, en échangeant un sourire avec d'Artagnan et Aramis, je vois que vous vous êtes conduit grandement à l'égard du pauvre garçon : c'est d'un bon maître. -- Bref, continua Porthos, ma dépense payée, il me restera bien une trentaine d'écus. -- Et à moi une dizaine de pistoles, dit Aramis. -- Allons, allons, dit Athos, il paraît que nous sommes les Crésus de la société. Combien vous reste-t-il sur vos cent pistoles, d'Artagnan ? -- Sur mes cent pistoles ? D'abord, je vous en ai donné cinquante. -- Vous croyez ? -- Pardieu ! Ah ! c'est vrai, je me rappelle. -- Puis, j'en ai payé six à l'hôte. -- Quel animal que cet hôte ! pourquoi lui avez-vous donné six pistoles ? -- C'est vous qui m'avez dit de les lui donner. -- C'est vrai que je suis trop bon. Bref, en reliquat ? -- Vingt-cinq pistoles, dit d'Artagnan. -- Et moi, dit Athos en tirant quelque menue monnaie de sa poche, moi... -- Vous, rien. -- Ma foi, ou si peu de chose, que ce n'est pas la peine de rapporter à la masse. -- Maintenant, calculons combien nous possédons en tout : Porthos ? -- Trente écus. -- Aramis ? -- Dix pistoles. -- Et vous, d'Artagnan ? -- Vingt-cinq. -- Cela fait en tout ? dit Athos. -- Quatre cent soixante-quinze livres ! dit d'Artagnan, qui comptait comme Archimède. -- Arrivés à Paris, nous en aurons bien encore quatre cents, dit Porthos, plus les harnais. -- Mais nos chevaux d'escadron ? dit Aramis. -- Eh bien, des quatre chevaux des laquais nous en ferons deux de maître que nous tirerons au sort ; avec les quatre cents livres, on en fera un demi pour un des démontés, puis nous donnerons les grattures de nos poches à d'Artagnan, qui a la main bonne, et qui ira les jouer dans le premier tripot venu, voilà. -- Dînons donc, dit Porthos, cela refroidit. " Les quatre amis, plus tranquilles désormais sur leur avenir, firent honneur au repas, dont les restes furent abandonnés à MM. Mousqueton, Bazin, Planchet et Grimaud. En arrivant à Paris, d'Artagnan trouva une lettre de M. de Tréville qui le prévenait que, sur sa demande, le roi venait de lui accorder la faveur d'entrer dans les mousquetaires. Comme c'était tout ce que d'Artagnan ambitionnait au monde, à part bien entendu le désir de retrouver Mme Bonacieux, il courut tout joyeux chez ses camarades, qu'il venait de quitter il y avait une demi- heure, et qu'il trouva fort tristes et fort préoccupés. Ils étaient réunis en conseil chez Athos : ce qui indiquait toujours des circonstances d'une certaine gravité. M. de Tréville venait de les faire prévenir que l'intention bien arrêtée de Sa Majesté étant d'ouvrir la campagne le 1er mai, ils eussent à préparer incontinent leurs équipages. Les quatre philosophes se regardèrent tout ébahis : M. de Tréville ne plaisantait pas sous le rapport de la discipline. " Et à combien estimez-vous ces équipages ? dit d'Artagnan. -- Oh ! il n'y a pas à dire, reprit Aramis, nous venons de faire nos comptes avec une lésinerie de Spartiates, et il nous faut à chacun quinze cents livres. -- Quatre fois quinze font soixante, soit six mille livres, dit Athos. -- Moi, dit d'Artagnan, il me semble qu'avec mille livres chacun, il est vrai que je ne parle pas en Spartiate, mais en procureur... " Ce mot de procureur réveilla Porthos. " Tiens, j'ai une idée ! dit-il. -- C'est déjà quelque chose : moi, je n'en ai pas même l'ombre, fit froidement Athos, mais quant à d'Artagnan, Messieurs, le bonheur d'être désormais des nôtres l'a rendu fou ; mille livres ! je déclare que pour moi seul il m'en faut deux mille. -- Quatre fois deux font huit, dit alors Aramis : c'est donc huit mille livres qu'il nous faut pour nos équipages, sur lesquels équipages, il est vrai, nous avons déjà les selles. -- Plus, dit Athos, en attendant que d'Artagnan qui allait remercier M. de Tréville eût fermé la porte, plus ce beau diamant qui brille au doigt de notre ami. Que diable ! d'Artagnan est trop bon camarade pour laisser des frères dans l'embarras, quand il porte à son médius la rançon d'un roi. " ----------------------------------------------------------------------------------- Chapitre XXIX. LA CHASSE A L'EQUIPEMENT. ----------------------------------------------------------------------------------- |
| Le plus préoccupé des quatre amis était bien certainement d'Artagnan, quoique d'Artagnan, en sa qualité de garde, fût bien plus facile à équiper que Messieurs les mousquetaires, qui étaient des seigneurs ; mais notre cadet de Gascogne était, comme on a pu le voir, d'un caractère prévoyant et presque avare, et avec cela (expliquez les contraires) glorieux presque à rendre des points à Porthos. A cette préoccupation de sa vanité, d'Artagnan joignait en ce moment une inquiétude moins égoïste. Quelques informations qu'il eût pu prendre sur Mme Bonacieux, il ne lui en était venu aucune nouvelle. M. de Tréville en avait parlé à la reine ; la reine ignorait où était la jeune mercière et avait promis de la faire chercher.
Mais cette promesse était bien vague et ne rassurait guère d'Artagnan. Athos ne sortait pas de sa chambre ; il était résolu à ne pas risquer une enjambée pour s'équiper. " Il nous reste quinze jours, disait-il à ses amis ; eh bien, si au bout de ces quinze jours je n'ai rien trouvé, ou plutôt si rien n'est venu me trouver, comme je suis trop bon catholique pour me casser la tête d'un coup de pistolet, je chercherai une bonne querelle à quatre gardes de Son Eminence ou à huit Anglais, et je me battrai jusqu'à ce qu'il y en ait un qui me tue, ce qui, sur la quantité, ne peut manquer de m'arriver. On dira alors que je suis mort pour le roi, de sorte que j'aurai fait mon service sans avoir eu besoin de m'équiper. " Porthos continuait à se promener, les mains derrière le dos, en hochant la tête de haut en bas et disant : " Je poursuivrai mon idée. " Aramis, soucieux et mal frisé, ne disait rien. On peut voir par ces détails désastreux que la désolation régnait dans la communauté. Les laquais, de leur côté, comme les coursiers d'Hippolyte, partageaient la triste peine de leurs maîtres. Mousqueton faisait des provisions de croûtes ; Bazin, qui avait toujours donné dans la dévotion, ne quittait plus les églises ; Planchet regardait voler les mouches ; et Grimaud, que la détresse générale ne pouvait déterminer à rompre le silence imposé par son maître, poussait des soupirs à attendrir des pierres. Les trois amis - car, ainsi que nous l'avons dit, Athos avait juré de ne pas faire un pas pour s'équiper - les trois amis sortaient donc de grand matin et rentraient fort tard. Ils erraient par les rues, regardant sur chaque pavé pour savoir si les personnes qui y étaient passées avant eux n'y avaient pas laissé quelque bourse. On eût dit qu'ils suivaient des pistes, tant ils étaient attentifs partout où ils allaient. Quand ils se rencontraient, ils avaient des regards désolés qui voulaient dire : As-tu trouvé quelque chose ? Cependant, comme Porthos avait trouvé le premier son idée, et comme il l'avait poursuivie avec persistance, il fut le premier à agir. C'était un homme d'exécution que ce digne Porthos. D'Artagnan l'aperçut un jour qu'il s'acheminait vers l'église Saint-Leu, et le suivit instinctivement : il entra au lieu saint après avoir relevé sa moustache et allongé sa royale, ce qui annonçait toujours de sa part les intentions les plus conquérantes. Comme d'Artagnan prenait quelques précautions pour se dissimuler, Porthos crut n'avoir pas été vu. D'Artagnan entra derrière lui. Porthos alla s'adosser au côté d'un pilier ; d'Artagnan, toujours inaperçu, s'appuya de l'autre. Justement il y avait un sermon, ce qui faisait que l'église était fort peuplée. Porthos profita de la circonstance pour lorgner les femmes : grâce aux bons soins de Mousqueton, l'extérieur était loin d'annoncer la détresse de l'intérieur ; son feutre était bien un peu râpé, sa plume était bien un peu déteinte, ses broderies étaient bien un peu ternies, ses dentelles étaient bien éraillées ; mais dans la demi-teinte toutes ces bagatelles disparaissaient, et Porthos était toujours le beau Porthos. D'Artagnan remarqua, sur le banc le plus rapproché du pilier où Porthos et lui étaient adossés, une espèce de beauté mûre, un peu jaune, un peu sèche, mais raide et hautaine sous ses coiffes noires. Les yeux de Porthos s'abaissaient furtivement sur cette dame, puis papillonnaient au loin dans la nef. De son côté, la dame, qui de temps en temps rougissait, lançait avec la rapidité de l'éclair un coup d'oeil sur le volage Porthos, et aussitôt les yeux de Porthos de papillonner avec fureur. Il était clair que c'était un manège qui piquait au vif la dame aux coiffes noires, car elle se mordait les lèvres jusqu'au sang, se grattait le bout du nez, et se démenait désespérément sur son siège. Ce que voyant, Porthos retroussa de nouveau sa moustache, allongea une seconde fois sa royale, et se mit à faire des signaux à une belle dame qui était près du choeur, et qui non seulement était une belle dame, mais encore une grande dame sans doute, car elle avait derrière elle un négrillon qui avait apporté le coussin sur lequel elle était agenouillée, et une suivante qui tenait le sac armorié dans lequel on renfermait le livre où elle lisait sa messe. La dame aux coiffes noires suivit à travers tous ses détours le regard de Porthos, et reconnut qu'il s'arrêtait sur la dame au coussin de velours, au négrillon et à la suivante. Pendant ce temps, Porthos jouait serré : c'étaient des clignements d'yeux, des doigts posés sur les lèvres, de petits sourires assassins qui réellement assassinaient la belle dédaignée. Aussi poussa-t-elle, en forme de mea-culpa et en se frappant la poitrine, un hum ! tellement vigoureux que tout le monde, même la dame au coussin rouge, se retourna de son côté ; Porthos tint bon : pourtant il avait bien compris, mais il fit le sourd. La dame au coussin rouge fit un grand effet, car elle était fort belle, sur la dame aux coiffes noires, qui vit en elle une rivale véritablement à craindre ; un grand effet sur Porthos, qui la trouva plus jolie que la dame aux coiffes noires ; un grand effet sur d'Artagnan, qui reconnut la dame de Meung, de Calais et de Douvres, que son persécuteur, l'homme à la cicatrice, avait saluée du nom de Milady. D'Artagnan, sans perdre de vue la dame au coussin rouge, continua de suivre le manège de Porthos, qui l'amusait fort ; il crut deviner que la dame aux coiffes noires était la procureuse de la rue aux Ours, d'autant mieux que l'église Saint-Leu n'était pas très éloignée de ladite rue. Il devina alors par induction que Porthos cherchait à prendre sa revanche de sa défaite de Chantilly, alors que la procureuse s'était montrée si récalcitrante à l'endroit de la bourse. Mais, au milieu de tout cela, d'Artagnan remarqua aussi que pas une figure ne correspondait aux galanteries de Porthos. Ce n'étaient que chimères et illusions ; mais pour un amour réel, pour une jalousie véritable, y a-t-il d'autre réalité que les illusions et les chimères ? Le sermon finit : la procureuse s'avança vers le bénitier ; Porthos l'y devança, et, au lieu d'un doigt, y mit toute la main. La procureuse sourit, croyant que c'était pour elle que Porthos se mettait en frais : mais elle fut promptement et cruellement détrompée : lorsqu'elle ne fut plus qu'à trois pas de lui, il détourna la tête, fixant invariablement les yeux sur la dame au coussin rouge, qui s'était levée et qui s'approchait suivie de son négrillon et de sa fille de chambre. Lorsque la dame au coussin rouge fut près de Porthos, Porthos tira sa main toute ruisselante du bénitier ; la belle dévote toucha de sa main effilée la grosse main de Porthos, fit en souriant le signe de la croix et sortit de l'église. C'en fut trop pour la procureuse : elle ne douta plus que cette dame et Porthos fussent en galanterie. Si elle eût été une grande dame, elle se serait évanouie ; mais comme elle n'était qu'une procureuse, elle se contenta de dire au mousquetaire avec une fureur concentrée : " Eh ! Monsieur Porthos, vous ne m'en offrez pas à moi, d'eau bénite ? " Porthos fit, au son de cette voix, un soubresaut comme ferait un homme qui se réveillerait après un somme de cent ans. " Ma... Madame ! s'écria-t-il, est-ce bien vous ? Comment se porte votre mari, ce cher Monsieur Coquenard ? Est-il toujours aussi ladre qu'il était ? Où avais-je donc les yeux, que je ne vous ai pas même aperçue pendant les deux heures qu'a duré ce sermon ? -- J'étais à deux pas de vous, Monsieur, répondit la procureuse ; mais vous ne m'avez pas aperçue parce que vous n'aviez d'yeux que pour la belle dame à qui vous venez de donner de l'eau bénite. " Porthos feignit d'être embarrassé. " Ah ! dit-il, vous avez remarqué... -- Il eût fallu être aveugle pour ne pas le voir. -- Oui, dit négligemment Porthos, c'est une duchesse de mes amies avec laquelle j'ai grand-peine à me rencontrer à cause de la jalousie de son mari, et qui m'avait fait prévenir qu'elle viendrait aujourd'hui, rien que pour me voir, dans cette chétive église, au fond de ce quartier perdu. -- Monsieur Porthos, dit la procureuse, auriez-vous la bonté de m'offrir le bras pendant cinq minutes, je causerais volontiers avec vous ! -- Comment donc, Madame " , dit Porthos en se clignant de l'oeil à lui- même comme un joueur qui rit de la dupe qu'il va faire. Dans ce moment, d'Artagnan passait poursuivant Milady ; il jeta un regard de côté sur Porthos, et vit ce coup d'oeil triomphant. " Eh ! eh ! se dit-il à lui-même en raisonnant dans le sens de la morale étrangement facile de cette époque galante, en voici un qui pourrait bien être équipé pour le terme voulu. " Porthos, cédant à la pression du bras de sa procure use comme une barque cède au gouvernail, arriva au cloître Saint-Magloire, passage peu fréquenté, enfermé d'un tourniquet à ses deux bouts. On n'y voyait, le jour, que mendiants qui mangeaient ou enfants qui jouaient. " Ah ! Monsieur Porthos ! s'écria la procureuse, quand elle se fut assurée qu'aucune personne étrangère à la population habituelle de la localité ne pouvait les voir ni les entendre ; ah ! Monsieur Porthos ! vous êtes un grand vainqueur, à ce qu'il paraît ! -- Moi, Madame ! dit Porthos en se rengorgeant, et pourquoi cela ? -- Et les signes de tantôt, et l'eau bénite ? Mais c'est une princesse pour le moins, que cette dame avec son négrillon et sa fille de chambre ! -- Vous vous trompez ; mon Dieu ! non, répondit Porthos, c'est tout bonnement une duchesse. -- Et ce coureur qui attendait à la porte, et ce carrosse avec un cocher à grande livrée qui attendait sur son siège ? " Porthos n'avait vu ni le coureur, ni le carrosse ; mais, de son regard de femme jalouse, Mme Coquenard avait tout vu. Porthos regretta de n'avoir pas, du premier coup, fait la dame au coussin rouge princesse. " Ah ! vous êtes l'enfant chéri des belles, Monsieur Porthos ! reprit en soupirant la procureuse. -- Mais, répondit Porthos, vous comprenez qu'avec un physique comme celui dont la nature m'a doué, je ne manque pas de bonnes fortunes. -- Mon Dieu ! comme les hommes oublient vite ! s'écria la procureuse en levant les yeux au ciel. -- Moins vite encore que les femmes, ce me semble, répondit Porthos ; car enfin, moi, Madame, je puis dire que j'ai été votre victime, lorsque blessé, mourant, je me suis vu abandonné des chirurgiens ; moi, le rejeton d'une famille illustre, qui m'étais fié à votre amitié, j'ai manqué mourir de mes blessures d'abord, et de faim ensuite, dans une mauvaise auberge de Chantilly, et cela sans que vous ayez daigné répondre une seule fois aux lettres brûlantes que je vous ai écrites. -- Mais, Monsieur Porthos... , murmura la procureuse, qui sentait qu'à en juger par la conduite des plus grandes dames de ce temps-là, elle était dans son tort. -- Moi qui avais sacrifié pour vous la comtesse de Penaflor... |
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-- Je le sais bien. -- La baronne de... -- Monsieur Porthos, ne m'accablez pas. -- La duchesse de... -- Monsieur Porthos, soyez généreux ! -- Vous avez raison, Madame, et je n'achèverai pas. -- Mais c'est mon mari qui ne veut pas entendre parler de prêter. -- Madame Coquenard, dit Porthos, rappelez-vous la première lettre que vous m'avez écrite et que je conserve gravée dans ma mémoire. " La procureuse poussa un gémissement. " Mais c'est qu'aussi, dit-elle, la somme que vous demandiez à emprunter était un peu bien forte. -- Madame Coquenard, je vous donnais la préférence. Je n'ai eu qu'à écrire à la duchesse de... Je ne veux pas dire son nom, car je ne sais pas ce que c'est que de compromettre une femme ; mais ce que je sais, c'est que je n'ai eu qu'à lui écrire pour qu'elle m'en envoyât quinze cents. " La procureuse versa une larme. " Monsieur Porthos, dit-elle, je vous jure que vous m'avez grandement punie, et que si dans l'avenir vous vous retrouviez en pareille passe, vous n'auriez qu'à vous adresser à moi. -- Fi donc, Madame ! dit Porthos comme révolté, ne parlons pas argent, s'il vous plaît, c'est humiliant. -- Ainsi, vous ne m'aimez plus ! " dit lentement et tristement la procureuse. Porthos garda un majestueux silence. " C'est ainsi que vous me répondez ? Hélas ! je comprends. -- Songez à l'offense que vous m'avez faite, Madame : elle est restée là, dit Porthos, en posant la main à son coeur et en l'y appuyant avec force. -- Je la réparerai ; voyons, mon cher Porthos ! -- D'ailleurs, que vous demandais-je, moi ? reprit Porthos avec un mouvement d'épaules plein de bonhomie ; un prêt, pas autre chose. Après tout, je ne suis pas un homme déraisonnable. Je sais que vous n'êtes pas riche, Madame Coquenard, et que votre mari est obligé de sangsurer les pauvres plaideurs pour en tirer quelques pauvres écus. Oh ! si vous étiez comtesse, marquise ou duchesse, ce serait autre chose, et vous seriez impardonnable. " La procureuse fut piquée. " Apprenez, Monsieur Porthos, dit-elle, que mon coffre-fort, tout coffre-fort de procureuse qu'il est, est peut-être mieux garni que celui de toutes vos mijaurées ruinées. -- Double offense que vous m'avez faite alors, dit Porthos en dégageant le bras de la procureuse de dessous le sien ; car si vous êtes riche, Madame Coquenard, alors votre refus n'a plus d'excuse. -- Quand je dis riche, reprit la procureuse, qui vit qu'elle s'était laissé entraîner trop loin, il ne faut pas prendre le mot au pied de la lettre. Je ne suis pas précisément riche, je suis à mon aise. -- Tenez, Madame, dit Porthos, ne parlons plus de tout cela, je vous en prie. Vous m'avez méconnu ; toute sympathie est éteinte entre nous. -- Ingrat que vous êtes ! -- Ah ! je vous conseille de vous plaindre ! dit Porthos. -- Allez donc avec votre belle duchesse ! je ne vous retiens plus. -- Eh ! elle n'est déjà point si décharnée, que je crois ! -- Voyons, Monsieur Porthos, encore une fois, c'est la dernière : m'aimez-vous encore ? -- Hélas Madame, dit Porthos du ton le plus mélancolique qu'il put prendre, quand nous allons entrer en campagne, dans une campagne où mes pressentiments me disent que je serai tué... -- Oh ! ne dites pas de pareilles choses ! s'écria la procureuse en éclatant en sanglots. -- Quelque chose me le dit, continua Porthos en mélancolisant de plus en plus. -- Dites plutôt que vous avez un nouvel amour. -- Non pas, je vous parle franc. Nul objet nouveau ne me touche, et même je sens là, au fond de mon coeur, quelque chose qui parle pour vous. Mais, dans quinze jours, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas, cette fatale campagne s'ouvre ; je vais être affreusement préoccupé de mon équipement. Puis je vais faire un voyage dans ma famille, au fond de la Bretagne, pour réaliser la somme nécessaire à mon départ. " Porthos remarqua un dernier combat entre l'amour et l'avarice. " Et comme, continua-t-il, la duchesse que vous venez de voir à l'église a ses terres près des miennes, nous ferons le voyage ensemble. Les voyages, vous le savez, paraissent beaucoup moins longs quand on les fait à deux. -- Vous n'avez donc point d'amis à Paris, Monsieur Porthos ? dit la procureuse. -- J'ai cru en avoir, dit Porthos en prenant son air mélancolique, mais j'ai bien vu que je me trompais. -- Vous en avez, Monsieur Porthos, vous en avez, reprit la procureuse dans un transport qui la surprit elle-même ; revenez demain à la maison. Vous êtes le fils de ma tante, mon cousin par conséquent ; vous venez de Noyon en Picardie, vous avez plusieurs procès à Paris, et pas de procureur. Retiendrez-vous bien tout cela ? -- Parfaitement, Madame. -- Venez à l'heure du dîner. -- Fort bien. -- Et tenez ferme devant mon mari, qui est retors, malgré ses soixante- seize ans. -- Soixante-seize ans ! peste ! le bel âge ! reprit Porthos. -- Le grand âge, vous voulez dire, Monsieur Porthos. Aussi le pauvre cher homme peut me laisser veuve d'un moment à l'autre, continua la procureuse en jetant un regard significatif à Porthos. Heureusement que, par contrat de mariage, nous nous sommes tout passé au dernier vivant. -- Tout ? dit Porthos. -- Tout. -- Vous êtes femme de précaution, je le vois, ma chère Madame Coquenard, dit Porthos en serrant tendrement la main de la procureuse. -- Nous sommes donc réconciliés, cher Monsieur Porthos ? dit-elle en minaudant. |
| -- Pour la vie, répliqua Porthos sur le même air.
-- Au revoir donc, mon traître. -- Au revoir, mon oublieuse. -- A demain, mon ange ! -- A demain, flamme de ma vie ! " ----------------------------------------------------------------------------------- Chapitre XXX. MILADY. ----------------------------------------------------------------------------------- D'Artagnan avait suivi Milady sans être aperçu par elle : il la vit monter dans son carrosse, et il l'entendit donner à son cocher l'ordre d'aller à Saint-Germain. Il était inutile d'essayer de suivre à pied une voiture emportée au trot de deux vigoureux chevaux. D'Artagnan revint donc rue Férou. Dans la rue de Seine, il rencontra Planchet, qui était arrêté devant la boutique d'un pâtissier, et qui semblait en extase devant une brioche de la forme la plus appétissante. Il lui donna l'ordre d'aller seller deux chevaux dans les écuries de M. de Tréville, un pour lui d'Artagnan, l'autre pour lui Planchet, et de venir le joindre chez Athos, - M. de Tréville, une fois pour toutes, ayant mis ses écuries au service de d'Artagnan. Planchet s'achemina vers la rue du Colombier, et d'Artagnan vers la rue Férou. Athos était chez lui, vidant tristement une des bouteilles de ce fameux vin d'Espagne qu'il avait rapporté de son voyage en Picardie. Il fit signe à Grimaud d'apporter un verre pour d'Artagnan, et Grimaud obéit comme d'habitude. D'Artagnan raconta alors à Athos tout ce qui s'était passé à l'église entre Porthos et la procureuse, et comment leur camarade était probablement, à cette heure, en voie de s'équiper. " Quant à moi, répondit Athos à tout ce récit, je suis bien tranquille, ce ne seront pas les femmes qui feront les frais de mon harnais. -- Et cependant, beau, poli, grand seigneur comme vous l'êtes, mon cher Athos, il n'y aurait ni princesses, ni reines à l'abri de vos traits amoureux. -- Que ce d'Artagnan est jeune ! " dit Athos en haussant les épaules. Et il fit signe à Grimaud d'apporter une seconde bouteille. En ce moment, Planchet passa modestement la tête par la porte entrebâillée, et annonça à son maître que les deux chevaux étaient là. " Quels chevaux ? demanda Athos. -- Deux que M. de Tréville me prête pour la promenade, et avec lesquels je vais aller faire un tour à Saint-Germain. -- Et qu'allez-vous faire à Saint-Germain ? " demanda encore Athos. Alors d'Artagnan lui raconta la rencontre qu'il avait faite dans l'église, et comment il avait retrouvé cette femme qui, avec le seigneur au manteau noir et à la cicatrice près de la tempe, était sa préoccupation éternelle. " C'est-à-dire que vous êtes amoureux de celle-là, comme vous l'étiez de Mme Bonacieux, dit Athos en haussant dédaigneusement les épaules, comme s'il eût pris en pitié la faiblesse humaine. -- Moi, point du tout ! s'écria d'Artagnan. Je suis seulement curieux d'éclaircir le mystère auquel elle se rattache. Je ne sais pourquoi, je me figure que cette femme, tout inconnue qu'elle m'est et tout inconnu que je lui suis, a une action sur ma vie. -- Au fait, vous avez raison, dit Athos, je ne connais pas une femme qui vaille la peine qu'on la cherche quand elle est perdue. Mme Bonacieux est perdue, tant pis pour elle ! qu'elle se retrouve ! -- Non, Athos, non, vous vous trompez, dit d'Artagnan ; j'aime ma pauvre Constance plus que jamais, et si je savais le lieu où elle est, fût- elle au bout du monde, je partirais pour la tirer des mains de ses ennemis ; mais je l'ignore, toutes mes recherches ont été inutiles. Que voulez-vous, il faut bien se distraire. -- Distrayez-vous donc avec Milady, mon cher d'Artagnan ; je le souhaite de tout mon coeur, si cela peut vous amuser. -- Ecoutez, Athos, dit d'Artagnan, au lieu de vous tenir enfermé ici comme si vous étiez aux arrêts, montez à cheval et venez vous promener avec moi à Saint-Germain. -- Mon cher, répliqua Athos, je monte mes chevaux quand j'en ai, sinon je vais à pied. -- Eh bien, moi, répondit d'Artagnan en souriant de la misanthropie d'Athos, qui dans un autre l'eût certainement blessé, moi, je suis moins fier que vous, je monte ce que je trouve. Ainsi, au revoir, mon cher Athos. -- Au revoir " , dit le mousquetaire en faisant signe à Grimaud de déboucher la bouteille qu'il venait d'apporter. D'Artagnan et Planchet se mirent en selle et prirent le chemin de Saint- Germain. Tout le long de la route, ce qu'Athos avait dit au jeune homme de Mme Bonacieux lui revenait à l'esprit. Quoique d'Artagnan ne fût pas d'un caractère fort sentimental, la jolie mercière avait fait une impression réelle sur son coeur : comme il le disait, il était prêt à aller au bout du monde pour la chercher. Mais le monde a bien des bouts, par cela même qu'il est rond ; de sorte qu'il ne savait de quel côté se tourner. En attendant, il allait tâcher de savoir ce que c'était que Milady. Milady avait parlé à l'homme au manteau noir, donc elle le connaissait. Or, dans l'esprit de d'Artagnan, c'était l'homme au manteau noir qui avait enlevé Mme Bonacieux une seconde fois, comme il l'avait enlevée une première. D'Artagnan ne mentait donc qu'à moitié, ce qui est bien peu mentir, quand il disait qu'en se mettant à la recherche de Milady, il se mettait en même temps à la recherche de Constance. Tout en songeant ainsi et en donnant de temps en temps un coup d'éperon à son cheval, d'Artagnan avait fait la route et était arrivé à Saint-Germain. Il venait de longer le pavillon où, dix ans plus tard, devait naître Louis XIV. Il traversait une rue fort déserte, regardant à droite et à gauche s'il ne reconnaîtrait pas quelque vestige de sa belle Anglaise, lorsque au rez-de-chaussée d'une jolie maison qui, selon l'usage du temps, n'avait aucune fenêtre sur la rue, il vit apparaître une figure de connaissance. Cette figure se promenait sur une sorte de terrasse garnie de fleurs. Planchet la reconnut le premier. " Eh ! Monsieur, dit-il s'adressant à d'Artagnan, ne vous remettez-vous pas ce visage qui baye aux corneilles ? -- Non, dit d'Artagnan ; et cependant je suis certain que ce n'est point la première fois que je le vois, ce visage. -- Je le crois pardieu bien, dit Planchet : c'est ce pauvre Lubin, le laquais du comte de Wardes, celui que vous avez si bien accommodé il y a un mois, à Calais, sur la route de la maison de campagne du gouverneur. -- Ah ! oui bien, dit d'Artagnan, et je le reconnais à cette heure. Crois- tu qu'il te reconnaisse, toi ? -- Ma foi, Monsieur, il était si fort troublé que je doute qu'il ait gardé de moi une mémoire bien nette. -- Eh bien, va donc causer avec ce garçon, dit d'Artagnan, et informe- toi dans la conversation si son maître est mort. " Planchet descendit de cheval, marcha droit à Lubin, qui en effet ne le reconnut pas, et les deux laquais se mirent à causer dans la meilleure intelligence du monde, tandis que d'Artagnan poussait les deux chevaux dans une ruelle et, faisant le tour d'une maison, s'en revenait assister à la conférence derrière une haie de coudriers. Au bout d'un instant d'observation derrière la haie, il entendit le bruit d'une voiture, et il vit s'arrêter en face de lui le carrosse de Milady. Il n'y avait pas à s'y tromper. Milady était dedans. D'Artagnan se coucha sur le cou de son cheval, afin de tout voir sans être vu. Milady sortit sa charmante tête blonde par la portière, et donna des ordres à sa femme de chambre. Cette dernière, jolie fille de vingt à vingt-deux ans, alerte et vive, véritable soubrette de grande dame, sauta en bas du marchepied, sur lequel elle était assise selon l'usage du temps, et se dirigea vers la terrasse où d'Artagnan avait aperçu Lubin. D'Artagnan suivit la soubrette des yeux, et la vit s'acheminer vers la terrasse. Mais, par hasard, un ordre de l'intérieur avait appelé Lubin, de sorte que Planchet était resté seul, regardant de tous côtés par quel chemin avait disparu d'Artagnan. La femme de chambre s'approcha de Planchet, qu'elle prit pour Lubin, et lui tendant un petit billet : " Pour votre maître, dit-elle. -- Pour mon maître ? reprit Planchet étonné. -- Oui, et très pressé. Prenez donc vite. " |
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Là-dessus elle s'enfuit vers le carrosse, retourné à l'avance du côté par lequel il était venu ; elle s'élança sur le marchepied, et le carrosse repartit. Planchet tourna et retourna le billet, puis, accoutumé à l'obéissance passive, il sauta à bas de la terrasse, enfila la ruelle et rencontra au bout de vingt pas d'Artagnan qui, ayant tout vu, allait au-devant de lui. " Pour vous, Monsieur, dit Planchet, présentant le billet au jeune homme. -- Pour moi ? dit d'Artagnan ; en es-tu bien sûr ? -- Pardieu ! si j'en suis sûr ; la soubrette a dit : " Pour ton maître. " Je n'ai d'autre maître que vous ; ainsi... Un joli brin de fille, ma foi, que cette soubrette ! " D'Artagnan ouvrit la lettre, et lut ces mots : " Une personne qui s'intéresse à vous plus qu'elle ne peut le dire voudrait savoir quel jour vous serez en état de vous promener dans la forêt. Demain, à l'hôtel du Champ du Drap d'Or , un laquais noir et rouge attendra votre réponse. " " Oh ! oh ! se dit d'Artagnan, voilà qui est un peu vif. Il paraît que Milady et moi nous sommes en peine de la santé de la même personne. Eh bien, Planchet, comment se porte ce bon M. de Wardes ? il n'est donc pas mort ? -- Non, Monsieur, il va aussi bien qu'on peut aller avec quatre coups d'épée dans le corps, car vous lui en avez, sans reproche, allongé quatre, à ce cher gentilhomme, et il est encore bien faible, ayant perdu presque tout son sang. Comme je l'avais dit à Monsieur, Lubin ne m'a pas reconnu, et m'a raconté d'un bout à l'autre notre aventure. -- Fort bien, Planchet, tu es le roi des laquais ; maintenant, remonte à cheval et rattrapons le carrosse. " Ce ne fut pas long ; au bout de cinq minutes on aperçut le carrosse arrêté sur le revers de la route, un cavalier richement vêtu se tenait à la portière. La conversation entre Milady et le cavalier était tellement animée, que d'Artagnan s'arrêta de l'autre côté du carrosse sans que personne autre que la jolie soubrette s'aperçût de sa présence. La conversation avait lieu en anglais, langue que d'Artagnan ne comprenait pas ; mais, à l'accent, le jeune homme crut deviner que la belle Anglaise était fort en colère ; elle termina par un geste qui ne lui laissa point de doute sur la nature de cette conversation : c'était un coup d'éventail appliqué de telle force, que le petit meuble féminin vola en mille morceaux. Le cavalier poussa un éclat de rire qui parut exaspérer Milady. D'Artagnan pensa que c'était le moment d'intervenir ; il s'approcha de l'autre portière, et se découvrant respectueusement : " Madame, dit-il, me permettez-vous de vous offrir mes services ? Il me semble que ce cavalier vous a mise en colère. Dites un mot, Madame, et je me charge de le punir de son manque de courtoisie. " Aux premières paroles, Milady s'était retournée, regardant le jeune homme avec étonnement, et lorsqu'il eut fini : " Monsieur, dit-elle en très bon français, ce serait de grand coeur que je me mettrais sous votre protection si la personne qui me querelle n'était point mon frère. -- Ah ! excusez-moi, alors, dit d'Artagnan, vous comprenez que j'ignorais cela, Madame. -- De quoi donc se mêle cet étourneau, s'écria en s'abaissant à la hauteur de la portière le cavalier que Milady avait désigné comme son parent, et pourquoi ne passe-t-il pas son chemin ? -- Etourneau vous-même, dit d'Artagnan en se baissant à son tour sur le cou de son cheval, et en répondant de son côté par la portière ; je ne passe pas mon chemin parce qu'il me plaît de m'arrêter ici. " Le cavalier adressa quelques mots en anglais à sa soeur. " Je vous parle français, moi, dit d'Artagnan ; faites-moi donc, je vous prie, le plaisir de me répondre dans la même langue. Vous êtes le frère de Madame, soit, mais vous n'êtes pas le mien, heureusement. " On eût pu croire que Milady, craintive comme l'est ordinairement une femme, allait s'interposer dans ce commencement de provocation, afin d'empêcher que la querelle n'allât plus loin ; mais, tout au contraire, elle se rejeta au fond de son carrosse, et cria froidement au cocher : " Touche à l'hôtel ! " La jolie soubrette jeta un regard d'inquiétude sur d'Artagnan, dont la bonne mine paraissait avoir produit son effet sur elle. Le carrosse partit et laissa les deux hommes en face l'un de l'autre, aucun obstacle matériel ne les séparant plus. Le cavalier fit un mouvement pour suivre la voiture ; mais d'Artagnan, dont la colère déjà bouillante s'était encore augmentée en reconnaissant en lui l'Anglais qui, à Amiens, lui avait gagné son cheval et avait failli gagner à Athos son diamant, sauta à la bride et l'arrêta. " Eh ! Monsieur, dit-il, vous me semblez encore plus étourneau que moi, car vous me faites l'effet d'oublier qu'il y a entre nous une petite querelle engagée. -- Ah ! ah ! dit l'Anglais, c'est vous, mon maître. Il faut donc toujours que vous jouiez un jeu ou un autre ? -- Oui, et cela me rappelle que j'ai une revanche à prendre. Nous verrons, mon cher Monsieur, si vous maniez aussi adroitement la rapière que le cornet. -- Vous voyez bien que je n'ai pas d'épée, dit l'Anglais ; voulez-vous faire le brave contre un homme sans armes ? -- J'espère bien que vous en avez chez vous, répondit d'Artagnan. En tout cas, j'en ai deux, et si vous le voulez, je vous en jouerai une. -- Inutile, dit l'Anglais, je suis muni suffisamment de ces sortes d'ustensiles. -- Eh bien, mon digne gentilhomme, reprit d'Artagnan, choisissez la plus longue et venez me la montrer ce soir. -- Où cela, s'il vous plaît ? -- Derrière le Luxembourg, c'est un charmant quartier pour les promenades dans le genre de celle que je vous propose. -- C'est bien, on y sera. -- Votre heure ? -- Six heures. -- A propos, vous avez aussi probablement un ou deux amis ? -- Mais j'en ai trois qui seront fort honorés de jouer la même partie que moi. -- Trois ? à merveille ! comme cela se rencontre ! dit d'Artagnan, c'est juste mon compte. -- Maintenant, qui êtes-vous ? demanda l'Anglais. -- Je suis M. d'Artagnan, gentilhomme gascon, servant aux gardes, compagnie de M. des Essarts. Et vous ? -- Moi, je suis Lord de Winter, baron de Sheffield. -- Eh bien, je suis votre serviteur, Monsieur le baron, dit d'Artagnan, quoique vous ayez des noms bien difficiles à retenir. " Et piquant son cheval, il le mit au galop, et reprit le chemin de Paris. Comme il avait l'habitude de le faire en pareille occasion, d'Artagnan descendit droit chez Athos. Il trouva Athos couché sur un grand canapé, où il attendait, comme il l'avait dit, que son équipement le vînt trouver. |
| Il raconta à Athos tout ce qui venait de se passer, moins la lettre de M. de Wardes.
Athos fut enchanté lorsqu'il sut qu'il allait se battre contre un Anglais. Nous avons dit que c'était son rêve. On envoya chercher à l'instant même Porthos et Aramis par les laquais, et on les mit au courant de la situation. Porthos tira son épée hors du fourreau et se mit à espadonner contre le mur en se reculant de temps en temps et en faisant des pliés comme un danseur. Aramis, qui travaillait toujours à son poème, s'enferma dans le cabinet d'Athos et pria qu'on ne le dérangeât plus qu'au moment de dégainer. Athos demanda par signe à Grimaud une bouteille. Quant à d'Artagnan, il arrangea en lui-même un petit plan dont nous verrons plus tard l'exécution, et qui lui promettait quelque gracieuse aventure, comme on pouvait le voir aux sourires qui, de temps en temps, passaient sur son visage dont ils éclairaient la rêverie. -------------------------------------------------------------------------------- Chapitre XXXI. ANGLAIS ET FRANCAIS. -------------------------------------------------------------------------------- L'heure venue, on se rendit avec les quatre laquais, derrière le Luxembourg, dans un enclos abandonné aux chèvres. Athos donna une pièce de monnaie au chevrier pour qu'il s'écartât. Les laquais furent chargés de faire sentinelle. Bientôt une troupe silencieuse s'approcha du même enclos, y pénétra et joignit les mousquetaires ; puis, selon les habitudes d'outre-mer, les présentations eurent lieu. Les Anglais étaient tous gens de la plus haute qualité, les noms bizarres de leurs adversaires furent donc pour eux un sujet non seulement de surprise, mais encore d'inquiétude. " Mais, avec tout cela, dit Lord de Winter quand les trois amis eurent été nommés, nous ne savons pas qui vous êtes, et nous ne nous battrons pas avec des noms pareils ; ce sont des noms de bergers, cela. -- Aussi, comme vous le supposez bien, Milord, ce sont de faux noms, dit Athos. -- Ce qui ne nous donne qu'un plus grand désir de connaître les noms véritables, répondit l'Anglais. -- Vous avez bien joué contre nous sans les connaître, dit Athos, à telles enseignes que vous nous avez gagné nos deux chevaux ? -- C'est vrai, mais nous ne risquions que nos pistoles ; cette fois nous risquons notre sang : on joue avec tout le monde, on ne se bat qu'avec ses égaux. -- C'est juste " , dit Athos. Et il prit à l'écart celui des quatre Anglais avec lequel il devait se battre, et lui dit son nom tout bas. Porthos et Aramis en firent autant de leur côté. " Cela vous suffit-il, dit Athos à son adversaire, et me trouvez-vous assez grand seigneur pour me faire la grâce de croiser l'épée avec moi ? -- Oui, Monsieur, dit l'Anglais en s'inclinant. -- Eh bien, maintenant, voulez-vous que je vous dise une chose ? reprit froidement Athos. -- Laquelle ? demanda l'Anglais. -- C'est que vous auriez aussi bien fait de ne pas exiger que je me fisse connaître. -- Pourquoi cela ? -- Parce qu'on me croit mort, que j'ai des raisons pour désirer qu'on ne sache pas que je vis, et que je vais être obligé de vous tuer, pour que mon secret ne coure pas les champs. " L'Anglais regarda Athos, croyant que celui-ci plaisantait ; mais Athos ne plaisantait pas le moins du monde. " Messieurs, dit-il en s'adressant à la fois à ses compagnons et à leurs adversaires, y sommes-nous ? -- Oui, répondirent tout d'une voix Anglais et Français. -- Alors, en garde " , dit Athos. Et aussitôt huit épées brillèrent aux rayons du soleil couchant, et le combat commença avec un acharnement bien naturel entre gens deux fois ennemis. Athos s'escrimait avec autant de calme et de méthode que s'il eût été dans une salle d'armes. Porthos, corrigé sans doute de sa trop grande confiance par son aventure de Chantilly, jouait un jeu plein de finesse et de prudence. Aramis, qui avait le troisième chant de son poème à finir, se dépêchait en homme très pressé. Athos, le premier, tua son adversaire : il ne lui avait porté qu'un coup, mais, comme il l'en avait prévenu, le coup avait été mortel. L'épée lui traversa le coeur. Porthos, le second, étendit le sien sur l'herbe : il lui avait percé la cuisse. Alors, comme l'Anglais, sans faire plus longue résistance, lui avait rendu son épée, Porthos le prit dans ses bras et le porta dans son carrosse. Aramis poussa le sien si vigoureusement, qu'après avoir rompu une cinquantaine de pas, il finit par prendre la fuite à toutes jambes et disparut aux huées des laquais. Quant à d'Artagnan, il avait joué purement et simplement un jeu défensif ; puis, lorsqu'il avait vu son adversaire bien fatigué, il lui avait, d'une vigoureuse flanconade, fait sauter son épée. Le baron, se voyant désarmé, fit deux ou trois pas en arrière ; mais, dans ce mouvement, son pied glissa, et il tomba à la renverse. D'Artagnan fut sur lui d'un seul bond, et lui portant l'épée à la gorge : " Je pourrais vous tuer, Monsieur, dit-il à l'Anglais, et vous êtes bien entre mes mains, mais je vous donne la vie pour l'amour de votre soeur. " D'Artagnan était au comble de la joie ; il venait de réaliser le plan qu'il avait arrêté d'avance, et dont le développement avait fait éclore sur son visage les sourires dont nous avons parlé. L'Anglais, enchanté d'avoir affaire à un gentilhomme d'aussi bonne composition, serra d'Artagnan entre ses bras, fit mille caresses aux trois mousquetaires, et, comme l'adversaire de Porthos était déjà installé dans la voiture et que celui d'Aramis avait pris la poudre d'escampette, on ne songea plus qu'au défunt. Comme Porthos et Aramis le déshabillaient dans l'espérance que sa blessure n'était pas mortelle, une grosse bourse s'échappa de sa ceinture. D'Artagnan la ramassa et la tendit à Lord de Winter. " Et que diable voulez-vous que je fasse de cela ? dit l'Anglais. -- Vous la rendrez à sa famille, dit d'Artagnan. -- Sa famille se soucie bien de cette misère : elle hérite de quinze mille louis de rente : gardez cette bourse pour vos laquais. " D'Artagnan mit la bourse dans sa poche. " Et maintenant, mon jeune ami, car vous me permettrez, je l'espère, de vous donner ce nom, dit Lord de Winter, dès ce soir, si vous le voulez bien, je vous présenterai à ma soeur, Lady Clarick ; car je veux qu'elle vous prenne à son tour dans ses bonnes grâces, et, comme elle n'est point tout à fait mal en cour, peut-être dans l'avenir un mot dit par elle ne vous serait-il point inutile. " D'Artagnan rougit de plaisir, et s'inclina en signe d'assentiment. Pendant ce temps, Athos s'était approché de d'Artagnan. |
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" Que voulez-vous faire de cette bourse ? lui dit-il tout bas à l'oreille. -- Mais je comptais vous la remettre, mon cher Athos. -- A moi ? et pourquoi cela ? -- Dame, vous l'avez tué : ce sont les dépouilles opimes. -- Moi, héritier d'un ennemi ! dit Athos, pour qui donc me prenez-vous ? -- C'est l'habitude à la guerre, dit d'Artagnan ; pourquoi ne serait-ce pas l'habitude dans un duel ? -- Même sur le champ de bataille, dit Athos, je n'ai jamais fait cela. " Porthos leva les épaules. Aramis, d'un mouvement de lèvres, approuva Athos. " Alors, dit d'Artagnan, donnons cet argent aux laquais, comme Lord de Winter nous a dit de le faire. -- Oui, dit Athos, donnons cette bourse, non à nos laquais, mais aux laquais anglais. " Athos prit la bourse, et la jeta dans la main du cocher : " Pour vous et vos camarades. " Cette grandeur de manières dans un homme entièrement dénué frappa Porthos lui-même, et cette générosité française, redite par Lord de Winter et son ami, eut partout un grand succès, excepté auprès de MM. Grimaud, Mousqueton, Planchet et Bazin. Lord de Winter, en quittant d'Artagnan, lui donna l'adresse de sa soeur ; elle demeurait place Royale, qui était alors le quartier à la mode, au numéro 6. D'ailleurs, il s'engageait à le venir prendre pour le présenter. D'Artagnan lui donna rendez-vous à huit heures, chez Athos. Cette présentation à Milady occupait fort la tête de notre Gascon. Il se rappelait de quelle façon étrange cette femme avait été mêlée jusque-là dans sa destinée. Selon sa conviction, c'était quelque créature du cardinal, et cependant il se sentait invinciblement entraîné vers elle, par un de ces sentiments dont on ne se rend pas compte. Sa seule crainte était que Milady ne reconnût en lui l'homme de Meung et de Douvres. Alors, elle saurait qu'il était des amis de M. de Tréville, et par conséquent qu'il appartenait corps et âme au roi, ce qui, dès lors, lui ferait perdre une partie de ses avantages, puisque, connu de Milady comme il la connaissait, il jouerait avec elle à jeu égal. Quant à ce commencement d'intrigue entre elle et le comte de Wardes, notre présomptueux ne s'en préoccupait que médiocrement, bien que le marquis fût jeune, beau, riche et fort avant dans la faveur du cardinal. Ce n'est pas pour rien que l'on a vingt ans, et surtout que l'on est né à Tarbes. D'Artagnan commença par aller faire chez lui une toilette flamboyante ; puis, il s'en revint chez Athos, et, selon son habitude, lui raconta tout. Athos écouta ses projets ; puis il secoua la tête, et lui recommanda la prudence avec une sorte d'amertume. " Quoi ! lui dit-il, vous venez de perdre une femme que vous disiez bonne, charmante, parfaite, et voilà que vous courez déjà après une autre ! " D'Artagnan sentit la vérité de ce reproche. " J'aimais Mme Bonacieux avec le coeur, tandis que j'aime Milady avec la tête, dit-il ; en me faisant conduire chez elle, je cherche surtout à m'éclairer sur le rôle qu'elle joue à la cour. -- Le rôle qu'elle joue, pardieu ! il n'est pas difficile à deviner d'après tout ce que vous m'avez dit. C'est quelque émissaire du cardinal : une femme qui vous attirera dans un piège, où vous laisserez votre tête tout bonnement. -- Diable ! mon cher Athos, vous voyez les choses bien en noir, ce me semble. -- Mon cher, je me défie des femmes ; que voulez-vous ! je suis payé pour cela, et surtout des femmes blondes. Milady est blonde, m'avez- vous dit ? -- Elle a les cheveux du plus beau blond qui se puisse voir. -- Ah ! mon pauvre d'Artagnan, fit Athos. -- Ecoutez, je veux m'éclairer ; puis, quand je saurai ce que je désire savoir, je m'éloignerai. -- Eclairez-vous " , dit flegmatiquement Athos. Lord de Winter arriva à l'heure dite, mais Athos, prévenu à temps, passa dans la seconde pièce. Il trouva donc d'Artagnan seul, et, comme il était près de huit heures, il emmena le jeune homme. Un élégant carrosse attendait en bas, et comme il était attelé de deux excellents chevaux, en un instant on fut place Royale. Milady Clarick reçut gracieusement d'Artagnan. Son hôtel était d'une somptuosité remarquable ; et, bien que la plupart des Anglais, chassés par la guerre, quittassent la France, ou fussent sur le point de la quitter, Milady venait de faire faire chez elle de nouvelles dépenses : ce qui prouvait que la mesure générale qui renvoyait les Anglais ne la regardait pas. " Vous voyez, dit Lord de Winter en présentant d'Artagnan à sa soeur, un jeune gentilhomme qui a tenu ma vie entre ses mains, et qui n'a point voulu abuser de ses avantages, quoique nous fussions deux fois ennemis, puisque c'est moi qui l'ai insulté, et que je suis Anglais. Remerciez-le donc, Madame, si vous avez quelque amitié pour moi. " Milady fronça légèrement le sourcil ; un nuage à peine visible passa sur son front, et un sourire tellement étrange apparut sur ses lèvres, que le jeune homme, qui vit cette triple nuance, en eut comme un frisson. Le frère ne vit rien ; il s'était retourné pour jouer avec le singe favori de Milady, qui l'avait tiré par son pourpoint. " Soyez le bienvenu, Monsieur, dit Milady d'une voix dont la douceur singulière contrastait avec les symptômes de mauvaise humeur que venait de remarquer d'Artagnan, vous avez acquis aujourd'hui des droits éternels à ma reconnaissance. " L'Anglais alors se retourna et raconta le combat sans omettre un détail. Milady l'écouta avec la plus grande attention ; cependant on voyait facilement, quelque effort qu'elle fît pour cacher ses impressions, que ce récit ne lui était point agréable. Le sang lui montait à la tête, et son petit pied s'agitait impatiemment sous sa robe. Lord de Winter ne s'aperçut de rien. Puis, lorsqu'il eut fini, il s'approcha d'une table où étaient servis sur un plateau une bouteille de vin d'Espagne et des verres. Il emplit deux verres et d'un signe invita d'Artagnan à boire. D'Artagnan savait que c'était fort désobliger un Anglais que de refuser de toaster avec lui. Il s'approcha donc de la table, et prit le second verre. Cependant il n'avait point perdu de vue Milady, et dans la glace il s'aperçut du changement qui venait de s'opérer sur son visage. Maintenant qu'elle croyait n'être plus regardée, un sentiment qui ressemblait à de la férocité animait sa physionomie. Elle mordait son mouchoir à belles dents. Cette jolie petite soubrette, que d'Artagnan avait déjà remarquée, entra alors ; elle dit en anglais quelques mots à Lord de Winter, qui demanda aussitôt à d'Artagnan la permission de se retirer, s'excusant sur l'urgence de l'affaire qui l'appelait, et chargeant sa soeur d'obtenir son pardon. D'Artagnan échangea une poignée de main avec Lord de Winter et revint près de Milady. Le visage de cette femme, avec une mobilité surprenante, avait repris son expression gracieuse, seulement quelques petites taches rouges disséminées sur son mouchoir indiquaient qu'elle s'était mordu les lèvres jusqu'au sang. Ses lèvres étaient magnifiques, on eût dit du corail. La conversation prit une tournure enjouée. Milady paraissait s'être entièrement remise. Elle raconta que Lord de Winter n'était que son beau-frère et non son frère : elle avait épousé un cadet de famille qui l'avait laissée veuve avec un enfant. Cet enfant était le seul héritier de Lord de Winter, si Lord de Winter ne se mariait point. Tout cela laissait voir à d'Artagnan un voile qui enveloppait quelque chose, mais il ne distinguait pas encore sous ce voile. Au reste, au bout d'une demi-heure de conversation, d'Artagnan était convaincu que Milady était sa compatriote : elle parlait le français avec une pureté et une élégance qui ne laissaient aucun doute à cet égard. D'Artagnan se répandit en propos galants et en protestations de dévouement. A toutes les fadaises qui échappèrent à notre Gascon, Milady sourit avec bienveillance. L'heure de se retirer arriva. D'Artagnan prit congé de Milady et sortit du salon le plus heureux des hommes. Sur l'escalier il rencontra la jolie soubrette, laquelle le frôla doucement en passant, et, tout en rougissant jusqu'aux yeux, lui demanda pardon de l'avoir touché, d'une voix si douce, que le pardon lui fut accordé à l'instant même. D'Artagnan revint le lendemain et fut reçu encore mieux que la veille. Lord de Winter n'y était point, et ce fut Milady qui lui fit cette fois tous les honneurs de la soirée. Elle parut prendre un grand intérêt à lui, lui demanda d'où il était, quels étaient ses amis, et s'il n'avait pas pensé quelquefois à s'attacher au service de M. le cardinal. D'Artagnan, qui, comme on le sait, était fort prudent pour un garçon de vingt ans, se souvint alors de ses soupçons sur Milady ; il lui fit un grand éloge de Son Eminence, lui dit qu'il n'eût point manqué d'entrer dans les gardes du cardinal au lieu d'entrer dans les gardes du roi, s'il eût connu par exemple M. de Cavois au lieu de connaître M. de Tréville. Milady changea de conversation sans affectation aucune, et demanda à d'Artagnan de la façon la plus négligée du monde s'il n'avait jamais été en Angleterre. D'Artagnan répondit qu'il y avait été envoyé par M. de Tréville pour traiter d'une remonte de chevaux, et qu'il en avait même ramené quatre comme échantillon. Milady, dans le cours de la conversation, se pinça deux ou trois fois les lèvres : elle avait affaire à un Gascon qui jouait serré. A la même heure que la veille d'Artagnan se retira. Dans le corridor il rencontra encore la jolie Ketty ; c'était le nom de la soubrette. Celle-ci le regarda avec une expression de mystérieuse bienveillance à laquelle il n'y avait point à se tromper. Mais d'Artagnan était si préoccupé de la maîtresse, qu'il ne remarquait absolument que ce qui venait d'elle. D'Artagnan revint chez Milady le lendemain et le surlendemain, et chaque fois Milady lui fit un accueil plus gracieux. |
| Chaque fois aussi, soit dans l'antichambre, soit dans le corridor, soit sur l'escalier, il rencontrait la jolie soubrette.
Mais, comme nous l'avons dit, d'Artagnan ne faisait aucune attention à cette persistance de la pauvre Ketty. ---------------------------------------------------------------------------------------- --- Chapitre XXXII. UN DINER DE PROCUREUR. ---------------------------------------------------------------------------------------- --- Cependant le duel dans lequel Porthos avait joué un rôle si brillant ne lui avait pas fait oublier le dîner auquel l'avait invité la femme du procureur. Le lendemain, vers une heure, il se fit donner le dernier coup de brosse par Mousqueton, et s'achemina vers la rue aux Ours, du pas d'un homme qui est en double bonne fortune. Son coeur battait, mais ce n'était pas, comme celui de d'Artagnan, d'un jeune et impatient amour. Non, un intérêt plus matériel lui fouettait le sang, il allait enfin franchir, ce seuil mystérieux, gravir cet escalier inconnu qu'avaient monté un à un, les vieux écus de maître Coquenard. Il allait voir en réalité certain bahut dont vingt fois il avait vu l'image dans ses rêves ; bahut de forme longue et profonde, cadenassé, verrouillé, scellé au sol ; bahut dont il avait si souvent entendu parler, et que les mains un peu sèches, il est vrai, mais non pas sans élégance de la procureuse, allaient ouvrir à ses regards admirateurs. Et puis lui, l'homme errant sur la terre, l'homme sans fortune, l'homme sans famille, le soldat habitué aux auberges, aux cabarets, aux tavernes, aux posadas, le gourmet forcé pour la plupart du temps de s'en tenir aux lippées de rencontre, il allait tâter des repas de ménage, savourer un intérieur confortable, et se laisser faire à ces petits soins, qui, plus on est dur, plus ils plaisent, comme disent les vieux soudards. Venir en qualité de cousin s'asseoir tous les jours à une bonne table, dérider le front jaune et plissé du vieux procureur, plumer quelque peu les jeunes clercs en leur apprenant la bassette, le passe-dix et le lansquenet dans leurs plus fines pratiques, et en leur gagnant par manière d'honoraires, pour la leçon qu'il leur donnerait en une heure, leurs économies d'un mois, tout cela souriait énormément à Porthos. Le mousquetaire se retraçait bien, de-ci, de-là, les mauvais propos qui couraient dès ce temps-là sur les procureurs et qui leur ont survécu : la lésine, la rognure, les jours de jeûne, mais comme, après tout, sauf quelques accès d'économie que Porthos avait toujours trouvés fort intempestifs, il avait vu la procureuse assez libérale, pour une procureuse, bien entendu, il espéra rencontrer une maison montée sur un pied flatteur. Cependant, à la porte, le mousquetaire eut quelques doutes, l'abord n'était point fait pour engager les gens : allée puante et noire, escalier mal éclairé par des barreaux au travers desquels filtrait le jour gris d'une cour voisine ; au premier une porte basse et ferrée d'énormes clous comme la porte principale du Grand Châtelet. Porthos heurta du doigt ; un grand clerc pâle et enfoui sous une forêt de cheveux vierges vint ouvrir et salua de l'air d'un homme forcé de respecter à la fois dans un autre la haute taille qui indique la force, l'habit militaire qui indique l'état, et la mine vermeille qui indique l'habitude de bien vivre. Autre clerc plus petit derrière le premier, autre clerc plus grand derrière le second, saute-ruisseau de douze ans derrière le troisième. En tout, trois clercs et demi ; ce qui, pour le temps, annonçait une étude des plus achalandées. Quoique le mousquetaire ne dût arriver qu'à une heure, depuis midi la procureuse avait l'oeil au guet et comptait sur le coeur et peut-être aussi sur l'estomac de son adorateur pour lui faire devancer l'heure. Mme Coquenard arriva donc par la porte de l'appartement, presque en même temps que son convive arrivait par la porte de l'escalier, et l'apparition de la digne dame le tira d'un grand embarras. Les clercs avaient l'oeil curieux, et lui, ne sachant trop que dire à cette gamme ascendante et descendante, demeurait la langue muette. " C'est mon cousin, s'écria la procureuse ; entrez donc, entrez donc, Monsieur Porthos. " Le nom de Porthos fit son effet sur les clercs, qui se mirent à rire ; mais Porthos se retourna, et tous les visages rentrèrent dans leur gravité. On arriva dans le cabinet du procureur après avoir traversé l'antichambre où étaient les clercs, et l'étude où ils auraient dû être : cette dernière chambre était une sorte de salle noire et meublée de paperasses. En sortant de l'étude on laissa la cuisine à droite, et l'on entra dans la salle de réception. Toutes ces pièces qui se commandaient n'inspirèrent point à Porthos de bonnes idées. Les paroles devaient s'entendre de loin par toutes ces portes ouvertes ; puis, en passant, il avait jeté un regard rapide et investigateur sur la cuisine, et il s'avouait à lui-même, à la honte de la procureuse et à son grand regret, à lui, qu'il n'y avait pas vu ce feu, cette animation, ce mouvement qui, au moment d'un bon repas, règnent ordinairement dans ce sanctuaire de la gourmandise. Le procureur avait sans doute été prévenu de cette visite, car il ne témoigna aucune surprise à la vue de Porthos, qui s'avança jusqu'à lui d'un air assez dégagé et le salua courtoisement. " Nous sommes cousins, à ce qu'il paraît, Monsieur Porthos ? " dit le procureur en se soulevant à la force des bras sur son fauteuil de canne. Le vieillard, enveloppé dans un grand pourpoint noir où se perdait son corps fluet, était vert et sec ; ses petits yeux gris brillaient comme des escarboucles, et semblaient, avec sa bouche grimaçante, la seule partie de son visage où la vie fût demeurée. Malheureusement les jambes commençaient à refuser le service à toute cette machine osseuse ; depuis cinq ou six mois que cet affaiblissement s'était fait sentir, le digne procureur était à peu près devenu l'esclave de sa femme. Le cousin fut accepté avec résignation, voilà tout. Maître Coquenard ingambe eût décliné toute parenté avec M. Porthos. " Oui, Monsieur, nous sommes cousins, dit sans se déconcerter Porthos, qui, d'ailleurs, n'avait jamais compté être reçu par le mari avec enthousiasme. -- Par les femmes, je crois ? " dit malicieusement le procureur. Porthos ne sentit point cette raillerie et la prit pour une naïveté dont il rit dans sa grosse moustache. Mme Coquenard, qui savait que le procureur naïf était une variété fort rare dans l'espèce, sourit un peu et rougit beaucoup. Maître Coquenard avait, dès l'arrivée de Porthos, jeté les yeux avec inquiétude sur une grande armoire placée en face de son bureau de chêne. Porthos comprit que cette armoire, quoiqu'elle ne répondît point par la forme à celle qu'il avait vue dans ses songes, devait être le bienheureux bahut, et il s'applaudit de ce que la réalité avait six pieds de plus en hauteur que le rêve. Maître Coquenard ne poussa pas plus loin ses investigations généalogiques, mais en ramenant son regard inquiet de l'armoire sur Porthos, il se contenta de dire : " Monsieur notre cousin, avant son départ pour la campagne, nous fera bien la grâce de dîner une fois avec nous, n'est-ce pas, Madame Coquenard ! " Cette fois, Porthos reçut le coup en plein estomac et le sentit ; il paraît que de son côté Mme Coquenard non plus n'y fut pas insensible, car elle ajouta : " Mon cousin ne reviendra pas s'il trouve que nous le traitons mal ; mais, dans le cas contraire, il a trop peu de temps à passer à Paris, et par conséquent à nous voir, pour que nous ne lui demandions pas presque tous les instants dont il peut disposer jusqu'à son départ. -- Oh ! mes jambes, mes pauvres jambes ! où êtes-vous ? " murmura Coquenard. Et il essaya de sourire. Ce secours qui était arrivé à Porthos au moment où il était attaqué dans ses espérances gastronomiques inspira au mousquetaire beaucoup de reconnaissance pour sa procureuse. Bientôt l'heure du dîner arriva. On passa dans la salle à manger, grande pièce noire qui était située en face de la cuisine. Les clercs, qui, à ce qu'il paraît, avaient senti dans la maison des parfums inaccoutumés, étaient d'une exactitude militaire, et tenaient en main leurs tabourets, tout prêts qu'ils étaient à s'asseoir. On les voyait d'avance remuer les mâchoires avec des dispositions effrayantes. " Tudieu ! pensa Porthos en jetant un regard sur les trois affamés, car le saute-ruisseau n'était pas, comme on le pense bien, admis aux honneurs de la table magistrale ; tudieu ! à la place de mon cousin, je ne garderais pas de pareils gourmands. On dirait des naufragés qui n'ont pas mangé depuis six semaines. " Maître Coquenard entra, poussé sur son fauteuil à roulettes par Mme Coquenard, à qui Porthos, à son tour, vint en aide pour rouler son mari jusqu'à la table. A peine entré, il remua le nez et les mâchoires à l'exemple de ses clercs. " Oh ! oh ! dit-il, voici un potage qui est engageant ! " " Que diable sentent-ils donc d'extraordinaire dans ce potage ? " dit Porthos à l'aspect d'un bouillon pâle, abondant, mais parfaitement aveugle, et sur lequel quelques croûtes nageaient rares comme les îles d'un archipel. Mme Coquenard sourit, et, sur un signe d'elle, tout le monde s'assit avec empressement. Maître Coquenard fut le premier servi, puis Porthos ; ensuite Mme Coquenard emplit son assiette, et distribua les croûtes sans bouillon aux clercs impatients. En ce moment la porte de la salle à manger s'ouvrit d'elle-même en criant, et Porthos, à travers les battants entrebâillés, aperçut le petit clerc, qui, ne pouvant prendre part au festin, mangeait son pain à la double odeur de la cuisine et de la salle à manger. Après le potage la servante apporta une poule bouillie ; magnificence qui fit dilater les paupières des convives, de telle façon qu'elles semblaient prêtes à se fendre. " On voit que vous aimez votre famille, Madame Coquenard, dit le procureur avec un sourire presque tragique ; voilà certes une galanterie que vous faites à votre cousin. " La pauvre poule était maigre et revêtue d'une de ces grosses peaux hérissées que les os ne percent jamais malgré leurs efforts ; il fallait qu'on l'eût cherchée bien longtemps avant de la trouver sur le perchoir où elle s'était retirée pour mourir de vieillesse. " Diable ! pensa Porthos, voilà qui est fort triste ; je respecte la vieillesse, mais j'en fais peu de cas bouillie ou rôtie. " Et il regarda à la ronde pour voir si son opinion était partagée ; mais tout au contraire de lui, il ne vit que des yeux flamboyants, qui dévoraient d'avance cette sublime poule, objet de ses mépris. |
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Mme Coquenard tira le plat à elle, détacha adroitement les deux grandes pattes noires, qu'elle plaça sur l'assiette de son mari ; trancha le cou, qu'elle mit avec la tête à part pour elle-même ; leva l'aile pour Porthos, et remit à la servante, qui venait de l'apporter, l'animal qui s'en retourna presque intact, et qui avait disparu avant que le mousquetaire eût eu le temps d'examiner les variations que le désappointement amène sur les visages, selon les caractères et les tempéraments de ceux qui l'éprouvent. Au lieu de poulet, un plat de fèves fit son entrée, plat énorme, dans lequel quelques os de mouton, qu'on eût pu, au premier abord, croire accompagnés de viande, faisaient semblant de se montrer. Mais les clercs ne furent pas dupes de cette supercherie, et les mines lugubres devinrent des visages résignés. Mme Coquenard distribua ce mets aux jeunes gens avec la modération d'une bonne ménagère. Le tour du vin était venu. Maître Coquenard versa d'une bouteille de grès fort exiguë le tiers d'un verre à chacun des jeunes gens, s'en versa à lui-même dans des proportions à peu près égales, et la bouteille passa aussitôt du côté de Porthos et de Mme Coquenard. Les jeunes gens remplissaient d'eau ce tiers de vin, puis, lorsqu'ils avaient bu la moitié du verre, ils le remplissaient encore, et ils faisaient toujours ainsi ; ce qui les amenait à la fin du repas à avaler une boisson qui de la couleur du rubis était passée à celle de la topaze brûlée. Porthos mangea timidement son aile de poule, et frémit lorsqu'il sentit sous la table le genou de la procureuse qui venait trouver le sien. Il but aussi un demi-verre de ce vin fort ménagé, et qu'il reconnut pour cet horrible cru de Montreuil, la terreur des palais exercés. Maître Coquenard le regarda engloutir ce vin pur et soupira. " Mangerez-vous bien de ces fèves, mon cousin Porthos ? " dit Mme Coquenard de ce ton qui veut dire : croyez-moi, n'en mangez pas. " Du diable si j'en goûte ! " murmura tout bas Porthos... Puis tout haut : " Merci, ma cousine, dit-il, je n'ai plus faim. " Il se fit un silence : Porthos ne savait quelle contenance tenir. Le procureur répéta plusieurs fois : " Ah ! Madame Coquenard ! je vous en fais mon compliment, votre dîner était un véritable festin ; Dieu ! ai-je mangé ! " Maître Coquenard avait mangé son potage, les pattes noires de la poule et le seul os de mouton où il y eût un peu de viande. Porthos crut qu'on le mystifiait, et commença à relever sa moustache et à froncer le sourcil ; mais le genou de Mme Coquenard vint tout doucement lui conseiller la patience. Ce silence et cette interruption de service, qui étaient restés inintelligibles pour Porthos, avaient au contraire une signification terrible pour les clercs ; sur un regard du procureur, accompagné d'un sourire de Mme Coquenard, ils se levèrent lentement de table, plièrent leurs serviettes plus lentement encore, puis ils saluèrent et partirent. " Allez, jeunes gens, allez faire la digestion en travaillant " , dit gravement le procureur. Les clercs partis, Mme Coquenard se leva et tira d'un buffet un morceau de fromage, des confitures de coings et un gâteau qu'elle avait fait elle-même avec des amandes et du miel. Maître Coquenard fronça le sourcil, parce qu'il voyait trop de mets ; Porthos se pinça les lèvres, parce qu'il voyait qu'il n'y avait pas de quoi dîner. Il regarda si le plat de fèves était encore là, le plat de fèves avait disparu. " Festin décidément, s'écria maître Coquenard en s'agitant sur sa chaise, véritable festin, epula epularum ; Lucullus dîne chez Lucullus. " Porthos regarda la bouteille qui était près de lui, et il espéra qu'avec du vin, du pain et du fromage il dînerait ; mais le vin manquait, la bouteille était vide ; M. et Mme Coquenard n'eurent point l'air de s'en apercevoir. " C'est bien, se dit Porthos à lui-même, me voilà prévenu. " Il passa la langue sur une petite cuillerée de confitures, et s'englua les dents dans la pâte collante de Mme Coquenard. " Maintenant, se dit-il, le sacrifice est consommé. Ah ! si je n'avais pas l'espoir de regarder avec Mme Coquenard dans l'armoire de son mari ! " Maître Coquenard, après les délices d'un pareil repas, qu'il appelait un excès, éprouva le besoin de faire sa sieste. Porthos espérait que la chose aurait lieu séance tenante et dans la localité même ; mais le procureur maudit ne voulut entendre à rien : il fallut le conduire dans sa chambre et il cria tant qu'il ne fut pas devant son armoire, sur le rebord de laquelle, pour plus de précaution encore, il posa ses pieds. La procureuse emmena Porthos dans une chambre voisine et l'on commença de poser les bases de la réconciliation. " Vous pourrez venir dîner trois fois la semaine, dit Mme Coquenard. -- Merci, dit Porthos, je n'aime pas à abuser ; d'ailleurs, il faut que je songe à mon équipement. -- C'est vrai, dit la procureuse en gémissant... c'est ce malheureux équipement. -- Hélas ! oui, dit Porthos, c'est lui. -- Mais de quoi donc se compose l'équipement de votre corps, Monsieur Porthos ? -- Oh ! de bien des choses, dit Porthos ; les mousquetaires, comme vous savez, sont soldats d'élite, et il leur faut beaucoup d'objets inutiles aux gardes ou aux Suisses. -- Mais encore, détaillez-le-moi. -- Mais cela peut aller à... " , dit Porthos, qui aimait mieux discuter le total que le menu. La procureuse attendait frémissante. " A combien ? dit-elle, j'espère bien que cela ne passe point... " Elle s'arrêta, la parole lui manquait. " Oh ! non, dit Porthos, cela ne passe point deux mille cinq cents livres ; je crois même qu'en y mettant de l'économie, avec deux mille livres je m'en tirerai. -- Bon Dieu, deux mille livres ! s'écria-t-elle, mais c'est une fortune. " Porthos fit une grimace des plus significatives, Mme Coquenard la comprit. " Je demandais le détail, dit-elle, parce qu'ayant beaucoup de parents et de pratiques dans le commerce, j'étais presque sûre d'obtenir les choses à cent pour cent au-dessous du prix où vous les payeriez vous- même. -- Ah ! ah ! fit Porthos, si c'est cela que vous avez voulu dire ! -- Oui, cher Monsieur Porthos ! ainsi ne vous faut-il pas d'abord un cheval ? -- Oui, un cheval. -- Eh bien, justement j'ai votre affaire. -- Ah ! dit Porthos rayonnant, voilà donc qui va bien quant à mon cheval ; ensuite il me faut le harnachement complet, qui se compose d'objets qu'un mousquetaire seul peut acheter, et qui ne montera pas, d'ailleurs, à plus de trois cents livres. -- Trois cents livres : alors mettons trois cents livres " , dit la procureuse avec un soupir. Porthos sourit : on se souvient qu'il avait la selle qui lui venait de Buckingham, c'était donc trois cents livres qu'il comptait mettre sournoisement dans sa poche. |
| " Puis, continua-t-il, il y a le cheval de mon laquais et ma valise ; quant aux armes, il est inutile que vous vous en préoccupiez, je les ai.
-- Un cheval pour votre laquais ? reprit en hésitant la procureuse ; mais c'est bien grand seigneur, mon ami. -- Eh ! Madame ! dit fièrement Porthos, est-ce que je suis un croquant, par hasard ? -- Non ; je vous disais seulement qu'un joli mulet avait quelquefois aussi bon air qu'un cheval, et qu'il me semble qu'en vous procurant un joli mulet pour Mousqueton... -- Va pour un joli mulet, dit Porthos ; vous avez raison, j'ai vu de très grands seigneurs espagnols dont toute la suite était à mulets. Mais alors, vous comprenez, Madame Coquenard, un mulet avec des panaches et des grelots ? -- Soyez tranquille, dit la procureuse. -- Reste la valise, reprit Porthos. -- Oh ! que cela ne vous inquiète point, s'écria Mme Coquenard : mon mari a cinq ou six valises, vous choisirez la meilleure ; il y en a une surtout qu'il affectionnait dans ses voyages, et qui est grande à tenir un monde. -- Elle est donc vide, votre valise ? demanda naïvement Porthos. -- Assurément qu'elle est vide, répondit naïvement de son côté la procureuse. -- Ah ! mais la valise dont j'ai besoin est une valise bien garnie, ma chère. " Mme Coquenard poussa de nouveaux soupirs. Molière n'avait pas encore écrit sa scène de l'Avare . Mme Coquenard a donc le pas sur Harpagon. Enfin le reste de l'équipement fut successivement débattu de la même manière ; et le résultat de la scène fut que la procureuse demanderait à son mari un prêt de huit cents livres en argent, et fournirait le cheval et le mulet qui auraient l'honneur de porter à la gloire Porthos et Mousqueton. Ces conditions arrêtées, et les intérêts stipulés ainsi que l'époque du remboursement, Porthos prit congé de Mme Coquenard. Celle-ci voulait bien le retenir en lui faisant les yeux doux ; mais Porthos prétexta les exigences du service, et il fallut que la procureuse cédât le pas au roi. Le mousquetaire rentra chez lui avec une faim de fort mauvaise humeur. ------------------------------------------------------------------ Chapitre XXXIII. SOUBRETTE ET MAITRESSE. ------------------------------------------------------------------ Cependant, comme nous l'avons dit, malgré les cris de sa conscience et les sages conseils d'Athos, d'Artagnan devenait d'heure en heure plus amoureux de Milady ; aussi ne manquait-il pas tous les jours d'aller lui faire une cour à laquelle l'aventureux Gascon était convaincu qu'elle ne pouvait, tôt ou tard, manquer de répondre. Un soir qu'il arrivait le nez au vent, léger comme un homme qui attend une pluie d'or, il rencontra la soubrette sous la porte cochère ; mais cette fois la jolie Ketty ne se contenta point de lui sourire en passant, elle lui prit doucement la main. " Bon ! fit d'Artagnan, elle est chargée de quelque message pour moi de la part de sa maîtresse ; elle va m'assigner quelque rendez-vous qu'on n'aura pas osé me donner de vive voix. " Et il regarda la belle enfant de l'air le plus vainqueur qu'il put prendre. " Je voudrais bien vous dire deux mots, Monsieur le chevalier... , balbutia la soubrette. -- Parle, mon enfant, parle, dit d'Artagnan, j'écoute. -- Ici, impossible : ce que j'ai à vous dire est trop long et surtout trop secret. -- Eh bien, mais comment faire alors ? -- Si Monsieur le chevalier voulait me suivre, dit timidement Ketty. -- Où tu voudras, ma belle enfant. -- Alors, venez. " Et Ketty, qui n'avait point lâché la main de d'Artagnan, l'entraîna par un petit escalier sombre et tournant, et, après lui avoir fait monter une quinzaine de marches, ouvrit une porte. " Entrez, Monsieur le chevalier, dit-elle, ici nous serons seuls et nous pourrons causer. -- Et quelle est donc cette chambre, ma belle enfant ? demanda d'Artagnan. -- C'est la mienne, Monsieur le chevalier ; elle communique avec celle de ma maîtresse par cette porte. Mais soyez tranquille, elle ne pourra entendre ce que nous dirons, jamais elle ne se couche qu'à minuit. " D'Artagnan jeta un coup d'oeil autour de lui. La petite chambre était charmante de goût et de propreté ; mais, malgré lui, ses yeux se fixèrent sur cette porte que Ketty lui avait dit conduire à la chambre de Milady. Ketty devina ce qui se passait dans l'âme du jeune homme et poussa un soupir. " Vous aimez donc bien ma maîtresse, Monsieur le chevalier, dit-elle. -- Oh ! plus que je ne puis dire ! j'en suis fou ! " Ketty poussa un second soupir. " Hélas ! Monsieur, dit-elle, c'est bien dommage ! -- Et que diable vois-tu donc là de si fâcheux ? demanda d'Artagnan. -- C'est que, Monsieur, reprit Ketty, ma maîtresse ne vous aime pas du tout. -- Hein ! fit d'Artagnan, t'aurait-elle chargée de me le dire ? -- Oh ! non pas, Monsieur ! mais c'est moi qui, par intérêt pour vous, ai pris la résolution de vous en prévenir. -- Merci, ma bonne Ketty, mais de l'intention seulement, car la confidence, tu en conviendras, n'est point agréable. -- C'est-à-dire que vous ne croyez point à ce que je vous ai dit, n'est-ce pas ? -- On a toujours peine à croire de pareilles choses, ma belle enfant, ne fût-ce que par amour-propre. -- Donc vous ne me croyez pas ? -- J'avoue que jusqu'à ce que tu daignes me donner quelques preuves de ce que tu avances... -- Que dites-vous de celle-ci ? " Et Ketty tira de sa poitrine un petit billet. |
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" Pour moi ? dit d'Artagnan en s'emparant vivement de la lettre. -- Non, pour un autre. -- Pour un autre ? -- Oui. -- Son nom, son nom ! s'écria d'Artagnan. -- Voyez l'adresse. -- M. le comte de Wardes. " Le souvenir de la scène de Saint-Germain se présenta aussitôt à l'esprit du présomptueux Gascon ; par un mouvement rapide comme la pensée, il déchira l'enveloppe malgré le cri que poussa Ketty en voyant ce qu'il allait faire, ou plutôt ce qu'il faisait. " Oh ! mon Dieu ! Monsieur le chevalier, dit-elle, que faites-vous ? -- Moi, rien ! " dit d'Artagnan, et il lut : " Vous n'avez pas répondu à mon premier billet ; êtes-vous donc souffrant, ou bien auriez-vous oublié quels yeux vous me fîtes au bal de Mme de Guise ? Voici l'occasion, comte ! ne la laissez pas échapper. " D'Artagnan pâlit ; il était blessé dans son amour-propre, il se crut blessé dans son amour. " Pauvre cher Monsieur d'Artagnan ! dit Ketty d'une voix pleine de compassion et en serrant de nouveau la main du jeune homme. -- Tu me plains, bonne petite ! dit d'Artagnan. -- Oh ! oui, de tout mon coeur ! car je sais ce que c'est que l'amour, moi ! -- Tu sais ce que c'est que l'amour ? dit d'Artagnan la regardant pour la première fois avec une certaine attention. -- Hélas ! oui. -- Eh bien, au lieu de me plaindre, alors, tu ferais bien mieux de m'aider à me venger de ta maîtresse. -- Et quelle sorte de vengeance voudriez-vous en tirer ? -- Je voudrais triompher d'elle, supplanter mon rival. -- Je ne vous aiderai jamais à cela, Monsieur le chevalier ! dit vivement Ketty. -- Et pourquoi cela ? demanda d'Artagnan. -- Pour deux raisons. -- Lesquelles ? -- La première, c'est que jamais ma maîtresse ne vous aimera. -- Qu'en sais-tu ? -- Vous l'avez blessée au coeur. -- Moi ! en quoi puis-je l'avoir blessée, moi qui, depuis que je la connais, vis à ses pieds comme un esclave ! parle, je t'en prie. -- Je n'avouerais jamais cela qu'à l'homme... qui lirait jusqu'au fond de mon âme ! " D'Artagnan regarda Ketty pour la seconde fois. La jeune fille était d'une fraîcheur et d'une beauté que bien des duchesses eussent achetées de leur couronne. " Ketty, dit-il, je lirai jusqu'au fond de ton âme quand tu voudras ; qu'à cela ne tienne, ma chère enfant. " Et il lui donna un baiser sous lequel la pauvre enfant devint rouge comme une cerise. " Oh ! non, s'écria Ketty, vous ne m'aimez pas ! C'est ma maîtresse que vous aimez, vous me l'avez dit tout à l'heure. -- Et cela t'empêche-t-il de me faire connaître la seconde raison ? -- La seconde raison, Monsieur le chevalier, reprit Ketty enhardie par le baiser d'abord et ensuite par l'expression des yeux du jeune homme, c'est qu'en amour chacun pour soi. " Alors seulement d'Artagnan se rappela les coups d'oeil languissants de Ketty, ses rencontres dans l'antichambre, sur l'escalier, dans le corridor, ses frôlements de main chaque fois qu'elle le rencontrait, et ses soupirs étouffés ; mais, absorbé par le désir de plaire à la grande dame, il avait dédaigné la soubrette : qui chasse l'aigle ne s'inquiète pas du passereau. Mais cette fois notre Gascon vit d'un seul coup d'oeil tout le parti qu'on pouvait tirer de cet amour que Ketty venait d'avouer d'une façon si naïve ou si effrontée : interception des lettres adressées au comte de Wardes, intelligences dans la place, entrée à toute heure dans la chambre de Ketty, contiguë à celle de sa maîtresse. Le perfide, comme on le voit, sacrifiait déjà en idée la pauvre fille pour obtenir Milady de gré ou de force. " Eh bien, dit-il à la jeune fille, veux-tu, ma chère Ketty, que je te donne une preuve de cet amour dont tu doutes ? -- De quel amour ? demanda la jeune fille. -- De celui que je suis tout prêt à ressentir pour toi. -- Et quelle est cette preuve ? -- Veux-tu que ce soir je passe avec toi le temps que je passe ordinairement avec ta maîtresse ? -- Oh ! oui, dit Ketty en battant des mains, bien volontiers. -- Eh bien, ma chère enfant, dit d'Artagnan en s'établissant dans un fauteuil, viens çà que je te dise que tu es la plus jolie soubrette que j'aie jamais vue ! " Et il le lui dit tant et si bien, que la pauvre enfant, qui ne demandait pas mieux que de le croire, le crut... Cependant, au grand étonnement de d'Artagnan, la jolie Ketty se défendait avec une certaine résolution. Le temps passe vite, lorsqu'il se passe en attaques et en défenses. Minuit sonna, et l'on entendit presque en même temps retentir la sonnette dans la chambre de Milady. " Grand Dieu ! s'écria Ketty, voici ma maîtresse qui m'appelle ! Partez, partez vite ! " D'Artagnan se leva, prit son chapeau comme s'il avait l'intention d'obéir ; puis, ouvrant vivement la porte d'une grande armoire au lieu d'ouvrir celle de l'escalier, il se blottit dedans au milieu des robes et des peignoirs de Milady. " Que faites-vous donc ? " s'écria Ketty. |
| D'Artagnan, qui d'avance avait pris la clef, s'enferma dans son armoire sans répondre.
" Eh bien, cria Milady d'une voix aigre, dormez-vous donc que vous ne venez pas quand je sonne ? " Et d'Artagnan entendit qu'on ouvrit violemment la porte de communication. " Me voici, Milady, me voici " , s'écria Ketty en s'élançant à la rencontre de sa maîtresse. Toutes deux rentrèrent dans la chambre à coucher, et comme la porte de communication resta ouverte, d'Artagnan put entendre quelque temps encore Milady gronder sa suivante, puis enfin elle s'apaisa, et la conversation tomba sur lui tandis que Ketty accommodait sa maîtresse. " Eh bien, dit Milady, je n'ai pas vu notre Gascon ce soir ? -- Comment, Madame, dit Ketty, il n'est pas venu ! Serait-il volage avant d'être heureux ? -- Oh non ! il faut qu'il ait été empêché par M. de Tréville ou par M. des Essarts. Je m'y connais, Ketty, et je le tiens, celui-là. -- Qu'en fera Madame ? -- Ce que j'en ferai !... Sois tranquille, Ketty, il y a entre cet homme et moi une chose qu'il ignore... il a manqué me faire perdre mon crédit près de Son Eminence... Oh ! je me vengerai ! -- Je croyais que Madame l'aimait ? -- Moi, l'aimer ! je le déteste ! Un niais, qui tient la vie de Lord de Winter entre ses mains et qui ne le tue pas, et qui me fait perdre trois cent mille livres de rente ! -- C'est vrai, dit Ketty, votre fils était le seul héritier de son oncle, et jusqu'à sa majorité vous auriez eu la jouissance de sa fortune. " D'Artagnan frissonna jusqu'à la moelle des os en entendant cette suave créature lui reprocher, avec cette voix stridente qu'elle avait tant de peine à cacher dans la conversation, de n'avoir pas tué un homme qu'il l'avait vue combler d'amitié. " Aussi, continua Milady, je me serais déjà vengée sur lui-même, si, je ne sais pourquoi, le cardinal ne m'avait recommandé de le ménager. -- Oh ! oui, mais Madame n'a point ménagé cette petite femme qu'il aimait. -- Oh ! la mercière de la rue des Fossoyeurs : est-ce qu'il n'a pas déjà oublié qu'elle existait ? La belle vengeance, ma foi ! " Une sueur froide coulait sur le front de d'Artagnan : c'était donc un monstre que cette femme. Il se remit à écouter, mais malheureusement la toilette était finie. " C'est bien, dit Milady, rentrez chez vous et demain tâchez enfin d'avoir une réponse à cette lettre que je vous ai donnée. -- Pour M. de Wardes ? dit Ketty. -- Sans doute, pour M. de Wardes. -- En voilà un, dit Ketty, qui m'a bien l'air d'être tout le contraire de ce pauvre M. d'Artagnan. -- Sortez, Mademoiselle, dit Milady, je n'aime pas les commentaires. " D'Artagnan entendit la porte qui se refermait, puis le bruit de deux verrous que mettait Milady afin de s'enfermer chez elle ; de son côté, mais le plus doucement qu'elle put, Ketty donna à la serrure un tour de clef ; d'Artagnan alors poussa la porte de l'armoire. " O mon Dieu ! dit tout bas Ketty, qu'avez-vous ? et comme vous êtes pâle ! -- L'abominable créature ! murmura d'Artagnan. -- Silence ! silence ! sortez, dit Ketty ; il n'y a qu'une cloison entre ma chambre et celle de Milady, on entend de l'une tout ce qui se dit dans l'autre ! -- C'est justement pour cela que je ne sortirai pas, dit d'Artagnan. -- Comment ? fit Ketty en rougissant. -- Ou du moins que je sortirai... plus tard. " Et il attira Ketty à lui ; il n'y avait plus moyen de résister, la résistance fait tant de bruit ! aussi Ketty céda. C'était un mouvement de vengeance contre Milady. D'Artagnan trouva qu'on avait raison de dire que la vengeance est le plaisir des dieux. Aussi, avec un peu de coeur, se serait-il contenté de cette nouvelle conquête ; mais d'Artagnan n'avait que de l'ambition et de l'orgueil. Cependant, il faut le dire à sa louange, le premier emploi qu'il avait fait de son influence sur Ketty avait été d'essayer de savoir d'elle ce qu'était devenue Mme Bonacieux, mais la pauvre fille jura sur le crucifix à d'Artagnan qu'elle l'ignorait complètement, sa maîtresse ne laissant jamais pénétrer que la moitié de ses secrets ; seulement, elle croyait pouvoir répondre qu'elle n'était pas morte. Quant à la cause qui avait manqué faire perdre à Milady son crédit près du cardinal, Ketty n'en savait pas davantage ; mais cette fois, d'Artagnan était plus avancé qu'elle : comme il avait aperçu Milady sur un bâtiment consigné au moment où lui-même quittait l'Angleterre, il se douta qu'il était question cette fois des ferrets de diamants. Mais ce qu'il y avait de plus clair dans tout cela, c'est que la haine véritable, la haine profonde, la haine invétérée de Milady lui venait de ce qu'il n'avait pas tué son beau-frère. D'Artagnan retourna le lendemain chez Milady. Elle était de fort méchante humeur, d'Artagnan se douta que c'était le défaut de réponse de M. de Wardes qui l'agaçait ainsi. Ketty entra ; mais Milady la reçut fort durement. Un coup d'oeil qu'elle lança à d'Artagnan voulait dire : Vous voyez ce que je souffre pour vous. Cependant vers la fin de la soirée, la belle lionne s'adoucit, elle écouta en souriant les doux propos de d'Artagnan, elle lui donna même sa main à baiser. D'Artagnan sortit ne sachant plus que penser : mais comme c'était un garçon à qui on ne faisait pas facilement perdre la tête, tout en faisant sa cour à Milady il avait bâti dans son esprit un petit plan. Il trouva Ketty à la porte, et comme la veille il monta chez elle pour avoir des nouvelles. Ketty avait été fort grondée, on l'avait accusée de négligence. Milady ne comprenait rien au silence du comte de Wardes, et elle lui avait ordonné d'entrer chez elle à neuf heures du matin pour y prendre une troisième lettre. D'Artagnan fit promettre à Ketty de lui apporter chez lui cette lettre le lendemain matin ; la pauvre fille promit tout ce que voulut son amant : elle était folle. Les choses se passèrent comme la veille : d'Artagnan s'enferma dans son armoire, Milady appela, fit sa toilette, renvoya Ketty et referma sa porte. Comme la veille d'Artagnan ne rentra chez lui qu'à cinq heures du matin. A onze heures, il vit arriver Ketty ; elle tenait à la main un nouveau billet de Milady. Cette fois, la pauvre enfant n'essaya pas même de le disputer à d'Artagnan ; elle le laissa faire ; elle appartenait corps et âme à son beau soldat. D'Artagnan ouvrit le billet et lut ce qui suit : " Voilà la troisième fois que je vous écris pour vous dire que je vous aime. Prenez garde que je ne vous écrive une quatrième pour vous dire que je vous déteste. " Si vous vous repentez de la façon dont vous avez agi avec moi, la jeune fille qui vous remettra ce billet vous dira de quelle manière un galant homme peut obtenir son pardon. " D'Artagnan rougit et pâlit plusieurs fois en lisant ce billet. " Oh ! vous l'aimez toujours ! dit Ketty, qui n'avait pas détourné un instant les yeux du visage du jeune homme. -- Non, Ketty, tu te trompes, je ne l'aime plus ; mais je veux me venger de ses mépris. -- Oui, je connais votre vengeance ; vous me l'avez dite. -- Que t'importe, Ketty ! tu sais bien que c'est toi seule que j'aime. |
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-- Comment peut-on savoir cela ? -- Par le mépris que je ferai d'elle. " Ketty soupira. D'Artagnan prit une plume et écrivit : " Madame, jusqu'ici j'avais douté que ce fût bien à moi que vos deux premiers billets eussent été adressés, tant je me croyais indigne d'un pareil honneur ; d'ailleurs j'étais si souffrant, que j'eusse en tout cas hésité à y répondre. " Mais aujourd'hui il faut bien que je croie à l'excès de vos bontés, puisque non seulement votre lettre, mais encore votre suivante, m'affirme que j'ai le bonheur d'être aimé de vous. " Elle n'a pas besoin de me dire de quelle manière un galant homme peut obtenir son pardon. J'irai donc vous demander le mien ce soir à onze heures. Tarder d'un jour serait à mes yeux, maintenant, vous faire une nouvelle offense. " Celui que vous avez rendu le plus heureux des hommes. " Comte DE WARDES. " Ce billet était d'abord un faux, c'était ensuite une indélicatesse ; c'était même, au point de vue de nos moeurs actuelles, quelque chose comme une infamie ; mais on se ménageait moins à cette époque qu'on ne le fait aujourd'hui. D'ailleurs d'Artagnan, par ses propres aveux, savait Milady coupable de trahison à des chefs plus importants, et il n'avait pour elle qu'une estime fort mince. Et cependant malgré ce peu d'estime, il sentait qu'une passion insensée le brûlait pour cette femme. Passion ivre de mépris, mais passion ou soif, comme on voudra. L'intention de d'Artagnan était bien simple : par la chambre de Ketty il arrivait à celle de sa maîtresse ; il profitait du premier moment de surprise, de honte, de terreur pour triompher d'elle ; peut-être aussi échouerait-il, mais il fallait bien donner quelque chose au hasard. Dans huit jours la campagne s'ouvrait, et il fallait partir ; d'Artagnan n'avait pas le temps de filer le parfait amour. " Tiens, dit le jeune homme en remettant à Ketty le billet tout cacheté, donne cette lettre à Milady ; c'est la réponse de M. de Wardes. " La pauvre Ketty devint pâle comme la mort, elle se doutait de ce que contenait le billet. " Ecoute, ma chère enfant, lui dit d'Artagnan, tu comprends qu'il faut que tout cela finisse d'une façon ou de l'autre ; Milady peut découvrir que tu as remis le premier billet à mon valet, au lieu de le remettre au valet du comte ; que c'est moi qui ai décacheté les autres qui devaient être décachetés par M. de Wardes ; alors Milady te chasse, et, tu la connais, ce n'est pas une femme à borner là sa vengeance. -- Hélas ! dit Ketty, pour qui me suis-je exposée à tout cela ? -- Pour moi, je le sais bien, ma toute belle, dit le jeune homme, aussi je t'en suis bien reconnaissant, je te le jure. -- Mais enfin, que contient votre billet ? -- Milady te le dira. -- Ah ! vous ne m'aimez pas ! s'écria Ketty, et je suis bien malheureuse ! " A ce reproche il y a une réponse à laquelle les femmes se trompent toujours ; d'Artagnan répondit de manière que Ketty demeurât dans la plus grande erreur. Cependant elle pleura beaucoup avant de se décider à remettre cette lettre à Milady, mais enfin elle se décida, c'est tout ce que voulait d'Artagnan. D'ailleurs il lui promit que le soir il sortirait de bonne heure de chez sa maîtresse, et qu'en sortant de chez sa maîtresse il monterait chez elle. Cette promesse acheva de consoler la pauvre Ketty. ---------------------------------------------------------------------- Chapitre XXXIV. OU IL EST TRAITE DE L'EQUIPEMENT D'ARAMIS ET DE PORTHOS. ---------------------------------------------------------------------- Depuis que les quatre amis étaient chacun à la chasse de son équipement, il n'y avait plus entre eux de réunion arrêtée. On dînait les uns sans les autres, où l'on se trouvait, ou plutôt où l'on pouvait. Le service, de son côté, prenait aussi sa part de ce temps précieux, qui s'écoulait si vite. Seulement on était convenu de se trouver une fois la semaine, vers une heure, au logis d'Athos, attendu que ce dernier, selon le serment qu'il avait fait, ne passait plus le seuil de sa porte. C'était le jour même où Ketty était venue trouver d'Artagnan chez lui, jour de réunion. A peine Ketty fut-elle sortie, que d'Artagnan se dirigea vers la rue Férou. Il trouva Athos et Aramis qui philosophaient. Aramis avait quelques velléités de revenir à la soutane. Athos, selon ses habitudes, ne le dissuadait ni ne l'encourageait. Athos était pour qu'on laissât à chacun son libre arbitre. Il ne donnait jamais de conseils qu'on ne les lui demandât. Encore fallait-il les lui demander deux fois. " En général, on ne demande de conseils, disait-il, que pour ne les pas suivre ; ou, si on les a suivis, que pour avoir quelqu'un à qui l'on puisse faire le reproche de les avoir donnés. " Porthos arriva un instant après d'Artagnan. Les quatre amis se trouvaient donc réunis. Les quatre visages exprimaient quatre sentiments différents : celui de Porthos la tranquillité, celui de d'Artagnan l'espoir, celui d'Aramis l'inquiétude, celui d'Athos l'insouciance. Au bout d'un instant de conversation dans laquelle Porthos laissa entrevoir qu'une personne haut placée avait bien voulu se charger de le tirer d'embarras, Mousqueton entra. Il venait prier Porthos de passer à son logis, où, disait-il d'un air fort piteux, sa présence était urgente. " Sont-ce mes équipages ? demanda Porthos. -- Oui et non, répondit Mousqueton. -- Mais enfin que veux-tu dire ?... -- Venez, Monsieur. " Porthos se leva, salua ses amis et suivit Mousqueton. Un instant après, Bazin apparut au seuil de la porte. " Que me voulez-vous, mon ami ? dit Aramis avec cette douceur de langage que l'on remarquait en lui chaque fois que ses idées le ramenaient vers l'Eglise... -- Un homme attend Monsieur à la maison, répond Bazin. -- Un homme ! quel homme ? -- Un mendiant. -- Faites-lui l'aumône, Bazin, et dites-lui de prier pour un pauvre pécheur. -- Ce mendiant veut à toute force vous parler, et prétend que vous serez bien aise de le voir. -- N'a-t-il rien dit de particulier pour moi ? -- Si fait. " Si M. Aramis, a-t-il dit, hésite à me venir trouver, vous lui annoncerez que j'arrive de Tours. " |
| -- De Tours ? s'écria Aramis ; Messieurs, mille pardons, mais sans doute cet homme m'apporte des nouvelles que j'attendais. "
Et, se levant aussitôt, il s'éloigna rapidement. Restèrent Athos et d'Artagnan. " Je crois que ces gaillards-là ont trouvé leur affaire. Qu'en pensez- vous, d'Artagnan ? dit Athos. -- Je sais que Porthos était en bon train, dit d'Artagnan ; et quant à Aramis, à vrai dire, je n'en ai jamais été sérieusement inquiet : mais vous, mon cher Athos, vous qui avez si généreusement distribué les pistoles de l'Anglais qui étaient votre bien légitime, qu'allez-vous faire ? -- Je suis fort content d'avoir tué ce drôle, mon enfant, vu que c'est pain bénit que de tuer un Anglais : mais si j'avais empoché ses pistoles, elles me pèseraient comme un remords. -- Allons donc, mon cher Athos ! vous avez vraiment des idées inconcevables. -- Passons, passons ! Que me disait donc M. de Tréville, qui me fit l'honneur de me venir voir hier, que vous hantez ces Anglais suspects que protège le cardinal ? -- C'est-à-dire que je rends visite à une Anglaise, celle dont je vous ai parlé. -- Ah ! oui, la femme blonde au sujet de laquelle je vous ai donné des conseils que naturellement vous vous êtes bien gardé de suivre. -- Je vous ai donné mes raisons. -- Oui ; vous voyez là votre équipement, je crois, à ce que vous m'avez dit. -- Point du tout ! j'ai acquis la certitude que cette femme était pour quelque chose dans l'enlèvement de Mme Bonacieux. -- Oui, et je comprends ; pour retrouver une femme, vous faites la cour à une autre : c'est le chemin le plus long, mais le plus amusant. " D'Artagnan fut sur le point de tout raconter à Athos ; mais un point l'arrêta : Athos était un gentilhomme sévère sur le point d'honneur, et il y avait, dans tout ce petit plan que notre amoureux avait arrêté à l'endroit de Milady, certaines choses qui, d'avance, il en était sûr, n'obtiendraient pas l'assentiment du puritain ; il préféra donc garder le silence, et comme Athos était l'homme le moins curieux de la terre, les confidences de d'Artagnan en étaient restées là. Nous quitterons donc les deux amis, qui n'avaient rien de bien important à se dire, pour suivre Aramis. A cette nouvelle, que l'homme qui voulait lui parler arrivait de Tours, nous avons vu avec quelle rapidité le jeune homme avait suivi ou plutôt devancé Bazin ; il ne fit donc qu'un saut de la rue Férou à la rue de Vaugirard. En entrant chez lui, il trouva effectivement un homme de petite taille, aux yeux intelligents, mais couvert de haillons. " C'est vous qui me demandez ? dit le mousquetaire. -- C'est-à-dire que je demande M. Aramis : est-ce vous qui vous appelez ainsi ? -- Moi-même : vous avez quelque chose à me remettre ? -- Oui, si vous me montrez certain mouchoir brodé. -- Le voici, dit Aramis en tirant une clef de sa poitrine, et en ouvrant un petit coffret de bois d'ébène incrusté de nacre, le voici, tenez. -- C'est bien, dit le mendiant, renvoyez votre laquais. " En effet, Bazin, curieux de savoir ce que le mendiant voulait à son maître, avait réglé son pas sur le sien, et était arrivé presque en même temps que lui ; mais cette célérité ne lui servit pas à grand-chose ; sur l'invitation du mendiant, son maître lui fit signe de se retirer, et force lui fut d'obéir. Bazin parti, le mendiant jeta un regard rapide autour de lui, afin d'être sûr que personne ne pouvait ni le voir ni l'entendre, et ouvrant sa veste en haillons mal serrée par une ceinture de cuir, il se mit à découdre le haut de son pourpoint, d'où il tira une lettre. Aramis jeta un cri de joie à la vue du cachet, baisa l'écriture, et avec un respect presque religieux, il ouvrit l'épître qui contenait ce qui suit : " Ami, le sort veut que nous soyons séparés quelque temps encore ; mais les beaux jours de la jeunesse ne sont pas perdus sans retour. Faites votre devoir au camp ; je fais le mien autre part. Prenez ce que le porteur vous remettra ; faites la campagne en beau et bon gentilhomme, et pensez à moi, qui baise tendrement vos yeux noirs. " Adieu, ou plutôt au revoir ! " Le mendiant décousait toujours ; il tira une à une de ses sales habits cent cinquante doubles pistoles d'Espagne, qu'il aligna sur la table ; puis, il ouvrit la porte, salua et partit avant que le jeune homme, stupéfait, eût osé lui adresser une parole. Aramis alors relut la lettre, et s'aperçut que cette lettre avait un post- scriptum . " -- P.-S. -- Vous pouvez faire accueil au porteur, qui est comte et grand d'Espagne. " " Rêves dorés ! s'écria Aramis. Oh ! la belle vie ! oui, nous sommes jeunes ! Oui, nous aurons encore des jours heureux ! Oh ! à toi, mon amour, mon sang, ma vie ! tout, tout, tout, ma belle maîtresse ! " Et il baisait la lettre avec passion, sans même regarder l'or qui étincelait sur la table. Bazin gratta à la porte ; Aramis n'avait plus de raison pour le tenir à distance ; il lui permit d'entrer. Bazin resta stupéfait à la vue de cet or, et oublia qu'il venait annoncer d'Artagnan, qui, curieux de savoir ce que c'était que le mendiant, venait chez Aramis en sortant de chez Athos. Or, comme d'Artagnan ne se gênait pas avec Aramis, voyant que Bazin oubliait de l'annoncer, il s'annonça lui-même. " Ah ! diable, mon cher Aramis, dit d'Artagnan, si ce sont là les pruneaux qu'on nous envoie de Tours, vous en ferez mon compliment au jardinier qui les récolte. -- Vous vous trompez, mon cher, dit Aramis toujours discret : c'est mon libraire qui vient de m'envoyer le prix de ce poème en vers d'une syllabe que j'avais commencé là-bas. -- Ah ! vraiment ! dit d'Artagnan ; Eh bien, votre libraire est généreux, mon cher Aramis, voilà tout ce que je puis vous dire. -- Comment, Monsieur ! s'écria Bazin, un poème se vend si cher ! c'est incroyable ! Oh ! Monsieur ! vous faites tout ce que vous voulez, vous pouvez devenir l'égal de M. de Voiture et de M. de Benserade. J'aime encore cela, moi. Un poète, c'est presque un abbé. Ah ! Monsieur Aramis, mettez-vous donc poète, je vous en prie. -- Bazin, mon ami, dit Aramis, je crois que vous vous mêlez à la conversation. " Bazin comprit qu'il était dans son tort ; il baissa la tête, et sortit. " Ah ! dit d'Artagnan avec un sourire, vous vendez vos productions au poids de l'or : vous êtes bien heureux, mon ami ; mais prenez garde, vous allez perdre cette lettre qui sort de votre casaque, et qui est sans doute aussi de votre libraire. " Aramis rougit jusqu'au blanc des yeux, renfonça sa lettre, et reboutonna son pourpoint. " Mon cher d'Artagnan, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien, aller trouver nos amis ; et puisque je suis riche, nous recommencerons aujourd'hui à dîner ensemble en attendant que vous soyez riches à votre tour. -- Ma foi ! dit d'Artagnan, avec grand plaisir. Il y a longtemps que nous n'avons fait un dîner convenable ; et comme j'ai pour mon compte une expédition quelque peu hasardeuse à faire ce soir, je ne serais pas fâché, je l'avoue, de me monter un peu la tête avec quelques bouteilles de vieux bourgogne. -- Va pour le vieux bourgogne ; je ne le déteste pas non plus " , dit Aramis, auquel la vue de l'or avait enlevé comme avec la main ses idées de retraite. Et ayant mis trois ou quatre doubles pistoles dans sa poche pour répondre aux besoins du moment, il enferma les autres dans le coffre d'ébène incrusté de nacre, où était déjà le fameux mouchoir qui lui avait servi de talisman. Les deux amis se rendirent d'abord chez Athos, qui, fidèle au serment qu'il avait fait de ne pas sortir, se chargea de faire apporter à dîner chez lui : comme il entendait à merveille les détails gastronomiques, d'Artagnan et Aramis ne firent aucune difficulté de lui abandonner ce soin important. Ils se rendaient chez Porthos, lorsque, au coin de la rue du Bac, ils rencontrèrent Mousqueton, qui, d'un air piteux, chassait devant lui un mulet et un cheval. |
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D'Artagnan poussa un cri de surprise, qui n'était pas exempt d'un mélange de joie. " Ah ! mon cheval jaune ! s'écria-t-il. Aramis, regardez ce cheval ! -- Oh ! l'affreux roussin ! dit Aramis. -- Eh bien, mon cher, reprit d'Artagnan, c'est le cheval sur lequel je suis venu à Paris. -- Comment, Monsieur connaît ce cheval ? dit Mousqueton. -- Il est d'une couleur originale, fit Aramis ; c'est le seul que j'aie jamais vu de ce poil-là. -- Je le crois bien, reprit d'Artagnan, aussi je l'ai vendu trois écus, et il faut bien que ce soit pour le poil, car la carcasse ne vaut certes pas dix- huit livres. Mais comment ce cheval se trouve-t-il entre tes mains, Mousqueton ? -- Ah ! dit le valet, ne m'en parlez pas, Monsieur, c'est un affreux tour du mari de notre duchesse ! -- Comment cela, Mousqueton ? -- Oui, nous sommes vus d'un très bon oeil par une femme de qualité, la duchesse de... ; mais pardon ! mon maître m'a recommandé d'être discret : elle nous avait forcés d'accepter un petit souvenir, un magnifique genet d'Espagne et un mulet andalou, que c'était merveilleux à voir ; le mari a appris la chose, il a confisqué au passage les deux magnifiques bêtes qu'on nous envoyait, et il leur a substitué ces horribles animaux ! -- Que tu lui ramènes ? dit d'Artagnan. -- Justement ! reprit Mousqueton ; vous comprenez que nous ne pouvons point accepter de pareilles montures en échange de celles que l'on nous avait promises. -- Non, pardieu, quoique j'eusse voulu voir Porthos sur mon Bouton- d'Or ; cela m'aurait donné une idée de ce que j'étais moi-même, quand je suis arrivé à Paris. Mais que nous ne t'arrêtions pas, Mousqueton ; va faire la commission de ton maître, va. Est-il chez lui ? -- Oui, Monsieur, dit Mousqueton, mais bien maussade, allez ! " Et il continua son chemin vers le quai des Grands-Augustins, tandis que les deux amis allaient sonner à la porte de l'infortuné Porthos. Celui-ci les avait vus traversant la cour, et il n'avait garde d'ouvrir. Ils sonnèrent donc inutilement. Cependant, Mousqueton continuait sa route, et, traversant le Pont- Neuf, toujours chassant devant lui ses deux haridelles, il atteignit la rue aux Ours. Arrivé là, il attacha, selon les ordres de son maître, cheval et mulet au marteau de la porte du procureur ; puis, sans s'inquiéter de leur sort futur, il s'en revint trouver Porthos et lui annonça que sa commission était faite. Au bout d'un certain temps, les deux malheureuses bêtes, qui n'avaient pas mangé depuis le matin, firent un tel bruit en soulevant et en laissant retomber le marteau de la porte, que le procureur ordonna à son saute-ruisseau d'aller s'informer dans le voisinage à qui appartenaient ce cheval et ce mulet. Mme Coquenard reconnut son présent, et ne comprit rien d'abord à cette restitution ; mais bientôt la visite de Porthos l'éclaira. Le courroux qui brillait dans les yeux du mousquetaire, malgré la contrainte qu'il s'imposait, épouvanta la sensible amante. En effet, Mousqueton n'avait point caché à son maître qu'il avait rencontré d'Artagnan et Aramis, et que d'Artagnan, dans le cheval jaune, avait reconnu le bidet béarnais sur lequel il était venu à Paris, et qu'il avait vendu trois écus. Porthos sortit après avoir donné rendez-vous à la procureuse dans le cloître Saint-Magloire. Le procureur, voyant que Porthos partait, l'invita à dîner, invitation que le mousquetaire refusa avec un air plein de majesté. Mme Coquenard se rendit toute tremblante au cloître Saint-Magloire, car elle devinait les reproches qui l'y attendaient ; mais elle était fascinée par les grandes façons de Porthos. Tout ce qu'un homme blessé dans son amour-propre peut laisser tomber d'imprécations et de reproches sur la tête d'une femme, Porthos le laissa tomber sur la tête courbée de la procureuse. " Hélas ! dit-elle, j'ai fait pour le mieux. Un de nos clients est marchand de chevaux, il devait de l'argent à l'étude, et s'est montré récalcitrant. J'ai pris ce mulet et ce cheval pour ce qu'il nous devait ; il m'avait promis deux montures royales. -- Eh bien ! Madame, dit Porthos, s'il vous devait plus de cinq écus, votre maquignon est un voleur. -- Il n'est pas défendu de chercher le bon marché, Monsieur Porthos, dit la procureuse cherchant à s'excuser. -- Non, Madame, mais ceux qui cherchent le bon marché doivent permettre aux autres de chercher des amis plus généreux. " Et Porthos, tournant sur ses talons, fit un pas pour se retirer. " Monsieur Porthos ! Monsieur Porthos ! s'écria la procureuse, j'ai tort, je le reconnais, je n'aurais pas dû marchander quand il s'agissait d'équiper un cavalier comme vous ! " Porthos, sans répondre, fit un second pas de retraite. La procureuse crut le voir dans un nuage étincelant tout entouré de duchesses et de marquises qui lui jetaient des sacs d'or sous les pieds. " Arrêtez, au nom du Ciel ! Monsieur Porthos, s'écria-t-elle, arrêtez et causons. -- Causer avec vous me porte malheur, dit Porthos. -- Mais, dites-moi, que demandez-vous ? -- Rien, car cela revient au même que si je vous demandais quelque chose. " La procureuse se pendit au bras de Porthos, et, dans l'élan de sa douleur, elle s'écria : " Monsieur Porthos, je suis ignorante de tout cela, moi ; sais-je ce que c'est qu'un cheval ? sais-je ce que c'est que des harnais ? -- Il fallait vous en rapporter à moi, qui m'y connais, Madame ; mais vous avez voulu ménager, et, par conséquent, prêter à usure. -- C'est un tort, Monsieur Porthos, et je le réparerai sur ma parole d'honneur. -- Et comment cela ? demanda le mousquetaire. -- Ecoutez. Ce soir M. Coquenard va chez M. le duc de Chaulnes, qui l'a mandé. C'est pour une consultation qui durera deux heures au moins, venez, nous serons seuls, et nous ferons nos comptes. -- A la bonne heure ! voilà qui est parler, ma chère ! -- Vous me pardonnez ? -- Nous verrons " , dit majestueusement Porthos. Et tous deux se séparèrent en se disant : " A ce soir. " " Diable ! pensa Porthos en s'éloignant, il me semble que je me rapproche enfin du bahut de maître Coquenard. " --------------------------------------------------------------- Chapitre XXXV. LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS. --------------------------------------------------------------- Ce soir, attendu si impatiemment par Porthos et par d'Artagnan, arriva enfin. D'Artagnan, comme d'habitude, se présenta vers les neuf heures chez Milady. Il la trouva d'une humeur charmante ; jamais elle ne l'avait si bien reçu. Notre Gascon vit du premier coup d'oeil que son billet avait été remis, et ce billet faisait son effet. |
| Ketty entra pour apporter des sorbets. Sa maîtresse lui fit une mine charmante, lui sourit de son plus gracieux sourire ; mais, hélas, la pauvre fille était si triste, qu'elle ne s'aperçut même pas de la bienveillance de Milady.
D'Artagnan regardait l'une après l'autre ces deux femmes, et il était forcé de s'avouer que la nature s'était trompée en les formant ; à la grande dame elle avait donné une âme vénale et vile, à la soubrette elle avait donné le coeur d'une duchesse. A dix heures Milady commença à paraître inquiète, d'Artagnan comprit ce que cela voulait dire ; elle regardait la pendule, se levait, se rasseyait, souriait à d'Artagnan d'un air qui voulait dire : Vous êtes fort aimable sans doute, mais vous seriez charmant si vous partiez ! D'Artagnan se leva et prit son chapeau ; Milady lui donna sa main à baiser ; le jeune homme sentit qu'elle la lui serrait et comprit que c'était par un sentiment non pas de coquetterie, mais de reconnaissance à cause de son départ. " Elle l'aime diablement " , murmura-t-il. Puis il sortit. Cette fois Ketty ne l'attendait aucunement, ni dans l'antichambre, ni dans le corridor, ni sous la grande porte. Il fallut que d'Artagnan trouvât tout seul l'escalier et la petite chambre. Ketty était assise la tête cachée dans ses mains, et pleurait. Elle entendit entrer d'Artagnan, mais elle ne releva point la tête ; le jeune homme alla à elle et lui prit les mains, alors elle éclata en sanglots. Comme l'avait présumé d'Artagnan, Milady, en recevant la lettre, avait, dans le délire de sa joie, tout dit à sa suivante ; puis, en récompense de la manière dont cette fois elle avait fait la commission, elle lui avait donné une bourse. Ketty, en rentrant chez elle, avait jeté la bourse dans un coin, où elle était restée tout ouverte, dégorgeant trois ou quatre pièces d'or sur le tapis. La pauvre fille, à la voix de d'Artagnan, releva la tête. D'Artagnan lui- même fut effrayé du bouleversement de son visage ; elle joignit les mains d'un air suppliant, mais sans oser dire une parole. Si peu sensible que fût le coeur de d'Artagnan, il se sentit attendri par cette douleur muette ; mais il tenait trop à ses projets et surtout à celui- ci, pour rien changer au programme qu'il avait fait d'avance. Il ne laissa donc à Ketty aucun espoir de le fléchir, seulement il lui présenta son action comme une simple vengeance. Cette vengeance, au reste, devenait d'autant plus facile, que Milady, sans doute pour cacher sa rougeur à son amant, avait recommandé à Ketty d'éteindre toutes les lumières dans l'appartement, et même dans sa chambre, à elle. Avant le jour, M. de Wardes devait sortir, toujours dans l'obscurité. Au bout d'un instant on entendit Milady qui rentrait dans sa chambre. D'Artagnan s'élança aussitôt dans son armoire. A peine y était-il blotti que la sonnette se fit entendre. Ketty entra chez sa maîtresse, et ne laissa point la porte ouverte ; mais la cloison était si mince, que l'on entendait à peu près tout ce qui se disait entre les deux femmes. Milady semblait ivre de joie, elle se faisait répéter par Ketty les moindres détails de la prétendue entrevue de la soubrette avec de Wardes, comment il avait reçu sa lettre, comment il avait répondu, quelle était l'expression de son visage, s'il paraissait bien amoureux ; et à toutes ces questions la pauvre Ketty, forcée de faire bonne contenance, répondait d'une voix étouffée dont sa maîtresse ne remarquait même pas l'accent douloureux, tant le bonheur est égoïste. Enfin, comme l'heure de son entretien avec le comte approchait, Milady fit en effet tout éteindre chez elle, et ordonna à Ketty de rentrer dans sa chambre, et d'introduire de Wardes aussitôt qu'il se présenterait. L'attente de Ketty ne fut pas longue. A peine d'Artagnan eut-il vu par le trou de la serrure de son armoire que tout l'appartement était dans l'obscurité, qu'il s'élança de sa cachette au moment même où Ketty refermait la porte de communication. " Qu'est-ce que ce bruit ? demanda Milady. -- C'est moi, dit d'Artagnan à demi-voix ; moi, le comte de Wardes. -- Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! murmura Ketty, il n'a pas même pu attendre l'heure qu'il avait fixée lui-même ! -- Eh bien, dit Milady d'une voix tremblante, pourquoi n'entre-t-il pas ? Comte, comte, ajouta-t-elle, vous savez bien que je vous attends ! " A cet appel, d'Artagnan éloigna doucement Ketty et s'élança dans la chambre de Milady. Si la rage et la douleur doivent torturer une âme, c'est celle de l'amant qui reçoit sous un nom qui n'est pas le sien des protestations d'amour qui s'adressent à son heureux rival. D'Artagnan était dans une situation douloureuse qu'il n'avait pas prévue, la jalousie le mordait au coeur, et il souffrait presque autant que la pauvre Ketty, qui pleurait en ce même moment dans la chambre voisine. " Oui, comte, disait Milady de sa plus douce voix en lui serrant tendrement la main dans les siennes ; oui, je suis heureuse de l'amour que vos regards et vos paroles m'ont exprimé chaque fois que nous nous sommes rencontrés. Moi aussi, je vous aime. Oh ! demain, demain, je veux quelque gage de vous qui me prouve que vous pensez à moi, et comme vous pourriez m'oublier, tenez. " Et elle passa une bague de son doigt à celui de d'Artagnan. D'Artagnan se rappela avoir vu cette bague à la main de Milady : c'était un magnifique saphir entouré de brillants. Le premier mouvement de d'Artagnan fut de le lui rendre, mais Milady ajouta : " Non, non ; gardez cette bague pour l'amour de moi. Vous me rendez d'ailleurs, en l'acceptant, ajouta-t-elle d'une voix émue, un service bien plus grand que vous ne sauriez l'imaginer. " " Cette femme est pleine de mystères " , murmura en lui-même d'Artagnan. En ce moment il se sentit prêt à tout révéler. Il ouvrit la bouche pour dire à Milady qui il était, et dans quel but de vengeance il était venu, mais elle ajouta : " Pauvre ange, que ce monstre de Gascon a failli tuer ! " Le monstre, c'était lui. " Oh ! continua Milady, est-ce que vos blessures vous font encore souffrir ? -- Oui, beaucoup, dit d'Artagnan, qui ne savait trop que répondre. -- Soyez tranquille, murmura Milady, je vous vengerai, moi et cruellement ! " " Peste ! se dit d'Artagnan, le moment des confidences n'est pas encore venu. " Il fallut quelque temps à d'Artagnan pour se remettre de ce petit dialogue : mais toutes les idées de vengeance qu'il avait apportées s'étaient complètement évanouies. Cette femme exerçait sur lui une incroyable puissance, il la haïssait et l'adorait à la fois, il n'avait jamais cru que deux sentiments si contraires pussent habiter dans le même coeur, et en se réunissant, former un amour étrange et en quelque sorte diabolique. Cependant une heure venait de sonner ; il fallut se séparer ; d'Artagnan, au moment de quitter Milady, ne sentit plus qu'un vif regret de s'éloigner, et, dans l'adieu passionné qu'ils s'adressèrent réciproquement, une nouvelle entrevue fut convenue pour la semaine suivante. La pauvre Ketty espérait pouvoir adresser quelques mots à d'Artagnan lorsqu'il passerait dans sa chambre ; mais Milady le reconduisit elle-même dans l'obscurité et ne le quitta que sur l'escalier. Le lendemain au matin, d'Artagnan courut chez Athos. Il était engagé dans une si singulière aventure qu'il voulait lui demander conseil. Il lui raconta tout : Athos fronça plusieurs fois le sourcil. " Votre Milady, lui dit-il, me paraît une créature infâme, mais vous n'en avez pas moins eu tort de la tromper : vous voilà d'une façon ou d'une autre une ennemie terrible sur les bras. " Et tout en lui parlant, Athos regardait avec attention le saphir entouré de diamants qui avait pris au doigt de d'Artagnan la place de la bague de la reine, soigneusement remise dans un écrin. " Vous regardez cette bague ? dit le Gascon tout glorieux d'étaler aux regards de ses amis un si riche présent. -- Oui, dit Athos, elle me rappelle un bijou de famille. -- Elle est belle, n'est-ce pas ? dit d'Artagnan. -- Magnifique ! répondit Athos ; je ne croyais pas qu'il existât deux saphirs d'une si belle eau. L'avez-vous donc troquée contre votre diamant ? -- Non, dit d'Artagnan ; c'est un cadeau de ma belle Anglaise, ou plutôt de ma belle Française : car, quoique je ne le lui aie point demandé, je suis convaincu qu'elle est née en France. -- Cette bague vous vient de Milady ? s'écria Athos avec une voix dans laquelle il était facile de distinguer une grande émotion. -- D'elle-même ; elle me l'a donnée cette nuit. -- Montrez-moi donc cette bague, dit Athos. -- La voici " , répondit d'Artagnan en la tirant de son doigt. |
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Athos l'examina et devint très pâle, puis il l'essaya à l'annulaire de sa main gauche ; elle allait à ce doigt comme si elle eût été faite pour lui. Un nuage de colère et de vengeance passa sur le front ordinairement calme du gentilhomme. " Il est impossible que ce soit la même, dit-il ; comment cette bague se trouverait-elle entre les mains de Milady Clarick ? Et cependant il est bien difficile qu'il y ait entre deux bijoux une pareille ressemblance. -- Connaissez-vous cette bague ? demanda d'Artagnan. -- J'avais cru la reconnaître, dit Athos, mais sans doute que je me trompais. " Et il la rendit à d'Artagnan, sans cesser cependant de la regarder. " Tenez, dit-il au bout d'un instant, d'Artagnan, ôtez cette bague de votre doigt ou tournez-en le chaton en dedans ; elle me rappelle de si cruels souvenirs, que je n'aurais pas ma tête pour causer avec vous. Ne veniez-vous pas me demander des conseils, ne me disiez-vous point que vous étiez embarrassé sur ce que vous deviez faire ?... Mais attendez... rendez-moi ce saphir : celui dont je voulais parler doit avoir une de ses faces éraillée par suite d'un accident. " D'Artagnan tira de nouveau la bague de son doigt et la rendit à Athos. Athos tressaillit : " Tenez, dit-il, voyez, n'est-ce pas étrange ? " Et il montrait à d'Artagnan cette égratignure qu'il se rappelait devoir exister. " Mais de qui vous venait ce saphir, Athos ? -- De ma mère, qui le tenait de sa mère à elle. Comme je vous le dis, c'est un vieux bijou... qui ne devait jamais sortir de la famille. -- Et vous l'avez... vendu ? demanda avec hésitation d'Artagnan. -- Non, reprit Athos avec un singulier sourire ; je l'ai donné pendant une nuit d'amour, comme il vous a été donné à vous. " D'Artagnan resta pensif à son tour, il lui semblait voir dans l'âme de Milady des abîmes dont les profondeurs étaient sombres et inconnues. Il remit la bague non pas à son doigt, mais dans sa poche. " Ecoutez, lui dit Athos en lui prenant la main, vous savez si je vous aime, d'Artagnan ; j'aurais un fils que je ne l'aimerais pas plus que vous. Eh bien, croyez-moi, renoncez à cette femme. Je ne la connais pas, mais une espèce d'intuition me dit que c'est une créature perdue, et qu'il y a quelque chose de fatal en elle. -- Et vous avez raison, dit d'Artagnan. Aussi, je m'en sépare ; je vous avoue que cette femme m'effraie moi-même. -- Aurez-vous ce courage ? dit Athos. -- Je l'aurai, répondit d'Artagnan, et à l'instant même. -- Eh bien, vrai, mon enfant, vous avez raison, dit le gentilhomme en serrant la main du Gascon avec une affection presque paternelle ; que Dieu veuille que cette femme, qui est à peine entrée dans votre vie, n'y laisse pas une trace funeste ! " Et Athos salua d'Artagnan de la tête, en homme qui veut faire comprendre qu'il n'est pas fâché de rester seul avec ses pensées. En rentrant chez lui d'Artagnan trouva Ketty, qui l'attendait. Un mois de fièvre n'eût pas plus changé la pauvre enfant qu'elle ne l'était pour cette nuit d'insomnie et de douleur. Elle était envoyée par sa maîtresse au faux de Wardes. Sa maîtresse était folle d'amour, ivre de joie : elle voulait savoir quand le comte lui donnerait une seconde entrevue. Et la pauvre Ketty, pâle et tremblante, attendait la réponse de d'Artagnan. Athos avait une grande influence sur le jeune homme : les conseils de son ami joints aux cris de son propre coeur l'avaient déterminé, maintenant que son orgueil était sauvé et sa vengeance satisfaite, à ne plus revoir Milady. Pour toute réponse il prit donc une plume et écrivit la lettre suivante : " Ne comptez pas sur moi, Madame, pour le prochain rendez-vous : depuis ma convalescence j'ai tant d'occupations de ce genre qu'il m'a fallu y mettre un certain ordre. Quand votre tour viendra, j'aurai l'honneur de vous en faire part. " Je vous baise les mains. " Comte DE WARDES. " Du saphir pas un mot : le Gascon voulait-il garder une arme contre Milady ? ou bien, soyons franc, ne conservait-il pas ce saphir comme une dernière ressource pour l'équipement ? On aurait tort au reste de juger les actions d'une époque au point de vue d'une autre époque. Ce qui aujourd'hui serait regardé comme une honte pour un galant homme était dans ce temps une chose toute simple et toute naturelle, et les cadets des meilleures familles se faisaient en général entretenir par leurs maîtresses. D'Artagnan passa sa lettre tout ouverte à Ketty, qui la lut d'abord sans la comprendre et qui faillit devenir folle de joie en la relisant une seconde fois. Ketty ne pouvait croire à ce bonheur : d'Artagnan fut forcé de lui renouveler de vive voix les assurances que la lettre lui donnait par écrit ; et quel que fût, avec le caractère emporté de Milady, le danger que courût la pauvre enfant à remettre ce billet à sa maîtresse, elle n'en revint pas moins place Royale de toute la vitesse de ses jambes. Le coeur de la meilleure femme est impitoyable pour les douleurs d'une rivale. Milady ouvrit la lettre avec un empressement égal à celui que Ketty avait mis à l'apporter, mais au premier mot qu'elle lut, elle devint livide ; puis elle froissa le papier ; puis elle se retourna avec un éclair dans les yeux du côté de Ketty. " Qu'est-ce que cette lettre ? dit-elle. -- Mais c'est la réponse à celle de Madame, répondit Ketty toute tremblante. -- Impossible ! s'écria Milady ; impossible qu'un gentilhomme ait écrit à une femme une pareille lettre ! " Puis tout à coup tressaillant : " Mon Dieu ! dit-elle, saurait-il... " Et elle s'arrêta. Ses dents grinçaient, elle était couleur de cendre : elle voulut faire un pas vers la fenêtre pour aller chercher de l'air ; mais elle ne put qu'étendre les bras, les jambes lui manquèrent, et elle tomba sur un fauteuil. Ketty crut qu'elle se trouvait mal et se précipita pour ouvrir son corsage. Mais Milady se releva vivement : " Que me voulez-vous ? dit-elle, et pourquoi portez-vous la main sur moi ? -- J'ai pensé que Madame se trouvait mal et j'ai voulu lui porter secours, répondit la suivante tout épouvantée de l'expression terrible qu'avait prise la figure de sa maîtresse. -- Me trouver mal, moi ? moi ? me prenez-vous pour une femmelette ? Quand on m'insulte, je ne me trouve pas mal, je me venge, entendez- vous ! " Et de la main elle fit signe à Ketty de sortir. ---------------------------------------------------------------- Chapitre XXXVI. REVE DE VENGEANCE. ---------------------------------------------------------------- |
| Le soir Milady donna l'ordre d'introduire M. d'Artagnan aussitôt qu'il viendrait, selon son habitude. Mais il ne vint pas.
Le lendemain Ketty vint voir de nouveau le jeune homme et lui raconta tout ce qui s'était passé la veille : d'Artagnan sourit ; cette jalouse colère de Milady, c'était sa vengeance. Le soir Milady fut plus impatiente encore que la veille, elle renouvela l'ordre relatif au Gascon ; mais comme la veille elle l'attendit inutilement. Le lendemain Ketty se présenta chez d'Artagnan, non plus joyeuse et alerte comme les deux jours précédents, mais au contraire triste à mourir. D'Artagnan demanda à la pauvre fille ce qu'elle avait ; mais celle-ci, pour toute réponse, tira une lettre de sa poche et la lui remit. Cette lettre était de l'écriture de Milady : seulement cette fois elle était bien à l'adresse de d'Artagnan et non à celle de M. de Wardes. Il l'ouvrit et lut ce qui suit : " Cher Monsieur d'Artagnan, c'est mal de négliger ainsi ses amis, surtout au moment où l'on va les quitter pour si longtemps. Mon beau- frère et moi nous avons attendu hier et avant-hier inutilement. En sera- t-il de même ce soir ? " Votre bien reconnaissante, " LADY CLARICK. " " C'est tout simple, dit d'Artagnan, et je m'attendais à cette lettre. Mon crédit hausse de la baisse du comte de Wardes. -- Est-ce que vous irez ? demanda Ketty. -- Ecoute, ma chère enfant, dit le Gascon, qui cherchait à s'excuser à ses propres yeux de manquer à la promesse qu'il avait faite à Athos, tu comprends qu'il serait impolitique de ne pas se rendre à une invitation si positive. Milady, en ne me voyant pas revenir, ne comprendrait rien à l'interruption de mes visites, elle pourrait se douter de quelque chose, et qui peut dire jusqu'où irait la vengeance d'une femme de cette trempe ? -- Oh ! mon Dieu ! dit Ketty, vous savez présenter les choses de façon que vous avez toujours raison. Mais vous allez encore lui faire la cour ; et si cette fois vous alliez lui plaire sous votre véritable nom et votre vrai visage, ce serait bien pis que la première fois ! " L'instinct faisait deviner à la pauvre fille une partie de ce qui allait arriver. D'Artagnan la rassura du mieux qu'il put et lui promit de rester insensible aux séductions de Milady. Il lui fit répondre qu'il était on ne peut plus reconnaissant de ses bontés et qu'il se rendrait à ses ordres ; mais il n'osa lui écrire de peur de ne pouvoir, à des yeux aussi exercés que ceux de Milady, déguiser suffisamment son écriture. A neuf heures sonnant, d'Artagnan était place Royale. Il était évident que les domestiques qui attendaient dans l'antichambre étaient prévenus, car aussitôt que d'Artagnan parut, avant même qu'il eût demandé si Milady était visible, un d'eux courut l'annoncer. " Faites entrer " , dit Milady d'une voix brève, mais si perçante que d'Artagnan l'entendit de l'antichambre. On l'introduisit. " Je n'y suis pour personne, dit Milady ; entendez-vous, pour personne. " Le laquais sortit. D'Artagnan jeta un regard curieux sur Milady : elle était pâle et avait les yeux fatigués, soit par les larmes, soit par l'insomnie. On avait avec intention diminué le nombre habituel des lumières, et cependant la jeune femme ne pouvait arriver à cacher les traces de la fièvre qui l'avait dévorée depuis deux jours. D'Artagnan s'approcha d'elle avec sa galanterie ordinaire ; elle fit alors un effort suprême pour le recevoir, mais jamais physionomie plus bouleversée ne démentit sourire plus aimable. Aux questions que d'Artagnan lui fit sur sa santé : " Mauvaise, répondit-elle, très mauvaise. -- Mais alors, dit d'Artagnan, je suis indiscret, vous avez besoin de repos sans doute et je vais me retirer. -- Non pas, dit Milady ; au contraire, restez, Monsieur d'Artagnan, votre aimable compagnie me distraira. " " Oh ! oh ! pensa d'Artagnan, elle n'a jamais été si charmante, défions- nous. " Milady prit l'air le plus affectueux qu'elle put prendre, et donna tout l'éclat possible à sa conversation. En même temps cette fièvre qui l'avait abandonnée un instant revenait rendre l'éclat à ses yeux, le coloris à ses joues, le carmin à ses lèvres. D'Artagnan retrouva la Circé qui l'avait déjà enveloppé de ses enchantements. Son amour, qu'il croyait éteint et qui n'était qu'assoupi, se réveilla dans son coeur. Milady souriait et d'Artagnan sentait qu'il se damnerait pour ce sourire. Il y eut un moment où il sentit quelque chose comme un remords de ce qu'il avait fait contre elle. Peu à peu Milady devint plus communicative. Elle demanda à d'Artagnan s'il avait une maîtresse. " Hélas ! dit d'Artagnan de l'air le plus sentimental qu'il put prendre, pouvez-vous être assez cruelle pour me faire une pareille question, à moi qui, depuis que je vous ai vue, ne respire et ne soupire que par vous et pour vous ! " Milady sourit d'un étrange sourire. " Ainsi vous m'aimez ? dit-elle. -- Ai-je besoin de vous le dire, et ne vous en êtes-vous point aperçue ? -- Si fait ; mais, vous le savez, plus les coeurs sont fiers, plus ils sont difficiles à prendre. -- Oh ! les difficultés ne m'effraient pas, dit d'Artagnan ; il n'y a que les impossibilités qui m'épouvantent. -- Rien n'est impossible, dit Milady, à un véritable amour. -- Rien, Madame ? -- Rien " , reprit Milady. " Diable ! reprit d'Artagnan à part lui, la note est changée. Deviendrait- elle amoureuse de moi, par hasard, la capricieuse, et serait-elle disposée à me donner à moi-même quelque autre saphir pareil à celui qu'elle m'a donné me prenant pour de Wardes ? " D'Artagnan rapprocha vivement son siège de celui de Milady. " Voyons, dit-elle, que feriez-vous bien pour prouver cet amour dont vous parlez ? -- Tout ce qu'on exigerait de moi. Qu'on ordonne, et je suis prêt. -- A tout ? -- A tout ! s'écria d'Artagnan qui savait d'avance qu'il n'avait pas grand- chose à risquer en s'engageant ainsi. -- Eh bien, causons un peu, dit à son tour Milady en rapprochant son fauteuil de la chaise de d'Artagnan. -- Je vous écoute, Madame " , dit celui-ci. Milady resta un instant soucieuse et comme indécise ; puis paraissant prendre une résolution : " J'ai un ennemi, dit-elle. |
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-- Vous, Madame ! s'écria d'Artagnan jouant la surprise, est-ce possible, mon Dieu ? belle et bonne comme vous l'êtes ! -- Un ennemi mortel. -- En vérité ? -- Un ennemi qui m'a insultée si cruellement que c'est entre lui et moi une guerre à mort. Puis-je compter sur vous comme auxiliaire ? " D'Artagnan comprit sur-le-champ où la vindicative créature en voulait venir. " Vous le pouvez, Madame, dit-il avec emphase, mon bras et ma vie vous appartiennent comme mon amour. -- Alors, dit Milady, puisque vous êtes aussi généreux qu'amoureux... " Elle s'arrêta. " Eh bien ? demanda d'Artagnan. -- Eh bien, reprit Milady après un moment de silence, cessez dès aujourd'hui de parler d'impossibilités. -- Ne m'accablez pas de mon bonheur " , s'écria d'Artagnan en se précipitant à genoux et en couvrant de baisers les mains qu'on lui abandonnait. " Venge-moi de cet infâme de Wardes, murmura Milady entre ses dents, et je saurai bien me débarrasser de toi ensuite, double sot, lame d'épée vivante ! " " Tombe volontairement entre mes bras après m'avoir raillé si effrontément, hypocrite et dangereuse femme, pensait d'Artagnan de son côté, et ensuite je rirai de toi avec celui que tu veux tuer par ma main. " D'Artagnan releva la tête. " Je suis prêt, dit-il. -- Vous m'avez donc comprise, cher Monsieur d'Artagnan ! dit Milady. -- Je devinerais un de vos regards. -- Ainsi vous emploieriez pour moi votre bras, qui s'est déjà acquis tant de renommée ? -- A l'instant même. -- Mais moi, dit Milady, comment paierai-je un pareil service ; je connais les amoureux, ce sont des gens qui ne font rien pour rien ? -- Vous savez la seule réponse que je désire, dit d'Artagnan, la seule qui soit digne de vous et de moi ! " Et il l'attira doucement vers lui. Elle résista à peine. " Intéressé ! dit-elle en souriant. -- Ah ! s'écria d'Artagnan véritablement emporté par la passion que cette femme avait le don d'allumer dans son coeur, ah ! c'est que mon bonheur me paraît invraisemblable, et qu'ayant toujours peur de le voir s'envoler comme un rêve, j'ai hâte d'en faire une réalité. -- Eh bien, méritez donc ce prétendu bonheur. -- Je suis à vos ordres, dit d'Artagnan. -- Bien sûr ? fit Milady avec un dernier doute. -- Nommez-moi l'infâme qui a pu faire pleurer vos beaux yeux. -- Qui vous dit que j'ai pleuré ? dit-elle. -- Il me semblait... -- Les femmes comme moi ne pleurent pas, dit Milady. -- Tant mieux ! Voyons, dites-moi comment il s'appelle. -- Songez que son nom c'est tout mon secret. -- Il faut cependant que je sache son nom. -- Oui, il le faut ; voyez si j'ai confiance en vous ! -- Vous me comblez de joie. Comment s'appelle-t-il ? -- Vous le connaissez. -- Vraiment ? -- Oui. -- Ce n'est pas un de mes amis ? reprit d'Artagnan en jouant l'hésitation pour faire croire à son ignorance. -- Si c'était un de vos amis, vous hésiteriez donc ? " s'écria Milady. Et un éclair de menace passa dans ses yeux. " Non, fût-ce mon frère ! " s'écria d'Artagnan comme emporté par l'enthousiasme. Notre Gascon s'avançait sans risque ; car il savait où il allait. " J'aime votre dévouement, dit Milady. -- Hélas, n'aimez-vous que cela en moi ? demanda d'Artagnan. -- Je vous aime aussi, vous " , dit-elle en lui prenant la main. Et l'ardente pression fit frissonner d'Artagnan, comme si, par le toucher, cette fièvre qui brûlait Milady le gagnait lui-même. " Vous m'aimez, vous ! s'écria-t-il. Oh ! si cela était, ce serait à en perdre la raison. " Et il l'enveloppa de ses deux bras. Elle n'essaya point d'écarter ses lèvres de son baiser, seulement elle ne le lui rendit pas. |
| Ses lèvres étaient froides : il sembla à d'Artagnan qu'il venait d'embrasser une statue.
Il n'en était pas moins ivre de joie, électrisé d'amour ; il croyait presque à la tendresse de Milady ; il croyait presque au crime de de Wardes. Si de Wardes eût été en ce moment sous sa main, il l'eût tué. Milady saisit l'occasion. " Il s'appelle... , dit-elle à son tour. -- De Wardes, je le sais, s'écria d'Artagnan. -- Et comment le savez-vous ? " demanda Milady en lui saisissant les deux mains et en essayant de lire par ses yeux jusqu'au fond de son âme. D'Artagnan sentit qu'il s'était laissé emporter, et qu'il avait fait une faute. " Dites, dites, mais dites donc ! répétait Milady, comment le savez- vous ? -- Comment je le sais ? dit d'Artagnan. -- Oui. -- Je le sais, parce que, hier, de Wardes, dans un salon où j'étais, a montré une bague qu'il a dit tenir de vous. -- Le misérable ! " s'écria Milady. L'épithète, comme on le comprend bien, retentit jusqu'au fond du coeur de d'Artagnan. " Eh bien ? continua-t-elle. -- Eh bien, je vous vengerai de ce misérable, reprit d'Artagnan en se donnant des airs de don Japhet d'Arménie. -- Merci, mon brave ami ! s'écria Milady ; et quand serai-je vengée ? -- Demain, tout de suite, quand vous voudrez. " Milady allait s'écrier : " Tout de suite " ; mais elle réfléchit qu'une pareille précipitation serait peu gracieuse pour d'Artagnan. D'ailleurs, elle avait mille précautions à prendre, mille conseils à donner à son défenseur, pour qu'il évitât les explications devant témoins avec le comte. Tout cela se trouva prévu par un mot de d'Artagnan. " Demain, dit-il, vous serez vengée ou je serai mort. -- Non ! dit-elle, vous me vengerez ; mais vous ne mourrez pas. C'est un lâche. -- Avec les femmes peut-être, mais pas avec les hommes. J'en sais quelque chose, moi. -- Mais il me semble que dans votre lutte avec lui, vous n'avez pas eu à vous plaindre de la fortune. -- La fortune est une courtisane : favorable hier, elle peut me trahir demain. -- Ce qui veut dire que vous hésitez maintenant. -- Non, je n'hésite pas, Dieu m'en garde ; mais serait-il juste de me laisser aller à une mort possible sans m'avoir donné au moins un peu plus que de l'espoir ? " Milady répondit par un coup d'oeil qui voulait dire : " N'est-ce que cela ? parlez donc. " Puis, accompagnant le coup d'oeil de paroles explicatives : " C'est trop juste, dit-elle tendrement. -- Oh ! vous êtes un ange, dit le jeune homme. -- Ainsi, tout est convenu ? dit-elle. -- Sauf ce que je vous demande, chère âme ! -- Mais, lorsque je vous dis que vous pouvez vous fier à ma tendresse ? -- Je n'ai pas de lendemain pour attendre. -- Silence ; j'entends mon frère : il est inutile qu'il vous trouve ici. " Elle sonna ; Ketty parut. " Sortez par cette porte, dit-elle en poussant une petite porte dérobée, et revenez à onze heures ; nous achèverons cet entretien : Ketty vous introduira chez moi. " La pauvre enfant pensa tomber à la renverse en entendant ces paroles. " Eh bien ! que faites-vous, Mademoiselle, à demeurer là, immobile comme une statue ? Allons, reconduisez le chevalier ; et ce soir, à onze heures, vous avez entendu ! " " Il paraît que ses rendez-vous sont à onze heures, pensa d'Artagnan : c'est une habitude prise. " Milady lui tendit une main qu'il baisa tendrement. " Voyons, dit-il en se retirant et en répondant à peine aux reproches de Ketty, voyons, ne soyons pas un sot ; décidément cette femme est une grande scélérate : prenons garde. " ------------------------------------------------------------------------------------ Chapitre XXXVII. LE SECRET DE MILADY. ------------------------------------------------------------------------------------ D'Artagnan était sorti de l'hôtel au lieu de monter tout de suite chez Ketty, malgré les instances que lui avait faites la jeune fille, et cela pour deux raisons : la première, parce que de cette façon il évitait les reproches, les récriminations, les prières ; la seconde, parce qu'il n'était pas fâché de lire un peu dans sa pensée, et, s'il était possible, dans celle de cette femme. Tout ce qu'il y avait de plus clair là-dedans, c'est que d'Artagnan aimait Milady comme un fou et qu'elle ne l'aimait pas le moins du monde. Un instant d'Artagnan comprit que ce qu'il aurait de mieux à faire serait de rentrer chez lui et d'écrire à Milady une longue lettre dans laquelle il lui avouerait que lui et de Wardes étaient jusqu'à présent absolument le même, que par conséquent il ne pouvait s'engager, sous peine de suicide, à tuer de Wardes. Mais lui aussi était éperonné d'un féroce désir de vengeance ; il voulait posséder à son tour cette femme sous son propre nom ; et comme cette vengeance lui paraissait avoir une certaine douceur, il ne voulait point y renoncer. Il fit cinq ou six fois le tour de la place Royale, se retournant de dix pas en dix pas pour regarder la lumière de l'appartement de Milady, qu'on apercevait à travers les jalousies ; il était évident que cette fois la jeune femme était moins pressée que la première de rentrer dans sa chambre. Enfin la lumière disparut. |
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Avec cette lueur s'éteignit la dernière irrésolution dans le coeur de d'Artagnan ; il se rappela les détails de la première nuit, et, le coeur bondissant, la tête en feu, il rentra dans l'hôtel et se précipita dans la chambre de Ketty. La jeune fille, pâle comme la mort, tremblant de tous ses membres, voulut arrêter son amant ; mais Milady, l'oreille au guet, avait entendu le bruit qu'avait fait d'Artagnan : elle ouvrit la porte. " Venez " , dit-elle. Tout cela était d'une si incroyable imprudence, d'une si monstrueuse effronterie, qu'à peine si d'Artagnan pouvait croire à ce qu'il voyait et à ce qu'il entendait. Il croyait être entraîné dans quelqu'une de ces intrigues fantastiques comme on en accomplit en rêve. Il ne s'élança pas moins vers Milady, cédant à cette attraction que l'aimant exerce sur le fer. La porte se referma derrière eux. Ketty s'élança à son tour contre la porte. La jalousie, la fureur, l'orgueil offensé, toutes les passions enfin qui se disputent le coeur d'une femme amoureuse la poussaient à une révélation ; mais elle était perdue si elle avouait avoir donné les mains à une pareille machination ; et, par-dessus tout, d'Artagnan était perdu pour elle. Cette dernière pensée d'amour lui conseilla encore ce dernier sacrifice. D'Artagnan, de son côté, était arrivé au comble de tous ses voeux : ce n'était plus un rival qu'on aimait en lui, c'était lui-même qu'on avait l'air d'aimer. Une voix secrète lui disait bien au fond du coeur qu'il n'était qu'un instrument de vengeance que l'on caressait en attendant qu'il donnât la mort, mais l'orgueil, mais l'amour-propre, mais la folie faisaient taire cette voix, étouffaient ce murmure. Puis notre Gascon, avec la dose de confiance que nous lui connaissons, se comparait à de Wardes et se demandait pourquoi, au bout du compte, on ne l'aimerait pas, lui aussi, pour lui-même. Il s'abandonna donc tout entier aux sensations du moment. Milady ne fut plus pour lui cette femme aux intentions fatales qui l'avait un instant épouvanté, ce fut une maîtresse ardente et passionnée s'abandonnant tout entière à un amour qu'elle semblait éprouver elle- même. Deux heures à peu près s'écoulèrent ainsi. Cependant les transports des deux amants se calmèrent ; Milady, qui n'avait point les mêmes motifs que d'Artagnan pour oublier, revint la première à la réalité et demanda au jeune homme si les mesures qui devaient amener le lendemain entre lui et de Wardes une rencontre étaient bien arrêtées d'avance dans son esprit. Mais d'Artagnan, dont les idées avaient pris un tout autre cours, s'oublia comme un sot et répondit galamment qu'il était bien tard pour s'occuper de duels à coups d'épée. Cette froideur pour les seuls intérêts qui l'occupassent effraya Milady, dont les questions devinrent plus pressantes. Alors d'Artagnan, qui n'avait jamais sérieusement pensé à ce duel impossible, voulut détourner la conversation, mais il n'était plus de force. Milady le contint dans les limites qu'elle avait tracées d'avance avec son esprit irrésistible et sa volonté de fer. D'Artagnan se crut fort spirituel en conseillant à Milady de renoncer, en pardonnant à de Wardes, aux projets furieux qu'elle avait formés. Mais aux premiers mots qu'il dit, la jeune femme tressaillit et s'éloigna. " Auriez-vous peur, cher d'Artagnan ? dit-elle d'une voix aiguë et railleuse qui résonna étrangement dans l'obscurité. -- Vous ne le pensez pas, chère âme ! répondit d'Artagnan ; mais enfin, si ce pauvre comte de Wardes était moins coupable que vous ne le pensez ? -- En tout cas, dit gravement Milady, il m'a trompée, et du moment où il m'a trompée il a mérité la mort. -- Il mourra donc, puisque vous le condamnez ! " dit d'Artagnan d'un ton si ferme, qu'il parut à Milady l'expression d'un dévouement à toute épreuve. Aussitôt elle se rapprocha de lui. Nous ne pourrions dire le temps que dura la nuit pour Milady ; mais d'Artagnan croyait être près d'elle depuis deux heures à peine lorsque le jour parut aux fentes des jalousies et bientôt envahit la chambre de sa lueur blafarde. Alors Milady, voyant que d'Artagnan allait la quitter, lui rappela la promesse qu'il lui avait faite de la venger de de Wardes. " Je suis tout prêt, dit d'Artagnan, mais auparavant je voudrais être certain d'une chose. -- De laquelle ? demanda Milady. -- C'est que vous m'aimez. -- Je vous en ai donné la preuve, ce me semble. -- Oui, aussi je suis à vous corps et âme. -- Merci, mon brave amant ! mais de même que je vous ai prouvé mon amour, vous me prouverez le vôtre à votre tour, n'est-ce pas ? -- Certainement. Mais si vous m'aimez comme vous me le dites, reprit d'Artagnan, ne craignez-vous pas un peu pour moi ? -- Que puis-je craindre ? -- Mais enfin, que je sois blessé dangereusement, tué même. -- Impossible, dit Milady, vous êtes un homme si vaillant et une si fine épée. -- Vous ne préféreriez donc point, reprit d'Artagnan, un moyen qui vous vengerait de même tout en rendant inutile le combat. " Milady regarda son amant en silence : cette lueur blafarde des premiers rayons du jour donnait à ses yeux clairs une expression étrangement funeste. " Vraiment, dit-elle, je crois que voilà que vous hésitez maintenant. -- Non, je n'hésite pas ; mais c'est que ce pauvre comte de Wardes me fait vraiment peine depuis que vous ne l'aimez plus, et il me semble qu'un homme doit être si cruellement puni par la perte seule de votre amour, qu'il n'a pas besoin d'autre châtiment : -- Qui vous dit que je l'aie aimé ? demanda Milady. -- Au moins puis-je croire maintenant sans trop de fatuité que vous en aimez un autre, dit le jeune homme d'un ton caressant, et je vous le répète, je m'intéresse au comte. -- Vous ? demanda Milady. -- Oui moi. -- Et pourquoi vous ? -- Parce que seul je sais... -- Quoi ? -- Qu'il est loin d'être ou plutôt d'avoir été aussi coupable envers vous qu'il le paraît. -- En vérité ! dit Milady d'un air inquiet ; expliquez-vous, car je ne sais vraiment ce que vous voulez dire. " Et elle regardait d'Artagnan, qui la tenait embrassée, avec des yeux qui semblaient s'enflammer peu à peu. " Oui, je suis galant homme, moi ! dit d'Artagnan décidé à en finir ; et depuis que votre amour est à moi, que je suis bien sûr de le posséder, car je le possède, n'est-ce pas ?... -- Tout entier, continuez. -- Eh bien, je me sens comme transporté, un aveu me pèse. |